Œuvres, 1712· Odes· Livre deuxième
ODE X. Sur la mort de S. A. S. monseigneur le prince de Conti
Peuples, dont la douleur aux larmes obstinéeDe ce prince chéri déplore le trépas,Approchez, et voyez quelle est la destinéeDes grandeurs d’ici-bas.
Conti n’est plus. O ciel ! ses vertus, son courage,La sublime valeur, le zèle pour son roi,N’ont pu le garantir, au milieu de son âge,De la commune loi.
Il n’est plus ; et les dieux, en des temps si funestes,N’ont fait que le montrer aux regards des mortels.Soumettons-nous, allons porter ses tristes restesAu pied de leurs autels.
Élevons à sa cendre un monument célèbre :Que le jour de la nuit emprunte les couleurs.Soupirons, gémissons sur ce tombeau funèbre,Arrosé de nos pleurs.
Mais, que dis-je ? Ah ! plutôt à sa vertu suprêmeConsacrons un hommage et plus noble et plus doux ;Ce héros n’est point mort, le plus beau de lui-mêmeVit encor parmi nous.
Ce qu’il eut de mortel s’éclipse à notre vue ;Mais de ses actions le visible flambeau,Son nom, sa renommée en cent lieux répandue,,Triomphent du tombeau.
En dépit de la mort, l’image de son âme,Ses talents, ses vertus, vivantes dans nos cœurs,Y peignent ce héros avec des traits de flamme,De la Parque vainqueurs.
Steinkerque, où sa valeur rappela la victoire,Nerwinde, où ses efforts guidèrent nos exploits,Éternisent sa vie, aussi bien que la gloireDe l’empire françois.
Ne murmurons donc plus contre les destinéesQui livrent sa jeunesse au ciseau d’Atropos,Et ne mesurons point au nombre des annéesLa course des héros.
Pour qui compte les jours d’une vie inutile.L’âge du vieux Priam passe celui d’Hector :Pour qui compte les faits, les ans du jeune AchilleL’égalent à Nestor.
Voici, voici le temps où, libres de contrainte,Nos voix peuvent pour lui signaler leurs accents ;Je puis à mon héros, sans bassesse et sans crainte,Prodiguer mon encens.
Muses, préparez-lui votre plus riche offrande ;Placez son nom fameux entre les plus grands noms.Rien ne peut plus faner l’immortelle guirlandeDont nous le couronnons.
Oui, cher prince, ta mort, de tant de pleurs suivie,Met le comble aux grandeurs dont tu fus revêtu ;Et sauve des écueils d’une plus longue vieTa gloire et ta vertu.
Au faîte des honneurs, un vainqueur indomptableVoit souvent ses lauriers se flétrir dans ses mains.La mort, la seule mort met le sceau véritableAux grandeurs des humains.
Combien avons-nous vu d’éloges unanimes,Condamnés, démentis par un honteux retour !Et combien de héros glorieux, magnanimes,Ont vécu trop d’un jour !
Du Midi jusqu’à l’Ourse on vantoit ce monarqueQui remplit tout le Nord de tumulte et de sang ;Il fuit ; sa gloire tombe, et le destin lui marqueSon véritable rang.
Ce n’est plus ce héros guidé par la victoire,Par qui tous les guerriers alloient être effacés :C’est un nouveau Pyrrhus, qui va grossir l’histoireDes fameux insensés.
Ainsi de ses bienfaits la fortune se venge.Mortels, défions-nous d’un sort toujours heureux,Et de nos ennemis songeons que la louangeEst le plus dangereux.
Jadis tous les humains, errant à l’aventure,A leur sauvage instinct vivoient abandonnés,Satisfaits d’assouvir de l’aveugle natureLes besoins effrénés :
La raison, fléchissant leurs humeurs indociles,De la société vint former les liens,Et bientôt rassembla sous de communs asilesLes premiers citoyens.
Pour assurer entre eux la paix et l’innocence,Les lois firent alors éclater leur pouvoir ;Sur des tables d’airain l’audace et la licenceApprirent leur devoir.
Mais il falloit en cor, pour étonner le crime,Toujours contre les lois prompt à se révolter,Que des chefs, revêtus d’un pouvoir légitime,Les fissent respecter.
Ainsi, pour le maintien de ces lois salutaires,Du peuple entre vos mains le pouvoir fut remis,Rois ; vous fûtes élus sacrés dépositairesDu glaive de Thémis.
Puisse en vous la vertu faire luire sans cesseDe la Divinité les rayons glorieux !Partagez ces tributs d’amour et de tendresseQue nous offrons aux dieux.
Mais chassez loin de vous la basse flatterie,Qui, cherchant à souiller la bonté de vos mœurs,Par cent détours obscurs s’ouvre avec industrieLa porte de vos cœurs.
Le pauvre est à couvert de ses ruses obliques :Orgueilleuse, elle suit la pourpre et les faisceaux ;Serpent contagieux qui des sources publiquesEmpoisonne les eaux.
Craignez que de sa voix les trompeuses délicesN’assoupissent enfin votre foible raison ;De cette enchanteresse osez, nouveaux Ulysses,Rejeter le poison.
Némésis vous observe, et frémit des blasphèmesDont rougit à vos yeux l’aimable vérité :N’attirez point sur vous, trop épris de vous-mêmes,Sa terrible équité.
C’est elle dont les yeux, certains, inévitables,Percent tous les replis de nos cœurs insensés ;Et nous lui répondons des éloges coupablesQui nous sont adressés.
Des châtiments du ciel implacable ministre,De l’équité trahie elle venge les droits ;Et voici les arrêts dont sa bouche sinistreÉpouvante les rois :
« Écoutez et tremblez, idoles de la terre !« D’un encens usurpé Jupiter est jaloux :« Vos flatteurs dans ses mains allument le tonnerre« Qui s’élève sur vous.
« Il détruira leur culte, il brisera l’image« A qui sacrifioient ces faux adorateurs,« Et punira sur vous le détestable hommage« De vos adulateurs.« Moi, je préparerai les vengeances célestes ;« Je livrerai vos jours au démon de l’orgueil« Qui, par vos propres mains, de vos grandeurs funestes« Creusera le cercueil.
« Vous n’écouterez plus la voix de la sagesse,« Et, dans tous vos conseils, l’aveugle vanité,« L’esprit d’enchantement, de vertige et d’ivresse,« Tiendra lieu de clarté.
« Sous les noms spécieux de zèle et de justice,« Vous vous déguiserez les plus noirs attentats ;« Vous couvrirez de fleurs les bords du précipice« Qui s’ouvre sous vos pas.
« Mais enfin votre chute, à vos yeux déguisée,« Aura ces mêmes yeux pour tristes spectateurs,« Et votre abaissement servira de risée« A vos propres flatteurs. »
De cet oracle affreux tu n’as point à te plaindre,Cher prince ; ton éclat n’a point su t’abuser :Ennemi des flatteurs, à force de les craindre,Tu sus les mépriser.
Aussi la Renommée, en publiant ta gloire,Ne sera point soumise à ces fameux revers ;Les dieux t’ont laissé vivre assez pour ta mémoire,Trop peu pour l’univers !
152 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre de, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1869· numérisation gallica.bnf.fr· Sources