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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres, 1712· Odes· Livre quatrième

ODE VII. Sur le devoir et le sort des grands hommes

Jean-Baptiste Rousseau· 140 vers

Nous honorons du nom de sageCelui qui, content de son sort,Et loin des vents et de l’orageGoûtant les délices du port,Sait, au milieu de l’abondance,Dans une noble indépendanceTrouver la gloire et le repos ;Mais cette sagesse tranquille,Vertu dans un mortel stérile,N’est point vertu dans un héros.

Pour jouir d’une paix chérie,Les cieux ne nous l’ont point prêté ;Il est comptable à sa patrieDes dons qu’il tient de leur bonté.Cette influence souveraineN’est pour lui qu’une illustre chaîneQui l’attache au bonheur d’autrui ;Tous les brillants qui l’embellissent,Tous les talents qui l’ennoblissent,Sont en lui, mais non pas à lui.

Il sait, et c’est un avantagePeu connu de ses vains rivaux,Que son véritable partageSont les veilles et les travaux ;Que sur tous les êtres du mondeDes dieux la sagesse profondeÉtend ses regards généreux ;Et qu’éclos de leurs mains fertiles,Les uns naissent pour être utiles,Les autres pour n’être qu’heureux.

Ainsi, victime préparéePour le bonheur du genre humain,Victime non moins consacréeA l’empire du souverain,Soit sur la mer, soit sur la terre,Soit dans la paix, soit dans la guerre,D’une foi mâle revêtu,Son prince, dont il est l’organe,Sa propre vertu le condamneA s’immoler à sa vertu.

La dépendance est le salaireDes présents que nous font les cieux :Un roi parle ; il faut, pour lui plaire,Quitter sa patrie et ses dieux :Héros guerriers, héros paisibles,Il faut à ses lois invinciblesAsservir vos talents vainqueurs.Partez, volez, âmes viriles,Courez lui soumettre les villes,Allez lui conquérir les cœurs.

Toutefois si de votre zèleVous voulez recevoir le prix,Revenez, l’absence infidèleEnfante peu de favoris ;Les récompenses les plus duesSont souvent des dettes perduesPour qui tarde à les répéter ;Et sur l’absent qui les mériteLe présent qui les solliciteEst toujours sûr de l’emporter.

Le mérite oublié du maître,Et souvent même dédaigné,Ne se fait jamais bien connoîtreDans un point de vue éloigné :En vain, sous d’illustres auspices,Produiroit-il de ses servicesLe témoignage glorieux ;Sa présence est le seul langageQui puisse en assurer le gage :Les rois ont le cœur dans les yeux.

C’est à ces astres vénérablesD’illuminer ses actions ;C’est de leurs rayons favorablesQu’il doit-tirer tous ses rayons ;Bientôt leur céleste influenceVa le combler d’une affluenceDe biens, de gloire, et de splendeurs ;Et, l’éclairant d’un nouveau lustre,Porter sa destinée illustreAu plus haut sommet des grandeurs.

Installé dans le rang sublimeOù l’ont placé leurs justes lois,Il peut d’un pouvoir légitimeExercer les plus vastes droits ;Il peut, pour foudroyer le vice,De la force et de la justiceRéunir le double soutien ;Il peut enfin, fidèle oracle,Faire trouver sans nul obstacleLe bonheur public dans le sien.

Mais si jamais un noir orage,Longtemps suspendu dans son cours,Fait sur lui crever le nuageÉlevé durant ses beaux jours ;C’est alors que, libre de crainte,Le dépit que masquoit la feinteSe change en mortelles fureurs,Et que l’envie empoisonnée,Par l’impunité déchaînée,Dépouille toutes ses terreurs.

Sa gloire aussitôt obscurcie,Vaine ombre d’un jour éclipsé,Disparaît, souillée et noirciePar le mensonge intéressé ;Canal impur qui, dans leurs courses,Infectant les plus belles sources,Change en erreur la vérité,L’industrie en extravagance,La grandeur d’âme en arrogance,Et le zèle en témérité.

Tout fuit, tout cherche un nouveau maître ;Ses complaisants les plus flatteursSont les premiers qu’on voit paraîtreEntre ses prudents déserteurs :En vain ses qualités suprêmesForcent les témoignages mêmesA l’équité les moins soumis :En vain par ses bontés célèbresCent noms sont sortis des ténèbres ;Les malheureux n’ont point d’amis.

O vous, que la bonne fortuneMaintient à l’abri des revers,De la terre charge importune,Peuple inutile à l’univers,Au sein de la béatitude,Bornez-vous ; fixez votre étudeAu choix des plaisirs les plus doux,Et dans l’oisive nonchalanceDe votre paisible opulence,Ne songez qu’à vivre pour vous.

Tandis que le zèle héroïque,Esclave de sa dignité,A la félicité publiqueConsacrera sa liberté,Ou, perdu dans la foule obscure,Et d’une vie ingrate et dureTraînant les soucis épineux,Verra, sans murmure et sans peine,De la prospérité hautaineBriller le faste dédaigneux.

140 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre de, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1869· numérisation gallica.bnf.fr· Sources