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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres, 1712· Odes· Livre quatrième

ODE III. A l’impératrice amélie

Jean-Baptiste Rousseau· 162 vers

Muse qui, des vrais AlcéesSoutenant l’activité,A leurs captives penséesFais trouver la liberté ;Viens à ma timide verve,Que le froid repos énerve,Redonner un feu nouveau,Et délivre ma MinerveDes prisons de mon cerveau.

Si la céleste puissance,Pour l’honneur de ses autels,Vouloit rendre l’innocenceAux infortunés mortels ;Et si l’aimable CybèleSur cette terre infidèleDaignoit redescendre encor,Pour faire vivre avec elleLes vertus de l’âge d’or ;

Quels organes, quels ministres,Dignes d’obtenir son choix,Pourraient, en ces temps sinistres,Nous faire entendre sa voix ?Seroient-ce ces doctes mages,Des peuples de tous les âgesRéformateurs consacrés,Bien moins pour les rendre sagesQue pour en être honorés ?

Mais les divines merveillesQui font chérir leurs leçonsDans nos superbes oreillesN’exciteraient que des sons.Quel siècle plus mémorableVit d’un glaive secourableLe vice mieux combattu ?Et quel siècle misérableVit régner moins de vertu ?

L’éloquence des parolesN’est que l’art ingénieuxD’abuser nos sens frivolesPar des tours harmonieux :Pour rendre un peuple traitable,Vertueux, simple, équitable,Ami du ciel et des lois,L’éloquence véritableEst l’exemple des grands rois.

C’est ce langage visibleDans nos vrais législateurs,Qui fait la règle infaillibleDes peuples imitateurs.Contre une loi qui nous gêneLa nature se déchaîne,Et cherche à se révolter ;Mais l’exemple nous entraîne,Et nous force à l’imiter.

En vous, en votre sagesse,De ce principe constant,Je vois, auguste princesse,Un témoignage éclatant ;Et dans la splendeur divineDe ces vertus, qu’illumineTout l’éclat du plus grand jour,Je reconnois l’origineDes vertus de votre cour.

La bonté qui brille en elleDe ses charmes les plus douxEst une image de celleQu’elle voit briller en vous ;Et, par vous seule enrichie,Sa politesse, affranchieDes moindres obscurités,Est la lueur réfléchieDe vos sublimes clartés.

Et quel âge si fertile,Quel règne si renommé.Vit d’un éclat plus utileLe diadème animé ?Quelle piété profonde,Quelle lumière fécondeEn nobles instructions,Du premier trône du mondeRehaussa mieux les rayons ?

Des héros de ses écolesLa Grèce a beau se targuer ;La pompe de leurs parolesNe m’apprend qu’à distinguerDe l’autorité puissanteD’une sagesse agissanteQui règne sur mes esprits,La sagesse languissanteQue j’honore en leurs écrits.

Non, non, la philosophieEn vain se fait exalter ;On n’écoute que la vieDe ceux qu’on doit imiter.Vous seuls, ô divine race,Grands rois, qui tenez la placeDes rois au ciel retirés,Pouvez consacrer la traceDe leurs exemples sacrés !

Pendant la courte duréeDe cet âge radieuxQui vit la terre honoréeDe la présence des dieux,L’homme, instruit par l’habitude,Marchant avec certitude,Dans leurs sentiers lumineux,Imitait, sans autre étude,Ce qu’il admirait en eux.

Dans l’innocence premièreAffermi par ce pouvoir.Chacun puisoit sa lumièreAux sources du vrai savoir ;Et, dans ce céleste livre,Des leçons qu’il devoit suivreToujours prêt à se nourrir,Préféroit l’art de bien vivreA l’art de bien discourir.

Mais dès que ces heureux guides,Transportés loin de nos yeux,Sur l’aile des vents rapidesS’envolèrent vers les cieux,La science opiniâtre,De son mérite idolâtre,Vint au milieu des clameursÉdifier son théâtreSur la ruine des mœurs.

Dès lors, avec l’assuranceDe s’attirer nos tributs,La fastueuse éloquencePrit la place des vertus :L’art, forma leur caractère ;Et de la sagesse austèreL’aimable simplicitéNe devint plus qu’un mystèrePar l’amour-propre inventé.

Dépouillez donc votre écorce,Philosophes sourcilleux ;Et, pour nous prouver la forceDe vos secours merveilleux,Montrez-nous, depuis Pandore,Tous les vices qu’on abhorreEn terre mieux établis,Qu’aux siècles que l’on honoreDu nom de siècles polis.

Avant que, dans l’Italie,Sous de sinistres aspects,La vertu se fût poliePar le mélange des Grecs,La foi, l’honneur, la constance,L’intrépide résistanceDans les plus mortels dangers,Y régnoient, sans l’assistanceDes préceptes étrangers.

Mais, malgré l’exemple antique,Elle laissa dans son seinDes disciples du PortiqueGlisser le premier essaim ;Rome, en les voyant paraître,Cessa de se reconnoîtreDans ses tristes rejetons ;Et le même âge vit naîtreLes Gracques et les Catons.

162 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre de, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1869· numérisation gallica.bnf.fr· Sources