Œuvres, 1712· Odes· Livre premier Odes sacrées
ODE IV. Contre les hypocrites
TIRÉE DU PSAUME LVII Si vere utique justitiam loquimini, etc.
Si la loi du Seigneur vous touche,Si le mensonge vous fait peur,Si la justice en votre cœurRègne aussi bien qu’en votre bouche,Parlez, fils des hommes, pourquoiFaut-il qu’une haine farouchePréside aux jugements que vous lancez sur moi ?
C’est vous de qui les mains impuresTrament le tissu détestéQui fait trébucher l’équitéDans le piège des impostures ;Lâches, aux cabales vendus,Artisans de fourbes obscures,Habiles seulement à noircir les vertus.
L’hypocrite, en fraudes fertile,Dès l’enfance est pétri de fard :Il sait colorer avec artLe fiel que sa bouche distille ;Et la morsure du serpentEst moins aiguë et moins subtileQue le venin caché que sa langue répand.
En vain le sage les conseille,Ils sont inflexibles et sourds :Leur cœur s’assoupit aux discoursDe l’équité qui les réveille :Plus insensibles et plus froidsQue l’aspic qui ferme l’oreilleAux sons mélodieux d’une touchante voix.
Mais de ces langues diffamantesDieu saura venger l’innocent.Je le verrai, ce Dieu puissant,Foudroyer leurs têtes fumantes.Il vaincra ces lions ardents,Et dans leurs gueules écumantesIl plongera sa main, et brisera leurs dents.
Ainsi que la vague rapideD’un torrent qui roule à grand bruitSe dissipe et s’évanouitDans le sein de la terre humide ;Ou comme l’airain enflamméFait fondre la cire fluideQui bouillonne à l’aspect du brasier allumé :
Ainsi leurs grandeurs éclipséesS’anéantiront à nos yeux ;Ainsi la justice des cieuxConfondra leurs lâches pensées.Leurs dards deviendront impuissants,Et de leurs pointes émousséesNe pénétreront plus le sein des innocents.
Avant que leurs tiges célèbresPuissent pousser des rejetons,Eux-mêmes, tristes avortons,Seront cachés dans les ténèbres ;Et leur sort deviendra pareilAu sort de ces oiseaux funèbresQui n’osent soutenir les regards du soleil.
C’est alors que de leur disgrâceLes justes riront à leur tour :C’est alors que viendra le jourDe punir leur superbe audace ;Et que, sans paraître inhumains,Nous pourrons extirper leur race,Et laver dans leur sang nos innocentes mains.
Ceux qui verront cette vengeancePourront dire avec véritéQue l’injustice et l’équitéTour à tour ont leur récompense ;Et qu’il est un Dieu dans les cieuxDont le bras soutient l’innocence,Et confond des méchants l’orgueil ambitieux.
70 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre de, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1869· numérisation gallica.bnf.fr· Sources