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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres, 1712· Odes· Livre quatrième

ODE V. Au roi de Pologne,

SUR LES VŒUX QUE LES PEUPLES DE SAXE FAISOIENT POUR LE RETOUR DE SA MAJESTÉ

Jean-Baptiste Rousseau· 152 vers

C’est trop longtemps, grand roi, différer ta promesse.Et d’un peuple qui t’aime épuiser les désirs ;Reviens de ta patrie, en proie à la tristesse,Calmer les déplaisirs.

Elle attend ton retour, comme une tendre épouseAttend son jeune époux absent depuis un an,Et que retient encor sur son onde jalouseL’infidèle Océan.

Plongée, à ton départ, dans une nuit obscure,Ses yeux n’ont vu lever que de tristes soleils ;Rends-lui, par ta présence, une clarté plus pure,Et des jours plus vermeils.

Mais non, je vois l’erreur du zèle qui m’anime ;Ta patrie est partout, grand roi, je le sais bien,Où peut de tes États le bonheur légitimeExiger ton soutien.

Les peuples nés aux bords que la Vistule arroseSont, par adoption, devenus tes enfants ;Tu leur dois compte enfin, le devoir te l’impose,De tes jours triomphants.

N’ont-ils pas vu ton bras, au milieu des alarmes,Même avant qu’à ta loi leur choix les eût soumis,Faire jadis l’essai de ses premières armesContre leurs ennemis ?

Cent fois d’une puissance impie et sacrilègeLeurs yeux t’ont vu braver les feux, les javelots ;Et, le fer à la main, briguer le privilègeDe mourir en héros.

Ce n’est pas que le feu de ta valeur altièreN’eût pour premier objet la gloire et les lauriers ;Tu ne cherchois alors qu’à t’ouvrir la barrièreDu temple des guerriers.

En mille autres combats, sous l’œil de la Victoire,Des plus affreux dangers affrontant le concours,Tu semblois ne vouloir assurer ta mémoireQu’aux dépens de tes jours.

Telle est de tes pareils l’ardeur héréditaire ;Ils savent qu’un héros, par son rang exalté,Ne doit qu’à la vertu ce que doit le vulgaireA la nécessité.

Mais le ciel protégeoit une si belle vie ;Il vouloit voir sur toi ses desseins accomplis,Et par toi relever au sein de ta patrieSes honneurs abolis.

Un royaume fameux, fondé par tes ancêtres,Devoit mettre en tes mains la suprême grandeur,Et ses peuples par toi voir de leurs premiers maîtresRevivre la splendeur.

En vain le Nord frémit, et fait gronder l’orageQui sur eux tout à coup va fondre avec effroi :Le ciel t’offre un péril digne de ton courage ;Mais il combat, pour toi.

Ce superbe ennemi des princes de la terre,Contre eux, contre leurs droits, si fièrement armé,Tombe, et meurt foudroyé par le même tonnerreQu’il avoit allumé.

Tu règnes cependant ; et tes sujets tranquillesVivent, sous ton appui, dans un calme profond,A couvert des larcins et des courses agilesDu Scythe vagabond.

Les troupeaux rassurés broutent, l’herbe sauvage ;Le laboureur content, cultive ses guérets :Le voyageur est libre, et sans peur du pillageTraverse les forêts.

Le peuple ne craint plus de tyran qui l’opprime :Le foible est soulagé, l’orgueilleux abattu ;La force craint la loi ; la peine suit le crime :Le prix suit la vertu.

Grand roi, si le bonheur d’un royaume paisibleFait la félicité d’un prince généreux,Quel héros couronné, quel monarque invincibleFut jamais plus heureux ?

Quelle alliance enfin plus noble et plus sacrée,Éternisant ta gloire en ta postérité,Pouvoit mieux affermir l’infaillible duréeDe ta prospérité ?

Ce sont là les faveurs dont la bonté célesteA payé ton retour au culte fortunéQue tes pères, séduits par un guide funeste,Avoient abandonné.

N’en doute point, grand roi, c’est l’arbitre suprêmeQui, pour mieux t’élever, voulut t’assujettir,Et qui couronne en toi les faveurs que lui-mêmeDaigna te départir.

C’est ainsi qu’autrefois dans les eaux de sa grâceDes fiers héros saxons il lava les forfaits,Afin de faire un jour éclater sur leur raceSa gloire et ses bienfaits.

L’empire fut le prix de leur obéissance :Il choisit les Othons, et voulut par leurs mainsDu joug des Albérics et des fers de CrescenceAffranchir les Romains.

Dès lors (que ne peut point un exemple sublimeTransmis des souverains au reste des mortels !)L’univers vit partout un encens légitimeFumer sur ses autels.

Des héros de leur sang la piété soumiseTriompha six cents ans avec le même éclat,Sans jamais séparer l’étendard de l’ÉgliseDes drapeaux de l’État.

Rome enfin ne voyoit dans ces augustes princesQue des fils généreux qui, fermes dans sa loi,Maintenoient la splendeur de leurs vastes provincesPar celle de la foi.

O siècles lumineux, votre clarté célèbreDevoit-elle à leurs yeux dérober son flambeau ?Falloit-il que la nuit vînt d’un voile funèbreCouvrir un jour si beau ?

L’héritier de leur nom, l’héritier de leur gloireOse applaudir, que dis-je ? ose appuyer l’erreur,Et d’un vil apostat, l’opprobre de l’histoire,Adopter la fureur.

L’auguste vérité le voit s’armer contre elle ;Et, sous le nom du ciel combattant pour l’enfer,Tout le Nord révolté soutenir sa querellePar la flamme et le fer.

Ah ! c’en est trop, je cède à ma douleur amère ;Retirons-nous, dit-elle, en de plus doux climats,Et cherchons des enfants qui du sang de leur mèreNe souillent point leurs bras.

Fils ingrat, c’est par toi que mon malheur s’achève :Tu détruis mon pouvoir, mais le tien va finir :Un Dieu vengeur te suit : tremble, son bras se lève,Tout prêt à te punir.

Je vois, je vois le trône où ta fureur s’exerce,Tomber sur tes neveux de sa chute écrasés,Comme un chêne orgueilleux que l’orage renverseSur ses rameaux brisés.

Mais sur ce tronc aride une branche élevéeDoit un jour réparer ses débris éclatants,Par mes mains et pour moi nourrie et conservéeJusqu’à la fin des temps.

Rejeton fortuné de cette tige illustre,Un prince aimé des cieux rentrera sous mes lois ;Et mes autels détruits reprendront tout le lustreQu’ils eurent autrefois.

Je régnerai par lui sur des peuples rebelles :Il régnera par moi sur des peuples soumis ;Et j’anéantirai les complots infidèlesDe tous leurs ennemis.

Peuples vraiment heureux ! veuillent les destinéesDe son empire aimable éterniser le cours ;Et, pour votre bonheur, prolonger ses annéesAux dépens de vos jours !

Puisse l’auguste fils qui marche sur ses traces,Et que le ciel lui-même a pris soin d’éclairer,Conserver à jamais les vertus et les grâcesQui le font adorer !

Digne fruit d’une race en héros si féconde,Puisse-t-il égaler leur gloire et leurs exploits,Et devenir, comme eux, les délices du monde,Et l’exemple des rois !

152 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre de, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1869· numérisation gallica.bnf.fr· Sources