Œuvres, 1712· Odes· Livre troisième
ODE VII. A S. A. M. le comte de Zinzindorf,
CHANCELIER DE LA COUR IMPÉRIALE
L’hiver, qui si longtemps a fait blanchir nos plaines,N’enchaîne plus le cours des paisibles ruisseaux ;Et les jeunes zéphyrs, de leurs chaudes haleines,Ont fondu l’écorce des eaux.
Les troupeaux ont quitté leurs cabanes rustiques,Le laboureur commence à lever ses guérets.Les arbres vont bientôt de leurs têtes antiquesOmbrager les vertes forêts.
Déjà la terre s’ouvre, et nous voyons écloreLes prémices heureux de ses dons bienfaisants :Cérès vient à pas lents, à la suite de Flore,Contempler ses nouveaux présents.
De leurs douces chansons, instruits par la nature,Mille tendres oiseaux font résonner les airs ;Et les nymphes des bois, dépouillant leur ceinture,Dansent au bruit de leurs concerts.
Des objets si charmants, un séjour si tranquille,La verdure, les fleurs, les ruisseaux, les beaux jours,Tout invite le sage à chercher un asileContre le tumulte des cours.
Mais vous, à qui Minerve et les filles d’AstréeOnt confié le sort des terrestres humains,Vous qui n’osez quitter la balance sacréeDont Thémis a chargé vos mains ;
Ministre de la paix, qui gouvernez les rênesD’un empire puissant autant que glorieux,Vous ne pouvez longtemps vous dérober aux chaînesDe vos emplois laborieux.
Bientôt l’État, privé d’une de ses colonnes,Se plaindrait d’un repos qui trahirait le sien ;L’orphelin vous crierait : Hélas ! tu m’abandonnes !Je perds mon plus ferme soutien !
Vous irez donc revoir, mais pour peu de journées,Ces fertiles jardins, ces rivages si doux,Que la nature et l’art, de leurs mains fortunées,Prennent soin d’embellir pour vous.
Dans ces immenses lieux dont le sort vous fit maître,Vous verrez le soleil, cultivant leurs trésors,Se lever le matin, et le son disparaître,Sans sortir de leurs riches bords.
Tantôt vous tracerez la course de votre onde ;Tantôt, d’un fer courbé dirigeant vos ormeaux,Vous ferez remonter leur sève vagabondeDans de plus utiles rameaux.
Souvent, d’un plomb subtil que le salpêtre embrase,Vous irez insulter le sanglier glouton,Ou, nouveau Jupiter, faire aux oiseaux du PhaseSubir le sort de Phaéton.
O doux amusements ! ô charme inconcevableA ceux que du grand monde éblouit le chaos !Solitaires vallons, retraite inviolableDe l’innocence et du repos ;
Délices des aïeux d’une épouse adorée,Qui réunit l’éclat de toutes leurs splendeurs.Et dans qui la vertu, par les grâces parée,Brille au-dessus de leurs grandeurs ;
Arbres verts et fleuris, bois paisibles et sombres,A votre possesseur si doux et si charmants,Puissiez-vous ne durer que pour prêter vos ombresA ses nobles délassements !
Mais la loi du devoir, qui lui parle sans cesse,Va bientôt l’enlever à ses heureux loisirs ;Il n’écoutera plus que la voix qui le presseDe s’arracher à vos plaisirs.
Bientôt vous le verrez, renonçant à lui-même,Reprendre les liens dont il est échappé ;Toujours de l’intérêt d’un monarque qu’il aime,Toujours de sa gloire occupé.
Allez, illustre appui de ses vastes provinces,Allez ; mais revenez, de leur amour épris,Organe des décrets du plus sage des princes,Veiller sur ses peuples chéris.
C’est pour eux qu’autrefois, loin de votre patrie,Consacré de bonne heure à de nobles travaux,Vous fîtes admirer votre heureuse industrieA ses plus illustres rivaux.
La France vit briller votre zèle intrépideContre le feu naissant de nos derniers débats :Le Batave vous vit opposer votre égideAu cruel démon des combats.
Vos vœux sont satisfaits : la Discorde et la GuerreN’osent plus rallumer leurs tragiques flambeaux ;Et les dieux apaisés redonnent à la terreDes jours plus sereins et, plus beaux.
Ce chef de tant d’États, à qui le ciel dispenseTant de riches trésors, tant de fameux bienfaits,A déjà de ces dieux reçu la récompenseDe sa tendresse pour la paix.
Il a vu naître enfin de son épouse aiméeUn gage précieux de sa fécondité,Et qui va désormais de l’Europe charméeAffermir la.tranquillité.
Arbitre tout-puissant d’un empire invincible,Plus maître encor du cœur de ses sujets heureux,Qu’a-t-il à désirer, qu’un usage paisibleDes jours qu’il a reçus pour eux ?
Non, non, il n’ira point, après tant de tempêtes,Ressusciter encor d’antiques différends :Il sait trop que souvent les plus belles conquêtesSont la perte des conquérants.
Si toutefois l’ardeur de son noble courageL’engageoit quelque jour au delà de ses droits,Écoutez la leçon d’un Socrate sauvage,Faite au plus puissant de nos rois.
Pour la troisième fois, du superbe VersaillesIl faisoit agrandir le parc délicieux ;Un peuple harassé de ses vastes muraillesCreusoit le contour spacieux.
Un seul, contre un vieux chêne appuyé sans mot dire,Sembloit à ce travail ne prendre aucune part :« A quoi rêves-tu là ? » dit le prince. « Hélas ! sire,Répond le champêtre vieillard,
Pardonnez : je songeois que de votre héritageVous avez beau vouloir élargir les confins ;Quand vous l’agrandiriez trente fois davantage,Vous aurez toujours des voisins. »
116 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre de, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1869· numérisation gallica.bnf.fr· Sources