Œuvres, 1712· Odes· Livre deuxième
ODE II. A M. l’abbé Courtin
Abbé chéri des neuf sœurs,Qui dans ta philosophie,Sais faire entrer les douceursDu commerce de la vie :Tandis qu’en nombres impairsJe te trace ici les versQue m’a dictés mon caprice,Que fais-tu dans ces désertsQu’enferme ton bénéfice ?
Vas-tu, dès l’aube du jour,Secondé d’un plomb rapide,Ensanglanter le retourDe quelque lièvre timide ?Ou, chez tes moines tondus,A t’ennuyer assidus,Cherches-tu quelques vieux titresQui, dans ton trésor perdus,Se retrouvent sur leurs vitres ?
Mais non, je te connois mieux :Tu sais trop bien que le sageDe son loisir studieuxDoit faire un plus noble usage,Et, justement enchantéDe la belle antiquité,Chercher dans son sein fertileLa solide volupté,Le vrai, l’honnête et l’utile.
Toutefois de ton espritBannis l’erreur généraleQui jadis en maint écrit.Plaça la saine morale :On abuse de son nom.Le chantre d’AgamemnonSut nous tracer dans son livre,Mieux que Chrysippe et Zenon,Quel chemin nous devons suivre.
Homère adoucit mes mœursPar ses riantes images ;Sénèque aigrit mes humeursPar ses préceptes sauvages.En vain, d’un ton de rhéteur,Épictète à son lecteurPrêche le bonheur suprême :J’y trouve un consolateurPlus affligé que moi-même.
Dans son flegme simuléJe découvre sa colère ;J’y vois un homme accabléSous le poids de sa misère :Et, dans tous ces beaux discoursFabriqués durant le coursDe sa fortune maudite,Vous reconnoissez toujoursL’esclave d’Épaphrodite.
Mais je vois déjà d’iciFrémir tout le Zénonisme,D’entendre traiter ainsiUn des saints du paganisme.Pardon : mais, en vérité,Mon Apollon révoltéLui devoit ce témoignagePour l’ennui que m’a coûtéSon insupportable ouvrage.
De tout semblable pédantLe commerce communiqueJe ne sais quoi de mordant,De farouche et de cynique.O le plaisant avertinD’un fou du pays latin,Qui se travaille et se gêne,Pour devenir à la finSage comme Diogène !
Je ne prends point pour vertuLes noirs accès de tristesseD’un loup-garou revêtuDes habits de la sagesse :Plus légère que le vent,Elle fuit d’un faux savant.La sombre mélancolie,Et se sauve bien souventDans les bras de la folie.
La vertu du vieux Caton,Chez les Romains tant prônée,Était souvent, nous dit-on,De falerne enluminée.Toujours ces sages hagards,Maigres, hideux et blafards,Sont souillés de quelque opprobre :Et du premier des CésarsL’assassin fut homme sobre.
Dieu bénisse nos dévots !Leur âme est vraiment loyale ;Mais jadis les grands pivotsDe la ligue antiroyale,Les Lincestres, les Aubris,Qui contre les deux HenrisPrêchoient tant la populace,S’occupoient peu des écritsD’Anacréon et d’Horace.
Crois-moi, fais de leurs chansonsTa plus importante étude ;A leurs aimables leçonsConsacre ta solitude ;Et par Sonning rappeléSur ce rivage émailléOù Neuilly borde la Seine,Reviens au vin d’AuviléMêler les eaux d’Hippocrène.
108 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre de, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1869· numérisation gallica.bnf.fr· Sources