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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres, 1712· Odes· Livre deuxième

ODE IX. A M. le marquis de la fare

Jean-Baptiste Rousseau· 160 vers

Dans la route que je me trace,La Fare, daigne m’éclairer ;Toi qui dans les sentiers d’HoraceMarches sans jamais t’égarer ;Qui, par les leçons d’Aristippe,De la sagesse de ChrysippeAs su corriger l’âpreté,Et, telle qu’aux beaux jours d’Astrée,Nous montrer la vertu paréeDes attraits de la volupté.

Ce feu sacré que ProméthéeOsa dérober dans les cieux,La raison, à l’homme apportée,Le rend presque semblable aux dieux.Se pourroit-il, sage La Fare,Qu’un présent si noble et si rareDe nos maux devînt l’instrument,Et qu’une lumière divinePût jamais être l’origineD’un déplorable aveuglement ?

Lorsqu’à l’époux de PénélopeMinerve accorde son secours,Les Lestrigons et le CyclopeOnt beau s’armer contre ses jours :Aidé de cette intelligence.Il triomphe de la vengeanceDe Neptune en vain courroucé ;Par elle il brave les caressesDes Sirènes enchanteresses,Et les breuvages de Circé.

De la vertu qui nous conserveC’est le symbolique tableau :Chaque mortel a sa Minerve,Qui doit lui servir de flambeau.Mais cette déité propiceMarchoit toujours devant Ulysse,Lui servant de guide ou d’appui ;Au lieu que, par l’homme conduite,Elle ne va plus qu’à sa suite,Et se précipite avec lui.

Loin que la raison nous éclaire,Et conduise nos actions,Nous avons trouvé l’art d’en faireL’orateur de nos passions :C’est un sophiste qui nous joue,Un vil complaisant qui se loueA tous les fous de l’univers,Qui, s’habillant du nom de sages,La tiennent sans cesse à leurs gagesPour autoriser leurs travers.

C’est elle qui nous fait accroireQue tout cède à notre pouvoir ;Qui nourrit notre folle gloireDe l’ivresse d’un faux savoir ;Qui, par cent nouveaux stratagèmes,Nous masquant, sans cesse à nous-mêmes,Parmi les vices nous endort,Du furieux fait un Achille,Du fourbe un politique habile,Et de l’athée un esprit, fort.

Mais vous, mortels, qui, dans le mondeCroyant tenir les premiers rangs,Plaignez l’ignorance profondeDe tant de peuples différents ;Qui confondez avec la bruteCe Huron caché sous sa hutte,Au seul instinct presque réduit.Parlez : Quel est le moins barbare,D’une raison qui vous égare,Ou d’un instinct qui le conduit ?

La nature, en trésors fertile,Lui fait abondamment trouverTout ce qui lui peut être utile,Soigneuse de le conserver.Content du partage modesteQu’il tient de la bonté céleste,Il vit sans trouble et sans ennui ;Et si son climat lui refuseQuelques biens dont l’Europe abuse,Ce ne sont plus des biens pour lui.

Couché dans un antre rustique,Du nord il brave la rigueur,Et notre luxe asiatiqueN’a point énervé sa vigueur :Il ne regrette point la perteDe ces arts dont la découverteA l’homme a coûté tant de soins,Et qui, devenus nécessaires,N’ont fait qu’augmenter nos misères,En multipliant nos besoins.

Il méprise la vaine étudeD’un philosophe pointilleux,Qui, nageant dans l’incertitude,Vante son savoir merveilleux :Il ne veut d’autre connoissanceQue ce que la Toute-PuissanceA bien voulu nous en donner ;Et sait qu’elle créa les sagesPour profiter de ses ouvrages,Et non pour les examiner.

Ainsi d’une erreur dangereuseIl n’avale point le poison,Et notre clarté ténébreuseN’a point offusqué sa raison.Il ne se tend point à lui-mêmeLe piège d’un adroit système,Pour se cacher la vérité :Le crime à ses yeux paraît crime,Et jamais rien d’illégitimeChez lui n’a pris l’air d’équité.

Maintenant, fertiles contrées,Sages mortels, peuples heureux,Des nations hyperboréesPlaignez l’aveuglement affreux :Vous qui, dans la vaine noblesse,Dans les honneurs, dans la mollesse,Fixez la gloire et les plaisirs,Vous de qui l’infâme avaricePromène au gré de son capriceLes insatiables désirs.

Oui, c’est toi, monstre détestable,Superbe tyran des humains,Qui seul du bonheur véritableA l’homme as fermé les chemins.Pour apaiser sa soif ardente,La terre, en trésors abondante,Ferait germer l’or sous ses pas :Il brûle d’un feu sans remède,Moins riche de ce qu’il possèdeQue pauvre de ce qu’il n’a pas.

Ah ! si d’une pauvreté dureNous cherchons à nous affranchir,Rapprochons-nous de la nature,Qui seule peut nous enrichir.Forçons de funestes obstacles ;Préservons pour nos tabernaclesCet or, ces rubis, ces métaux,Ou dans le sein des mers avidesJetons ces richesses perfides,L’unique élément de nos maux.

Ce sont là les vrais sacrificesPar qui nous pouvons étoufferLes semences de tous les vicesQu’on voit ici-bas triompher.Ôtez l’intérêt de la terre,Vous en exilerez la guerre,L’honneur rentrera dans ses droits :Et, plus justes que nous ne sommes,Nous verrons régner chez les hommesLes mœurs à la place des lois.

Surtout réprimons les sailliesDe notre curiosité,Source de toutes nos folies,Mère de notre vanité.Nous errons dans d’épaisses ombres,Où souvent nos lumières sombresNe servent qu’à nous éblouir.Soyons ce que nous devons être,Et ne perdons point à connoitreDes jours destinés à jouir.

160 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre de, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1869· numérisation gallica.bnf.fr· Sources