Œuvres, 1712· Odes· Livre quatrième
ODE X. A la postérité
Déesse des héros, qu’adorent en idéeTant d’illustres amants dont l’ardeur hasardéeNe consacre qu’à toi ses vœux.et ses efforts ;Toi qu’ils ne verront point, que nul n’a jamais vue,Et dont pour les vivants la faveur suspendueNe s’accorde qu’aux morts ;
Vierge non encor née, en qui tout doit renaîtreQuand le temps dévoilé viendra te donner l’être,Laisse-moi dans ces vers te tracer mes malheurs,Et ne refuse pas, arbitre vénérable,Un regard généreux au récit déplorableDe mes longues douleurs.
Le ciel, qui me créa sous le plus dur auspice,Me donna pour tout bien l’amour de la justice,Un génie ennemi de tout art suborneur,Une pauvreté fière, une mâle franchise,Instruite à détester toute fortune acquiseAux dépens de l’honneur.
Infortuné trésor ! importune largesse !Sans le superbe appui de l’heureuse richesse,Quel cœur impunément peut naître généreux ?Et l’aride vertu, limitée en soi-même,Que sert-elle, qu’à rendre un malheureux qui l’aimeEncor plus malheureux ?
Craintive, dépendante, et toujours poursuiviePar la malignité, l’intérêt et l’envie,Quel espoir de bonheur lui peut être permis,Si, pour avoir la paix, il faut qu’elle s’abaisseA toujours se contraindre, et courtiser sans cesseJusqu’à ses ennemis ?
Je n’ai que trop appris qu’en ce monde où nous sommes,Pour souverain mérite on ne demande aux hommesQu’un vice complaisant, de grâce revêtu ;Et que, des ennemis que l’amour-propre inspire,Les plus envenimés sont ceux que nous attireL’inflexible vertu.
C’est cet amour du vrai, ce zèle antipathiqueContre tout faux brillant, tout éclat sophistique,Où l’orgueil frauduleux va chercher ses atours,Qui lui seul suscita cette foule perverseD’ennemis forcenés, dont la rage traverseLe repos de mes jours.
« Écartons, ont-ils dit, ce censeur intraitableQue des plus beaux dehors l’attrait inévitableNe fit jamais gauchir contre la vérité ;Détruisons un témoin qu’on ne sauroit séduire ;Et, pour la garantir, perdons ce qui peut nuireA notre vanité.
Inventons un venin dont la vapeur infâme,En soulevant l’esprit, pénètre jusqu’à l’âme ;Et sous son nom connu répandons ce poison ;N’épargnons contre lui mensonge ni parjure :Chez le peuple troublé, la fureur et l’injureTiendront lieu de raison. »
Imposteurs effrontés, c’est par cette souplesseQue j’ai vu tant de fois votre scélératesseJusque chez mes amis me chercher des censeurs ;Et, des yeux les plus purs bravant le témoignage.Défigurer mes traits, et souiller mon visageDe vos propres noirceurs.
Toutefois, au milieu de l’horrible tempêteDont, malgré ma candeur, pour écraser ma tête,L’autorité séduite arma leurs passions,La chaste vérité prit en main ma défense,Et fit luire en tout temps sur ma foible innocenceL’éclat de ses rayons.
Aussi, marchant toujours sur mes antiques traces,Combien n’ai-je pas vu, dans mes longues disgrâces.D’illustres amitiés consoler mes ennuis,Constamment honoré de leur noble suffrage,Sans employer d’autre art que le fidèle usageD’être ce que je suis !
Telle est sur nous du ciel, la sage providence,Qui, bornant à ces traits l’effet de sa vengeance.D’un plus âpre tourment m’épargnoit les horreurs :Pouvoit-elle acquitter, par une moindre voie,La dette des excès d’une jeunesse en proieA de folles erreurs ?
Objets de sa bonté, même dans sa colère,Enfants toujours chéris de cette tendre mère,Ce qui nous semble un fruit de son inimitiéN’est en nous que le prix d’une vie infidèle,Châtiment maternel, qui n’est jamais en elleQu’un effet de pitié.
Révérons sa justice, adorons sa clémence,Qui, jusque dans les maux que sa main nous dispense,Nous présente un moyen d’expier nos forfaits ;Et qui, nous imposant ces peines salutaires,Nous donne en même temps les secours nécessairesPour en porter le faix.
Juste Postérité, qui me feras connoître,Si mon nom vit encor quand tu viendras à naître,Donne-moi pour exemple à l’homme infortuné,Qui, courbé sous le poids de son malheur extrême,Pour asile dernier n’a que l’asile mêmeDont il fut détourné.
Dis-lui qu’en mes écrits il contemple l’imageD’un mortel qui, du monde embrassant l’esclavage,Trouva, cherchant le bien, le mal qu’il haïssoit,Et qui, dans ce trompeur et fatal labyrinthe,De son miel le plus pur vit composer l’absintheQue l’erreur lui versoit.
Heureux encor pourtant, même dans son naufrage,Que le ciel l’ait toujours assisté d’un courageQui de son seul devoir fit sa suprême loi ;Des vils tempéraments combattant la mollesse,Sans s’exposer jamais par la moindre foiblesseA rougir devant toi !
Voilà quel fut celui qui t’adresse sa plainte :Victime abandonnée à l’envieuse feinte.De sa seule innocence en vain accompagné :Toujours persécuté, mais toujours calme et ferme,Et, surchargé de jours, n’aspirant plus qu’au termeA leur nombre assigné.
Le pinceau de Zeusis, rival de la nature,A souvent de ses traits ébauché la peinture ;Mais du sage lecteur les équitables yeux,Libres de préjugés, de colère et d’envie.Verront que ses écrits, vrai tableau de sa vie,Le peignent encor mieux.
120 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre de, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1869· numérisation gallica.bnf.fr· Sources