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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres, 1712· Odes· Livre quatrième

ODE VI. Sur les divinités poétiques

Jean-Baptiste Rousseau· 133 vers

C’est vous encor que je réclame,Muses, dont les accords hardisDans les sens les plus, engourdisVersent cette céleste flammeQui dissipe leur sombre nuit,Et qui, flambeau sacré de l’âme,L’éclaire, l’échauffe, et l’instruit.

Nymphes, à qui le ciel indiqueSes mystères les plus secrets,Je viens chercher dans vos forêtsL’origine et la source antiqueDe ces dieux, fantômes charmants,De votre verve prophétiqueIndisputables éléments.

Je la vois ; c’est l’ombre d’AlcéeQui me la découvre à l’instant,Et qui déjà, d’un œil content,Dévoile à ma vue empresséeCes déités d’adoption,Synonymes de la pensée,Symboles de l’abstraction.

C’est lui ; la foule qui l’admireVoit encore, au son de ses vers,Fuir ces tyrans de l’universDont il extermina l’empire :Mais déjà sur de nouveaux tonsJe l’entends accorder sa lyre :Il s’approche, il parle : écoutons.

Des sociétés temporellesLe premier lien est la voix,Qu’en divers sons l’homme, à son choix,Modifie et fléchit pour elles ;Signes communs et naturels,Où les âmes incorporellesSe tracent aux sens corporels.

Mais, pour peindre à l’intelligenceLeurs immatériels objets,Ces signes, à l’erreur sujets,Ont besoin de son indulgence ;Et, dans leurs secours impuissants,Nous sentons toujours l’indigenceDu ministère de nos sens.

Le fameux chantre d’IonieTrouva dans ses tableaux heureuxLe secret d’établir entre euxUne mutuelle harmonie :Et ce commerce leur appritL’art inventé par UranieDe peindre l’esprit à l’esprit.

Sur la scène incompréhensibleDe cet interprète des dieux,Tout sentiment s’exprime aux yeux,Tout devient image sensible ;Et, par un magique pouvoir,Tout semble prendre un corps visible,Vivre, parler, et se mouvoir.

Oui, c’est toi, peintre inestimable,Trompette d’Achille et d’Hector,Par qui de l’heureux siècle d’or,L’homme entend le langage aimable,Et voit, dans la variétéDes portraits menteurs de la fable,Les rayons de la vérité.

Il voit l’arbitre du tonnerreRéglant le sort, par ses arrêts ;Il voit sous les yeux de CérèsCroître les trésors de la terre ;Il reconnoît le dieu des mersA ces sons qui calment la guerreQu’Éole excitait dans les airs.

Si dans un combat homicideLe devoir engage ses jours,Pallas, volant à son secours,Vient le couvrir de son égide ;S’il se voue au maintien des lois,C’est Thémis qui lui sert de guide,Et qui l’assiste en ses emplois.

Plus heureux., si son cœur n’aspireQu’aux douceurs de la liberté,Astrée est la divinitéQui lui fait chérir son empire :S’il s’élève au sacré vallon,Son enthousiasme est la lyreQu’il reçoit des mains d’Apollon.

Ainsi consacrant le systèmeDe la sublime fiction,Homère, nouvel Amphion,Change, par la vertu suprêmeDe ses accords doux et savants,Nos destins, nos passions même,En êtres réels et vivants.

Ce n’est plus l’homme qui, pour plaire,Étale ses dons ingénus ;Ce sont les Grâces, c’est Vénus,Sa divinité tutélaire :La sagesse qui brille en lui,C’est Minerve dont l’œil l’éclaire,Et dont le bras lui sert d’appui.

L’ardente et fougueuse BelloneAnne son courage aveuglé :Les frayeurs dont il est troubléSont le flambeau de Tisiphone :Sa colère est Mars en fureur ;Et ses remords sont la GorgoneDont l’aspect le glace d’horreur.

Le pinceau même d’un ApellePeut, dans les temples les plus saintsAttacher les yeux des humainsA l’objet d’un culte fidèle,Et peindre sans témérité,Sous une apparence mortelle,La divine immortalité.

Vous donc, réformateurs austèresDe nos privilèges sacrés ;Et vous, non encore éclairésSur nos symboliques mystères,Éloignez-vous, pâles censeurs,De ces retraites solitairesQu’habitent les neuf doctes Sœurs.

Ne venez point, sur un rivageConsacré par leur plus bel art,Porter un aveugle regard :Et loin d’elles tout triste sageQui, voilé d’un sombre maintien,Sans avoir appris leur langage,Veut jouir de leur entretien !

Ici l’ombre impose silenceAux doctes accents de sa voix ;Et déjà, dans le fond des bois,Impétueuse, elle s’élance ;Tandis que je cherche des sonsDignes d’atteindre à l’excellenceDe ses immortelles leçons.

133 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre de, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1869· numérisation gallica.bnf.fr· Sources