Œuvres, 1712· Cantates
CANTATE I. Diane
A peine le soleil, au fond des antres sombres,Avoit du haut des cieux précipité les ombres,Quand la chaste Diane, à travers les forêts,Aperçut un heu solitaireOù le fils de Vénus et les dieux de CythèreDormoient sous un ombrage frais :Surprise, elle s’arrête ; et sa prompte colèreS’exhale en ce discours, qu’elle adresse tout basA ces dieux endormis, qui ne l’entendent pas :
Vous, par qui tant de misérablesGémissent sous d’indignes fers,Dormez. Amours inexorables,Laissez respirer l’univers.
Profitons de la nuit profondeDont le sommeil couvre leurs yeux ;Assurons le repos au mondeEn brisant leurs traits odieux.
Vous, par qui tant de misérablesGémissent sous d’indignes fers,Dormez, Amours inexorables,Laissez respirer l’univers.
A ces mots elle approche ; et ses nymphes timides,Portant sans bruit leurs pas vers ces dieux homicides,D’une tremblante main saisissent leurs carquois,Et bientôt du débris de leurs flèches perfidesSèment les plaines et les bois.Tous les dieux des forêts, des fleuves, des montagnes,Viennent féliciter leurs heureuses compagnes ;Et, de leurs ennemis bravant les vains efforts,Expriment ainsi leurs transports :
Quel bonheur ! quelle victoire !Quel triomphe ! quelle gloire !Les Amours sont désarmés.
Jeunes cœurs, rompez vos chaînes :Cessons de craindre les peinesDont nous étions alarmés.
Quel bonheur ! quelle victoire !Quel triomphe ! quelle gloire !Les Amours sont désarmés.
L’Amour s’éveille au bruit de ces chants d’allégresse,Mais quels objets lui sont offerts !Quel réveil ! dieux ! quelle tristesse,Quand de ses dards brisés il voit les champs couverts !Un trait me reste encor dans ce désordre extrême ;Perfides, votre exemple instruira l’univers.Il parle ; le trait vole, et, traversant les airs,Va percer Diane elle-même :Juste, mais trop cruel revers,Qui signale, grand dieu, ta vengeance suprême !
Respectons l’AmourTandis qu’il sommeille,Et craignons qu’un jourCe dieu ne s’éveille.
En vain nous rompronsTous les traits qu’il darde,Si nous ignoronsLe trait qu’il nous garde.
Respectons l’AmourTandis qu’il sommeille,Et craignons qu’un jourCe dieu ne s’éveille.
61 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre de, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1869· numérisation gallica.bnf.fr· Sources