Œuvres, 1712· Odes· Livre quatrième
ODE VIII. A la paix
O Paix ! tranquille Paix ! secourable immortelle,Fille de l’harmonie et mère des plaisirs,Que fais-tu dans les deux, tandis que de CybèleLes sujets désolés t’adressent leurs soupirs ?
Si, par l’ambition de la terre bannie,Tu crois devoir ta haine à tes profanateurs,Que t’a fait l’innocence injustement punieDe l’inhumanité de ses persécuteurs ?
Équitable déesse, entends nos voix plaintives :Vois ces champs ravagés, vois ces temples brûlants,Ces peuples éplorés, ces mères fugitives,Et ces enfants meurtris entre leurs bras sanglants.
De quels débordements de sang et de carnageLa terre a-t-elle vu ses flancs plus engraissés ?Et quel fleuve jamais vit border son rivageD’un plus horrible amas de mourants entassés ?
Telle autour d’Ilion la mort livide et blêmeMoissonnoit les guerriers de Phrygie et d’Argos,Dans ces combats affreux où le dieu Mars lui-mêmeDe son sang immortel vit bouillonner les flots.
D’un cri pareil au bruit d’une armée invincibleQui s’avance au signal d’un combat furieux,Il ébranla du ciel la voûte inaccessible,Et vint porter sa plainte au monarque des dieux.
Mais le grand Jupiter, dont la présence augusteFait rentrer d’un coup d’œil l’audace en son devoir,Interrompant la voix de ce guerrier injuste,En ces mots foudroyants confondit son espoir :
« Va, tyran des mortels, dieu barbare et funeste,Va faire retentir tes regrets loin de moi ;De tous les habitants de l’Olympe célesteNul n’est à mes regards plus odieux que toi.
Tigre, à qui la pitié ne peut se faire entendre,Tu n’aimes que le meurtre et les embrasements :Les remparts abattus, les palais mis en cendre,Sont de ta cruauté les plus doux monuments.
La frayeur et la mort vont sans cesse à ta suiteMonstre nourri de sang, cœur abreuvé de fiel,Plus digne de régner sur les bords du Cocyte,Que de tenir ta place entre les dieux du ciel.
Ah ! lorsque ton orgueil languissoit dans les chaînes,Où les fils d’Aloüs te faisoient soupirer,Pourquoi, trop peu sensible aux misères humaines,Mercure, malgré moi, vint-il t’en délivrer ?
La Discorde, dès lors avec toi détrônée,Eût été pour toujours reléguée aux enfers ;Et Faîtière Bellone, au repos condamnée,N’eût jamais exilé la Paix de l’univers.
La Paix, l’aimable Paix, fait bénir son empire ;Le bien de ses sujets fait son soin le plus cher :Et toi, fils de Junon, c’est elle qui t’inspireLa fureur de régner par la flamme et le fer. »
Chaste Paix, c’est ainsi que le maître du mondeDu fier Mars et de toi sait discerner le prix :Ton sceptre rend la terre en délices féconde,Le sien ne fait régner que les pleurs et les cris.
Pourquoi donc aux malheurs de la terre affligéeRefuser le secours de tes divines mains ?Pourquoi, du roi des cieux chérie et protégée,Céder à ton rival l’empire des humains ?
Je t’entends : c’est en vain que nos vœux unanimesDe l’Olympe irrité conjurent le courroux ;Avant que sa justice ait expié nos crimes,Il ne t’est pas permis d’habiter parmi nous.
Et quel siècle jamais mérita mieux sa haine ?Quel âge plus fécond en Titans orgueilleux ?En quel temps a-t-on vu l’impiété hautaineLever contre le ciel un front plus sourcilleux ?
La peur de ses arrêts n’est plus qu’une foiblesse :Le blasphème s’érige en noble liberté ;La fraude au double front en prudente sagesse,Et le mépris des lois en magnanimité.
Voilà, peuples, voilà ce qui sur vos provincesDu ciel inexorable attire la rigueur ;Voilà le dieu fatal qui met à tant de princesLa foudre dans les mains, la haine dans le cœur.
Des douceurs de la paix, des horreurs de la guerreUn ordre indépendant détermine le choix :C’est le courroux des rois qui fait armer la terre ;C’est le courroux des dieux qui fait armer les rois.
C’est par eux que sur nous la suprême vengeanceExerce les fléaux de sa sévérité,Lorsqu’après une longue et stérile indulgence,Nos crimes ont du ciel épuisé la bonté.
Grands dieux ! si la rigueur de vos coups légitimesN’est point en cor lassée, après tant de malheurs ;Si tant de sang versé, tant d’illustres victimes,N’ont point fait de, nos yeux couler assez de pleurs ;
Inspirez-nous du moins ce repentir sincère,Cette douleur soumise et ces humbles regrets,Dont l’hommage peut seul, en ces temps de colère,Fléchir l’austérité de vos justes décrets.
Échauffez notre zèle, attendrissez nos âmes,Élevez nos esprits au céleste séjour,Et remplissez nos cœurs de ces ardentes flammesQu’allument le devoir, le respect et l’amour.
Un monarque vainqueur, arbitre de la guerre,Arbitre du destin de ses plus fiers rivaux,N’attend que ce moment pour poser son tonnerre,Et pour faire cesser la ligueur de nos maux.
Que dis-je ? ce moment de jour en jour s’avance :Les dieux sont adoucis, nos vœux sont exaucés ;D’un ministre adoré l’heureuse providenceVeille à notre salut : il vit, c’en est assez.
Peuples, c’est à lui seul que Bellone asservieVa se voir enchaîner d’un éternel lien :C’est à notre bonheur qu’il consacre sa vie,C’est à votre repos qu’il immole le sien.
Reviens donc ; il est temps que son vœu se consomme :Reviens, divine paix, en recueillir le fruit :Sur ton char lumineux fais monter ce grand homme,Et laisse-toi conduire au dieu qui le conduit.
Ainsi, du ciel calmé rappelant la tendresse,Puissions-nous voir changer par ses dons souverainsNos peines en plaisirs, nos pleurs en allégresse,,Et nos obscures nuits en jours purs et sereins !
116 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre de, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1869· numérisation gallica.bnf.fr· Sources