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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres, 1712· Odes· Livre troisième

ODE I. A M. le comte du Luc

ALORS AMBASSADEUR DE FRANCE EN SUISSE, ET PLÉNIPOTENTIAIRE A LA PAIX DE BADE

Jean-Baptiste Rousseau· 198 vers

Tel que le vieux pasteur des troupeaux de Neptune,Protée, à qui le Ciel, père de la Fortune,Ne cache aucuns secrets,Sous diverse figure, arbre, flamme, fontaine,S’efforce d’échapper à la vue incertaineDes mortels indiscrets ;

Ou tel que d’Apollon le ministre terrible,Impatient du dieu dont le souffle invincibleAgite tous ses sens,Le regard furieux, la tête échevelée,Du temple fait mugir la demeure ébranléePar ses cris impuissants :

Tel, aux premiers accès d’une sainte manie,Mon esprit alarmé redoute du génieL’assaut victorieux ;Il s’étonne, il combat l’ardeur qui le possède,Et voudrait secouer du démon qui l’obsèdeLe joug impérieux.

Mais sitôt que, cédant à la fureur divine,Il reconnoît enfin du dieu qui le domineLes souveraines lois ;Alors, tout pénétré de sa vertu suprême,Ce n’est plus un mortel, c’est Apollon lui-mêmeQui parle par ma voix.

Je n’ai point l’heureux don de ces esprits faciles,Pour qui les doctes Sœurs, caressantes, dociles,Ouvrent tous leurs trésors ;Et qui, dans la douceur d’un tranquille délire,N’éprouvèrent jamais, en maniant la lyre,Ni fureurs ni transports.

Des veilles, des travaux, un foible cœur s’étonne ;Apprenons toutefois que le fils de Latone,Dont nous suivons la cour,Ne nous vend qu’à ce prix ces traits de vive flamme.Et ces ailes de feu qui ravissent une âmeAu céleste séjour.

C’est, par là qu’autrefois d’un prophète fidèleL’esprit, s’affranchissant de sa chaîne mortellePar un puissant effort,S’élançoit dans les airs, comme un aigle intrépide,Et, jusque chez les dieux, alloit, d’un vol rapide,Interroger le sort.

C’est par là qu’un mortel, forçant les rives sombres,Au superbe tyran qui règne sur les ombresFit respecter sa voix :Heureux, si, trop épris d’une beauté rendue,Par un excès d’amour il ne l’eût point perdueUne seconde fois !

Telle étoit de Phébus la vertu souveraine,Tandis qu’il fréquentait les bords de l’HippocrèneEt les sacrés vallons.Mais ce n’est plus le temps, depuis que l’Avarice,Le Mensonge flatteur, l’Orgueil et le Caprice,Sont nos seuls Apollons.

Ah ! si ce dieu sublime, échauffant mon génie,Ressuscitait pour moi de l’antique harmonieLes magiques accords ;Si je pouvois du ciel franchir les vastes routes,Ou percer par mes chants les infernales voûtesDe l’empire des morts ;

Je n’irois point, des dieux profanant la retraite,Dérober au Destin, téméraire interprète,Ses augustes secrets :Je n’irois point chercher une amante ravie,Et, la lyre à la main, redemander sa vieAu gendre de Cérès.

Enflammé d’une ardeur plus noble et moins stérile,J’irois, j’irois pour vous, ô mon illustre asile,O mon fidèle espoir,Implorer aux enfers ces trois hères déesses,Que jamais jusqu’ici nos vœux ni nos promessesN’ont su l’art d’émouvoir.

« Puissantes Déités, qui peuplez cette rive,Préparez, leur dirois-je, une oreille attentiveAu bruit de mes concerts :Puissent-ils amollir vos superbes courages,En faveur d’un héros digne des premiers âgesDu naissant univers !

Non, jamais sous les yeux de l’auguste Cybèle,La terre ne fit naître un plus parfait modèleEntre les dieux mortels :Et jamais la vertu n’a, dans un siècle avare,D’un plus riche parfum, ni d’un encens plus rare,Vu fumer ses autels.

C’est lui, c’est le pouvoir de cet heureux génie,Qui soutient l’équité contre la tyrannieD’un astre injurieux.L’aimable Vérité, fugitive, importune,N’a trouvé qu’en lui seul sa gloire, sa fortune,Sa patrie et ses dieux.

Corrigez donc pour lui vos rigoureux usages ;Prenez tous les fuseaux qui, pour les plus longs âges,Tournent entre vos mains.C’est à vous que du Styx les dieux inexorablesOnt confié les jours, hélas ! trop peu durables,Des fragiles humains.

Si ces dieux, dont un jour tout doit être la proie,Se montrent trop jaloux de la fatale soieQue vous leur redevez,Ne délibérez plus, tranchez mes destinées,Et renouez leur fil à celui des annéesQue vous lui réservez.

Ainsi daigne le ciel, toujours pur et tranquille,Verser sur tous les jours que votre main nous fileUn regard amoureux !Et puissent les mortels amis de l’innocenceMériter tous les soins que votre vigilanceDaigne prendre pour eux ! »

C’est ainsi qu’au delà de la fatale barque,Mes chants adouciraient de l’orgueilleuse Parque,L’impitoyable loi ;Lachésis apprendrait à devenir sensible,Et le double ciseau de sa sœur inflexibleTomberait devant moi.

Une santé dès lors florissante, éternelle,Vous feroit recueillir d’une automne nouvelleLes nombreuses moissons :Le ciel ne serait plus fatigué de nos larmes,Et je verrais enfin de mes froides alarmesFondre tous les glaçons.

Mais une dure loi, des dieux même suivie,Ordonne que le cours de la plus belle vieSoit mêlé de travaux :Un partage inégal ne leur fut jamais libre,Et leur main tient toujours dans un juste équilibreTous nos biens et nos maux.

Ils ont sur vous, ces dieux, épuisé leur largesse :C’est d’eux que vous tenez la raison, la sagesse,Les sublimes talents ;Vous tenez d’eux enfin cette magnificenceQui seule sait donner à la haute naissanceDe solides brillants.

C’en était trop, hélas ! et leur tendresse avare,Vous refusant un bien dont la douceur répareTous les maux amassés,Prit sur votre santé, par un décret funeste,Le salaire des dons qu’à votre âme célesteElle avoit dispensés.

Le ciel nous vend toujours les biens qu’il nous prodigue :Vainement un mortel se plaint, et le fatigueDe ses cris superflus :L’âme d’un vrai héros, tranquille, courageuse,Sait comme il faut souffrir d’une vie orageuseLe flux et le reflux.

Il sait, et c’est par là qu’un grand cœur se console,Que son nom ne craint rien ni des fureurs d’Éole,Ni des flots inconstants,Et que, s’il est mortel, son immortelle gloireBravera, dans le sein des filles de Mémoire,Et la mort et le temps.

Tandis qu’entre des mains à sa gloire attentives,La France confiera de ses saintes archivesLe dépôt solennel,L’avenir y verra le fruit de vos journées,Et vos heureux destins unis aux destinéesD’un empire éternel.

Il saura par quels soins, tandis qu’à force ouverteL’Europe conjurée armoit pour notre perteMille peuples fougueux,Sur des bords étrangers, votre illustre assistanceSut ménager pour nous les cœurs et la constanceD’un peuple belliqueux.

Il saura quel génie, au fort de nos tempêtes,Arrêta, malgré nous, dans leurs vastes conquêtesNos ennemis hautains ;Et que vos seuls conseils, déconcertant leurs princes,Guidèrent au secours de deux riches provincesNos guerriers incertains.

Mais quel peintre fameux, par de savantes veilles,Consacrant aux humains de tant d’autres merveillesL’immortel souvenir,Pourra suivre le fil d’une histoire si belle,Et laisser un tableau digne des mains d’ApelleAux siècles à venir ?

Que ne puis-je franchir cette longue barrière !Mais, peu propre aux efforts d’une noble carrière,Je vais jusqu’où je puis ;Et, semblable à l’abeille en nos jardins éclose,De différentes fleurs j’assemble et je composeLe miel que je produis.

Sans cesse, en divers lieux errant à l’aventure,Des spectacles nouveaux que m’offre la natureMes yeux sont égayés,Et, tantôt dans les bois, tantôt dans les prairies,Je promène toujours mes douces rêveriesLoin des chemins frayés.

Celui qui, se livrant à des guides vulgaires,Ne détourne jamais des routes populairesSes pas infructueux,Marche plus sûrement dans une humble campagne,Que ceux qui, plus hardis, percent de la montagneLes sentiers tortueux.

Toutefois, c’est ainsi que nos maîtres célèbresOnt dérobé leurs noms aux épaisses ténèbresDe leur antiquité ;Et ce n’est qu’en suivant leur périlleux exemple,Que nous pouvons comme eux arriver jusqu’au templeDe l’immortalité.

198 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre de, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1869· numérisation gallica.bnf.fr· Sources