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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres, 1712· Odes· Livre quatrième

ODE IV. Au roi de la grande-Bretagne

Jean-Baptiste Rousseau· 160 vers

Tandis que l’Europe étonnéeVoit ses peuples les plus puissantsTraîner dans les besoins pressantsUne importune destinée-,Grand roi, loin de ton peuple heureux.Quel dieu propice et généreux,Détournant ces tristes nuages,Semble pour lui seul désormaisRéserver tous les avantagesDe la victoire et de la paix ?

Quelle inconcevable puissanceFait fleurir sa gloire au dehors ?Quel amas d’immenses trésorsDans son sein nourrit l’abondance ?La Tamise, reine des eaux,Voit ses innombrables vaisseauxPorter sa loi dans les deux mondes,Et forcer jusqu’au dieu des mersD’enrichir ses rives fécondesDes tributs de tout l’univers.

De cette pompeuse largesseIci tout partage le prix ;A l’aspect de ces murs chérisLa pauvreté devient richesse.Dieux ! quel déluge d’habitantsY brave depuis si longtempsL’indigence, ailleurs si commune !Quel prodige, encore une fois,Semble y faire de la fortuneL’exécutrice de ses lois ?

Peuples, vous devez le connoître :Ce comble de félicitéN’est dû qu’à la sage équitéDu meilleur roi qu’on ait vu naître.De vos biens, comme de vos maux,Les gouvernements inégauxOnt toujours été la semence :Vos rois sont, dans la main des dieux,Les instruments de la clémenceOu de la colère des cieux.

Oui, grand prince, j’ose le dire,Tes sujets, de biens si comblés,Languiraient peut-être accablésSous le joug de tout autre empire :Le ciel, jaloux de leur grandeur,Pour en assurer la splendeur,Leur devoit un maître équitable,Qui préférât leurs libertésA la justice incontestableDe ses droits les plus respectés.

Mais, grand roi, de ces droits sublimesLe sacrifice généreuxT’assure d’autres droits sur eux,Rien plus forts et plus légitimes :Les faveurs qu’ils tiennent de toiSont des ressources de leur foiToujours prêtes pour ta défense,Qui leur font chérir leur devoir,Et qui n’augmentent leur puissanceQue pour affermir ton pouvoir.

Un roi qui ravit par contrainteCe que l’amour doit accorder,Et qui, content de commander,Ne veut régner que par la crainte,En vain, fier de ses hauts projets,Croit, en abaissant ses sujets,Relever son pouvoir suprême :Entouré d’esclaves soumis,Tôt ou tard il devient lui-mêmeEsclave de ses ennemis.

Combien plus sage et plus habileEst celui qui, par ses faveurs,Songe à s’élever dans les cœursUn trône durable et tranquille ;Qui ne connoît point d’autres biensQue ceux que ses vrais citoyensDe sa bonté peuvent attendre ;Et qui, prompt à les discerner,N’ouvre les mains que pour répandre,Et ne reçoit que pour donner !

Noble et généreuse industrieDes Antonins et des Titus,Source de toutes les vertusD’un vrai père de la patrie !Hélas ! par ce titre fameuxPeu de princes ont su comme euxS’affranchir de la main des Parques :Mais ce. nom si rare, grand roi,Qui jamais d’entre les monarques,S’en rendit plus digne que toi ?

Qui jamais vit le diadèmeArmer contre ses ennemisUn vengeur aux lois plus soumisEt plus détaché de soi-même ?La sûreté de tes ÉtatsPeut bien, contre quelques ingrats,Changer ta clémence en justice :Mais ce mouvement étrangerRedevient clémence propice,Quand tu n’as plus qu’à te venger.

Et c’est cette clémence augusteQui souvent de l’autoritéÉtablit mieux la sûretéQue la vengeance la plus juste :Ainsi le plus grand des Romains,De ses ennemis inhumainsConfondant les noirs artifices,Trouva l’art de se faire aimerDe ceux que l’horreur des supplicesN’avoit encor pu désarmer.

Que peut contre toi l’impuissanceDe quelques foibles mécontents,Qui sur l’infortune des tempsFondent leur dernière espérance,Lorsque, contre leurs vains souhaits,Tu réunis par tes bienfaitsLa cour, les villes, les provinces ;Et lorsque, aidés de ton soutien,Les plus grands rois, les plus grands princes,Trouvent leur repos dans le tien ?

Jusqu’à toi toujours désunie,L’Europe, par tes soins heureux,Voit ses chefs les plus généreuxInspirés du même génie :Ils ont vu par ta bonne foiDe leurs peuples troublés d’effroiLa crainte heureusement déçue,Et déracinée à jamaisLa haine si souvent reçueEn survivance de la paix.

Poursuis, monarque magnanime !Achève de leur inspirerLe désir de persévérerDans cette concorde unanime :Commande à ta propre valeurD’éteindre en toi cette chaleurQu’allume ton goût pour la gloire ;Et donne au repos des humainsTous les lauriers que la victoireOffre à tes invincibles mains.

Mais vous, peuples à sa puissanceAssociés par tant de droits,Songez que de toutes vos loisLa plus sainte est l’obéissance :Craignez le zèle séducteurQui, sous le prétexte flatteurD’une liberté plus durable,Plonge souvent, sans le vouloir,Dans le chaos inséparableDe l’abus d’un trop grand pouvoir.

Athènes, l’honneur de la Grèce,Et, comme vous, reine des mers,Eût toujours rempli l’universDe sa gloire et de sa sagesse ;Mais son peuple, trop peu soumis,Ne put, dans les termes permis,Contenir sa puissance extrême ;Et, trahi par la vanité,Trouva, dans sa liberté même,La perte de sa liberté.

160 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre de, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1869· numérisation gallica.bnf.fr· Sources