Œuvres, 1712· Odes· Livre deuxième
ODE VI. A la fortuné
Fortune, dont la main couronneLes forfaits les plus inouïs.Du faux éclat qui t’environneSerons-nous toujours éblouis ?Jusques à quand, trompeuse idole,D’un culte honteux et frivoleHonorerons-nous tes autels ?Verra-t-on toujours tes capricesConsacrés par les sacrificesEt par l’hommage des mortels ?
Le peuple, dans ton moindre ouvrageAdorant la prospérité,Te nomme grandeur de courage,Valeur, prudence, fermeté :Du titre de vertu suprêmeIl dépouille la vertu même,Pour le vice que tu chéris ;Et toujours ses fausses maximesÉrigent en héros sublimesTes plus coupables favoris.
Mais, de quelque superbe titreDont ces héros soient revêtus,Prenons la raison pour arbitre,Et cherchons en eux leurs vertus.Je n’y trouve qu’extravagance.,Foiblesse, injustice, arrogance,Trahisons, fureurs, cruautés :Étrange vertu, qui se formeSouvent de l’assemblage énormeDes vices les plus détestés !
Apprends que la seule sagessePeut faire les héros parfaits ;Qu’elle voit toute la bassesseDe ceux que ta faveur a faits ;Qu’elle n’adopte point la gloireQui naît d’une injuste victoireQue le sort remporte pour eux ;Et que, devant ses yeux stoïques.Leurs vertus les plus héroïquesNe sont que des crimes heureux.
Quoi ! Rome et l’Italie en cendreMe feront honorer Sylla ?J’admirerai dans AlexandreCe que j’abhorre en Attila ?J’appellerai vertu guerrièreUne vaillance meurtrièreQui dans mon sang trempe ses mains,Et je pourrai forcer ma boucheA louer un héros farouche,Né pour le malheur des humains ?
Quels traits me présentent vos fastes,Impitoyables conquérants ?Des vœux outrés, des projets vastes,Des rois vaincus par des tyrans,Des murs que la flamme ravage,Des vainqueurs fumants de carnage,Un peuple au fer abandonné,Des mères pâles et sanglantes,Arrachant leurs filles tremblantesDes bras d’un soldat effréné.
Juges insensés que nous sommes,Nous admirons de tels exploits !Est-ce donc le malheur des homme ;Qui fait la vertu des grands rois ?Leur gloire, féconde en ruines,Sans le meurtre et sans les rapinesNe saurait-elle subsister ?Images des dieux sur la terre,Est-ce par des coups de tonnerreQue leur grandeur doit éclater ?
Mais je veux que dans les alarme ;Réside le solide honneur :Quel vainqueur ne doit qu’à ses armesSes triomphes et son bonheur ?Tel qu’on nous vante dans l’histoireDoit peut-être toute sa gloireA la honte de son rival :L inexpérience indocileDu compagnon de Paul-ÉmileFit tout le succès d’Annibal.
Quel est donc le héros solideDont la gloire ne soir qu’à lui ;C’est un roi que l’équité guide.Et donc les verras sont l’appui :Qui, prenant Titus pour modèle,Du bonheur d’un peuple fidèleFaix le plus cher de ses souhaits :Qui fait la basse flatterie :Et qui, père dé sa patrie,Compte ses jours par ses bienfaits.
Vous chez qui la guerrière audaceTient lieu de toutes les vertus,Concevez Socrate à la placeDu fier meurtrier de Clitus,Vous verrez un roi respectable,Humain, généreux, équitable,Un roi digne de vos autels ;Mais, à la place de Socrate,Le fameux vainqueur de l’EuphrateSera le dernier des mortels.
Héros cruels et sanguinaires,Cessez de vous enorgueillirDe ces lauriers imaginairesQue Bellone vous fit cueillir.En vain le destructeur rapideDe Marc-Antoine et de LépideRemplissoit l’univers d’horreurs :Il n’eût point eu le nom d’Auguste,Sans cet empire heureux et justeQui fit oublier ses fureurs.
Montrez-nous, guerriers magnanimes,Votre vertu dans tout son jour :Voyons comment vos cœurs sublimes,Du sort soutiendront le retour.Tant que sa faveur vous seconde,Vous êtes les maîtres du monde,Votre gloire nous éblouit :Mais, au moindre revers funeste,Le masque tombe, l’homme reste,Et le héros s’évanouit.
L’effort d’une vertu communeSuffit pour faire un conquérant, :Celui qui dompte la fortuneMérite seul le nom de grand.Il perd sa volage assistance,Sans rien perdre de la constanceDont il vit ses honneurs accrus ;Et sa grande âme ne s’altèreNi des triomphes de Tibère.Ni des disgrâces de Varus.
La joie imprudente et légèreChez lui ne trouve point d’accès ;Et sa crainte active modèreL’ivresse des heureux succès.Si la fortune le traverse,Sa constante vertu s’exerceDans ces obstacles passagers.Le bonheur peut avoir son terme ;Mais la sagesse est toujours ferme,Et les destins toujours légers.
En vain.une fière déesseD’Énée a résolu là mort :Ton secours, puissante Sagesse,Triomphe des dieux et du sort.Par toi, Rome après son naufrage,Jusque dans les murs de CarthageVengea le sang de ses guerriers ;Et, suivant tes divines traces,Vit au plus fort de ses disgrâcesChanger ses cyprès en lauriers.
150 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre de, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1869· numérisation gallica.bnf.fr· Sources