Œuvres, 1712· Odes· Livre deuxième
ODE I. Sur la naissance de monseigneur le duc de Bretagne
Descends de la double colline,Nymphe dont le fils amoureuxDu sombre époux de ProserpineSut fléchir le cœur rigoureux :Viens servir l’ardeur qui m’inspire ;Déesse, prête-moi ta lyre,Ou celle de ce Grec vantéDont, par le superbe Alexandre,Au milieu de Thèbes en cendre,Le séjour fut seul respecté.
Quel Dieu propice nous ramèneL’espoir que nous avions perdu ?Un fils de Thétis ou d’AlcmènePar le ciel nous est-il rendu ?N’en doutons point, le ciel sensibleVeut réparer le coup terribleQui nous fit verser tant de pleurs.Hâtez-vous, ô chaste Lucine !Jamais plus illustre origineNe fut digne de vos faveurs.
Peuples, voici le premier gageDes biens qui vous sont préparés :Cet enfant est l’heureux présageDu repos que vous désirez.Les premiers instants de sa vieDe la discorde et de l’envieVerront éteindre le flambeau ;Il renversera leurs trophées,Et leurs couleuvres étoufféesSeront les jeux de son berceau.
Ainsi, durant la nuit obscure,De Vénus l’étoile nous luit :Favorable et brillant augureDe l’éclat du jour qui la suit :Ainsi, dans le fort des tempêtes,Nous voyons briller sur nos têtesCes feux, amis des matelots,Présage de la paix profondeQue le Dieu qui règne sur l’ondeVa rendre à l’empire des flots.
Quel monstre de carnage avides’est emparé de l’univers ?Quelle impitoyable EuménideDe ses feux infecte les airs ?Quel Dieu souffle en tous lieux la guerre,Et semble à dépeupler la terreExciter nos sanglantes mains ?Mégère, des enfers bannie,Est-elle aujourd’hui le génieQui préside au sort des humains ?
Arrête, furie implacable ;Le ciel veut calmer ses rigueurs ;Les feux d’une haine coupableN’ont que trop embrasé nos cœurs.Aimable paix, vierge sacrée,Descends de la voûte azurée,Viens voir tes temples relevés,Et ramène au sein de nos villesCes dieux bienfaisants et tranquillesQue nos crimes ont soulevés.
Mais quel souffle divin m’enflamme ?D’où naît cette soudaine horreur ?Un Dieu vient échauffer mon âmeD’une prophétique fureur.Loin d’ici, profane vulgaire !Apollon m’inspire et m’éclaire ;C’est lui, je le vois, je le sens ;Mon cœur cède à sa violence :Mortels, respectez sa présence,Prêtez l’oreille à mes accents.
Les temps prédits par la sibylleA leur terme sont parvenus,Nous touchons au règne tranquilleDu vieux Saturne et de Janus :Voici la saison désiréeOù Thémis et sa sœur Astrée,Rétablissant leurs saints autels,Vont ramener ces jours insignesOù nos vertus nous rendoient dignesDu commerce des immortels.
Où suis-je ? quel nouveau miracleTient encor mes sens enchantés ?Quel vaste, quel pompeux spectacleFrappe mes yeux épouvantés ?Un nouveau monde vient d’éclore,L’univers se reforme encoreDans les abîmes du chaos ;Et, pour réparer ses ruines,Je vois des demeures divinesDescendre un peuple de héros.
Les éléments cessent leur guerre,Les cieux ont repris leur azur ;Un feu sacré purge la terreDe tout ce qu’elle avoit d’impur.On ne craint plus l’herbe mortelle,Et le crocodile infidèleDu Nil ne trouble plus les eaux :Les lions dépouillent leur rage,Et dans le même pâturageBondissent avec les troupeaux.
C’est ainsi que la main des ParquesVa nous filer ce siècle heureux,Qui du plus sage des monarquesDoit couronner les justes vœux.Espérons des jours plus paisibles :Les dieux ne sont point inflexibles,Puisqu’ils punissent nos forfaits.Dans leurs rigueurs les plus austères,Souvent leurs fléaux salutairesSont un gage de leurs bienfaits.
Le ciel dans une nuit profondeSe plaît à nous cacher ses lois.Les rois sont les maîtres du monde,Les dieux sont les maîtres des rois.Valeur, activité, prudence,Des décrets de leur providenceRien, ne change l’ordre arrêté ;Et leur règle, constante et sûre,Fait seule ici-bas la mesureDes biens et de l’adversité.
Mais que fais-tu, Muse insensée ?Où tend ce vol ambitieux ?Oses-tu porter ta penséeJusque dans le conseil des dieux ?Réprime une ardeur périlleuse,Ne va point, d’une aile orgueilleuse,Chercher ta perte dans les airs ;Et, par des routes inconnuesSuivant Icare au haut des nues,Crains de tomber au fond des mers.
Si pourtant quelque esprit timide,Du Pinde ignorant les détours,Opposoit les règles d’EuclideAu désordre de mes discours,Qu’il sache qu’autrefois VirgileFit même aux muses de SicileApprouver de pareils transports ;Et qu’enfin cet heureux délirePeut seul des maîtres de la lyreImmortaliser les accords.
140 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre de, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1869· numérisation gallica.bnf.fr· Sources