Œuvres, 1712· Odes· Livre deuxième
ODE IV. A M. d’Ussé
Esprit né pour servir d’exempleAux cœurs de la vertu frappés,Qui sans guide as pu de son templeFranchir les chemins escarpés,Cher d’Ussé, quelle inquiétudeTe fait une triste habitudeDes ennuis et de la douleur ?Et, ministre de ton supplice,Pourquoi par un sombre capriceVeux-tu seconder ton malheur ?
Chasse cet ennui volontaireQui tient ton esprit dans les fers,Et que dans une âme vulgaireJette l’épreuve des revers ;Fais tête au malheur qui t’opprime :Qu’une espérance légitimeTe munisse contre le sort.L’air siffle, une horrible tempêteAujourd’hui gronde sur ta tête ;Demain tu seras dans le port.
Toujours la mer n’est pas en butteAux ravages des aquilons ;Toujours les torrents par leur chuteNe désolent pas nos vallons.Les disgrâces désespérées,Et de nul espoir tempérées,Sont affreuses à soutenir ;Mais leur charge est moins importune,Lorsqu’on gémit d’une infortuneQu’on espère de voir finir.
Un jour le souci qui te ronge,En un doux repos transformé,Ne sera plus pour toi qu’un songeQue le réveil aura calmé :Espère donc avec courage.Si le pilote craint l’orageQuand Neptune enchaîne les flots,L’espoir du calme le rassureQuand les vents et la nue obscureGlacent le cœur des matelots.
Je sais qu’il est permis au sage,Par les disgrâces combattu,De souhaiter pour apanageLa fortune après la vertu.Mais, dans un bonheur sans mélange.Souvent cette vertu se changeEn une honteuse langueur :Autour de l’aveugle richesseMarchent l’orgueil et la rudesseQue suit là dureté du cœur.
Non que ta sagesse, endormieAu temps de tes prospérités,Eût besoin d’être raffermiePar de dures fatalités ;Ni que ta vertu peu fidèleEût jamais choisi pour modèleCe fou superbe et ténébreux,Qui, gonflé d’une fierté-basse,N’a jamais eu d’autre disgrâceQue de n’être point malheureux.
Mais si les maux et la tristesseNous sont des secours superflus,Quand des bornes de la sagesseLes biens ne nous ont point exclus,Ils nous font trouver plus charmanteNotre félicité présente,Comparée au malheur passé ;Et leur influence tragiqueRéveille un bonheur léthargiqueQue rien n’a jamais traversé.
Ainsi que le cours des annéesSe forme des jours et des nuits,Le cercle de nos destinéesEst marqué de joie et d’ennuis.Le ciel, par un ordre équitable,Rend l’un à l’autre profitable ;Et, dans ses inégalités,Souvent, sa sagesse suprêmeSait tirer notre bonheur mêmeDu sein de nos calamités.
Pourquoi d’une plainte importuneFatiguer vainement les airs ?Aux jeux cruels de la fortuneTout est soumis dans l’univers.Jupiter fit l’homme semblableA ces deux jumeaux que la fablePlaça jadis au rang des dieux,Couple de déités bizarre,Tantôt habitants du Ténare,Et tantôt citoyens des cieux.
Ainsi de douceurs en supplicesElle nous promène à son gré :Le seul remède à ses caprices,C’est de s’y tenir préparé ;De la voir du même visageQu’une courtisane volageIndigne de nos moindres soins,Qui nous trahit par imprudence,Et qui revient par inconstance,Lorsque nous y pensons le moins.
100 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre de, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1869· numérisation gallica.bnf.fr· Sources