Œuvres, 1712· Odes· Livre quatrième
ODE IX. A M. le comte de Lannoy,
GOUVERNEUR DE BRUXELLES SUR UNE MALADIE DE L’AUTEUR, CAUSÉE FAR UNE ATTAQUE DE PARALYSIE, EN 1738
Celui qui des cœurs sensiblesCherche à devenir vainqueur,Doit, pour les rendre flexibles,Consulter son propre cœur ;C’est notre plus sûr arbitre :Les dieux ne sont qu’à ce titreDe nos offrandes jaloux :Si Jupiter veut qu’on l’aime,C’est qu’il nous prévient lui-mêmePar l’amour qu’il a pour nous.
C’est cette noble industrie,Comte, qui, par tant de nœuds,T’attache dans ta patrieTous les cœurs et tous les vœux :Rappelle dans ta pensée,A la nouvelle annoncéeDu dernier prix de ta foi,Tous ces torrents de tendresseDont la publique allégresseSignala son feu pour toi.
En moi-même, ô preuve insigne !Jusqu’où n’a point éclatéD’un caractère si digneL’intarissable bonté !Dans le calme, dans l’orage,Toujours même témoignage,Surtout dans ces tristes joursDont la lumière effacéeDe ma planète éclipséeMe fait sentir le décours.
Malheureux l’homme qui fondeL’avenir sur le présent,Et qu’endort au sein de l’ondeUn zéphyre séduisant !Jamais l’adverse fortune,Ma surveillante importune,Ne parut plus loin de moi ;Et jamais aux doux mensongesDes plus agréables songesJe ne prêtai tant de foi.
C’est dans ces routes fleuriesOù mes volages espritsPromenoient leurs rêveries,D’un charme trompeur épris,Que, contre moi révoltée,L’impatiente Adrastée,Némésis, avoit caché,Vengeresse impitoyable,Le précipice effroyableOù mes pas ont trébuché.
Tel qu’un arbre stable et ferme.Quand l’hiver par sa rigueurDe la sève qu’il renfermeA refroidi la vigueur ;S’il perd l’utile assistanceDes appuis dont la constanceSoutient ses bras relâchés,Sa tête altière et hautaineCachera bientôt l’arèneSous ses rameaux desséchés.
Tel, quand le secours robusteDont mon corps est étayéEn laisse à mon sang adusteRégir la foible moitié,L’autre moitié, qui succombe,Hésite, chancelle, tombe,Et sent que, malgré l’effortQue sa vertu fait renaître,Le plus foible est toujours maître,Et triomphe du plus fort.
Par mes désirs prévenue,Près de mon lit douloureuxDéjà la Mort est venueAsseoir son squelette affreux ;Et le regard homicideDe son cortège perfidePorte à son dernier degréL’excès, toujours plus terrible,D’un accablement horrible,Par l’insomnie ulcéré.
Quelle vapeur vous enivre,Mortels qui, chéris du sort,Ne désirez que de vivre,Et ne craignez que la mort ?Souvent, malgré leurs promesses,Vos dignités, vos richesses,Affligent leurs possesseurs :Pour les âmes généreuses,Du vrai bonheur amoureuses,La mort même a ses douceurs.
On a beau se plaindre d’elle,Quelque horreur que l’on en ait,Les guerriers la trouvent belleQuand elle vient d’un seul traitLes frapper à l’improviste :Mais, juste ciel ! qu’elle est triste,Et quel rigoureux travail,Quand ses approches moins vivesPar des pertes successivesNous détruisent en détail !
Près de ma dernière aurore,En vain dit-on que les cieuxDe quelques beaux jours encorePourront éclairer mes yeux :O promesse imaginaire !Quel emploi pourrois-je faire,Soleil, céleste flambeau,De ta lumière suprême,Quand la moitié de moi-mêmeEst déjà dans le tombeau ?
Achève donc ton ouvrage,Viens, ô favorable Mort,De ce caduc assemblageRompre le fragile accord !Par ce coup où je t’invite,Permets que mon corps s’acquitteDe ce qu’il doit au cercueil,Et que mon âme y révoqueCette constance équivoqueDont la douleur est l’écueil.
Ainsi, parmi les ténèbres,Les yeux vainement fermés,Dans, mille pensers funèbresMes sens étaient abîmés ;Lorsque d’une voix amieMon oreille raffermieCrut reconnoître les sons :C’étoit l’ombre de MalherbeQui sur sa lyre superbeVint m’adresser ces leçons :
« Sous quelles inquiétudes,Ami, te vois-je abattu ?Que t’ont servi nos études ?Qu’as-tu fait de ta vertu,Toi qui, disciple d’Horace,Par les nymphes du ParnasseDès ton jeune âge nourri,Semblois sur ces espérancesContre toutes les souffrancesT’être fait un sûr abri ?
Ignores-tu donc encoreQue tous les fléaux tirésDe la boîte de PandoreSe sont du monde emparés :Que Tordre de la natureSoumet, la pourpre et la bureAux mêmes sujets de pleurs :Et que, tout fiers que nous sommes,Nous naissons tous, foibles hommes,Tributaires des douleurs ?
Prétendois-tu que les ParquesDussent, filant tes instants,Signaler des mêmes marquesTon hiver et ton printemps ?Quel dieu te rend si plausibleLa jouissance impossibleD’un privilège inouï,Réservé pour l’empyrée,Et dont pendant leur duréeJamais mortels n’ont joui ?
En recevant l’existenceQue le ciel nous daigne offrir,Nous recevons la sentenceQui nous condamne à souffrir :A sa vigueur naturelleEn vain notre corps appelleDe ce décret hasardeux ;Notre âme subordonnée,Par les soucis dominée,Paye assez pour tous les deux.
Quelle fièvre plus cruelleQue ses mortels déplaisirs,Quand la fortune infidèleVient traverser ses désirs ?En tout pays, à tout âge,La douleur est son partageJusqu’à l’heure du trépas :Dans le sein des grandeurs même,Le sceptre et le diadèmeNe l’en affranchissent pas.
Que dirai-je du suppliceOù l’exposent tous les joursL’imposture et la maliceQue farde l’art du discours,Quand elle voit à sa placeL’Hypocrisie et l’AudaceTriompher de leurs larcins,Et la timide Innocence,Sans ressource et sans défense,Livrée à ses assassins ?
Si donc, par des lois certaines,L’âme et le corps, son rempart,Ont leurs plaisirs et leurs peines,Leurs biens et leurs maux à part ;N’est-ce pas une fortune,Quand d’une charge communeDeux moitiés portent le faix,Que la moindre le réclame,Et que du bonheur de l’âmeLe corps seul fasse les frais ?
L’espérance consolanteD’un plus heureux avenirDe ta douleur accablanteDoit chasser le souvenir :C’étoit le dernier désastreQue de ton malheureux astreExigeoit l’inimitié :Calme ton âme inquiète,Némésis est satisfaite,Et son tribut est payé. »
210 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre de, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1869· numérisation gallica.bnf.fr· Sources