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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres, 1712· Odes· Livre troisième

ODE VIII. Pour S. A. Mg le prince de Vendome,

SUR SON RETOUR DE L’ÎLE DE MALTE, EN 1715

Jean-Baptiste Rousseau· 190 vers

Après que cette île guerrière,Si fatale aux fiers Ottomans,Eut mis sa puissante barrièreA couvert de leurs armements ;Vendôme, qui, par sa prudence,Y sut établir l’abondanceEt pourvoir à tous ses besoins,Voulut céder aux destinéesQui réservoient à ses annéesD’autres climats et d’autres soins.

Mais dès que la céleste voûteFut ouverte au jour radieuxQui devoit éclairer la routeDe ce héros ami des dieux,Du fond de ses grottes profondesNeptune éleva sur les ondesSon char de Tritons entouré ;Et ce dieu, prenant la parole,Aux superbes enfants d’ÉoleAdressa cet ordre sacré :

« Allez, tyrans impitoyablesQui désolez tout l’univers,De vos tempêtes effroyablesTroubler ailleurs le sein des mers :Sur les eaux qui baignent l’Afrique,C’est au Vulturne pacifiqueQue j’ai destiné votre emploi ;Partez, et que votre furie,Jusqu’à la dernière Hespérie,Respecte et subisse sa loi.

Mais vous, aimables Néréides,Songez au sang du grand Henri,Lorsque nos campagnes humidesPorteront ce prince chéri ;Aplanissez l’onde orageuse ;Secondez l’ardeur courageuseDe ses fidèles matelots :Venez, et d’une main agileSoutenez son vaisseau fragileQuand il roulera sur mes flots.

Ce n’est pas la première grâceQu’il obtient de notre secours ;Dès l’enfance, sa jeune audaceOsa vous confier ses jours :C’est vous qui, sur ce moite empire,Au gré du volage Zéphire,Conduisiez au port son vaisseau,Lorsqu’il vint, plein d’un si beau zèle,Au secours de l’île où CybèleSauva Jupiter au berceau.

Dès lors, quels périls, quelle gloire,N’ont point signalé son grand cœur !Ils font le plus beau de l’histoireD’un héros en tous lieux vainqueur,D’un frère… Mais le ciel, avareDe ce don si cher et si rare,L’a trop tôt repris aux humains.C’est à vous seuls de l’en absoudre,Trônes ébranlés par sa foudre,Sceptres raffermis par ses mains.

Non moins grand, non moins intrépide,On le vit, aux yeux de son roi,Traverser un fleuve rapide,Et glacer ses rives d’effroi :Tel que d’une ardeur sanguinaireUn jeune aiglon, loin de son aireEmporté plus prompt qu’un éclair,Fond sur tout ce qui se présente,Et d’un cri jette l’épouvanteChez tous les habitants de l’air.

Bientôt sa valeur souveraine,Moins rebelle aux leçons de l’art,Dans l’école du grand TurenneApprit à fixer le hasard.C’est dans cette source fertileQue son courage plus utile,De sa gloire unique artisan,Acquit cette hauteur suprêmeQu’admira Bellone elle-mêmeDans les campagnes d’Orbassan.

Est-il quelque guerre fameuseDont il n’ait partagé le poids ?Le Rhin, le Pô, l’Èbre, la Meuse,Tour à tour ont vu ses exploits.France, tandis que tes arméesDe ses yeux furent animées,Mars n’osa jamais les trahir ;Et la fortune permanenteA son étoile dominanteFit toujours gloire d’obéir.

Mais quand de lâches artificesT’eurent enlevé cet appui,Tes destins, jadis si propices,S’exilèrent tous avec lui :Un Dieu plus puissant que tes armesFrappa de paniques alarmesTes plus intrépides guerriers ;Et sur tes frontières célèbresTu ne vis que cyprès funèbresSuccéder à tous tes lauriers.

O détestable Calomnie,Fille de l’obscure Fureur,Compagne de la Zizanie,Et mère de l’aveugle Erreur !C’est toi dont la langue aiguiséeDe l’austère fils de ThéséeOsa déchirer les vertus ;C’est par toi qu’une épouse indigneArma contre un héros insigneLa crédulité de Prétus.

Dans la nuit et dans le silenceTu conduis tes coups ténébreux :Du masque de la vraisemblanceTu couvres ton visage affreux :Tu divises, tu désespèresLes époux, les amis, les frères,Tu n’épargnes pas les autels ;Et ta fureur envenimée,Contre les plus grands noms armée,Ne fait grâce qu’aux vils mortels.

Voilà de tes agents sinistresQuels sont les exploits odieux.Mais enfin ces lâches ministresÉpuisent la bonté des dieux.En vain, chéris de la fortune,Ils cachent leur crainte importune,Enveloppés dans leur orgueil :Le remords déchire leur âme,Et la honte qui les diffameLes suit jusque dans le cercueil.

Vous rentrerez, monstres perfides,Dans la foule où vous êtes nés :Aux vengeances des EuménidesVos jours seront abandonnés :Vous verrez, pour comble de rage,Ce prince, après un vain orage,Paraître en sa première fleur,Et, sous une heureuse puissance,Jouir des droits que la naissanceAjoute encore à sa valeur.

Mais déjà ses humides voilesFlottent dans mes vastes déserts ;Le soleil, vainqueur des étoiles,Monte sur le trône des airs.Hâtez-vous, filles de Nérée ;Allez sur la plaine azuréeJoindre vos Tritons dispersés ;Il est temps de servir mon zèle :Allez, Vendôme vous appelle ;Neptune parle, obéissez. »

Il dit : et la mer, qui s’entr’ouvre.Déjà fait briller à ses yeux,De son palais qu’elle découvre,L’or et le cristal précieux ;Cependant la nef vagabondeAu milieu des nymphes de l’ondeVogue d’un cours précipité ;Telle qu’on voit rouler sur l’herbeUn char triomphant et superbe,Loin de la barrière emporté.

Enfin, d’un prince que j’adoreLes dieux sont devenus l’appui :Il revient éclairer encoreUne cour plus digne de lui.Déjà, d’un nouveau phénomèneL’heureuse influence y ramèneLes jours d’Astrée et de Thémis :Les vertus n’y sont plus en proieA l’avare et brutale joieDe leurs insolents ennemis.

Un instinct né chez tous les hommes,Et chez tous les hommes égal,Nous force tous, tant que nous sommes,D’aimer notre séjour natal ;Toutefois, quels que puissent êtrePour les lieux qui nous ont vus naîtreCes mouvements respectueux,La vertu ne se sent point néePour voir sa gloire profanéePar le vice présomptueux.

Ulysse, après vingt ans d’absence,De disgrâces et de travaux,Dans le pays de sa naissanceVit finir le cours de ses maux.Mais il eût trouvé moins pénibleDe mourir à la cour paisibleDu généreux Alcinoüs,Que de vivre dans sa patrie,Toujours en proie à la furieD’Eurymaque ou d’Antinoüs.

190 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre de, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1869· numérisation gallica.bnf.fr· Sources