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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres, 1712· Odes· Livre premier Odes sacrées

ODE III. Sur l’aveuglement des hommes du siècle

TIRÉE DU PSAUME XLVIII Audite hoec, omnes gentes, etc.

Jean-Baptiste Rousseau· 54 vers

Qu’aux accents de ma voix la terre se réveille !Rois, soyez attentifs ; peuples, ouvrez l’oreille !Que l’univers se taise et m’écoute parler !Mes chants vont seconder les accords de ma lyre :L’Esprit-Saint me pénètre, il m’échauffe ; il m’inspireLes grandes vérités que je vais révéler.

L’homme en sa propre force a mis sa confiance :Ivre de ses grandeurs et de son opulence,L’éclat de sa fortune enfle sa vanité.Mais, ô moment terrible, ô jour épouvantable !Où la mort saisira ce fortuné coupable,Tout chargé des liens de son iniquité !

Que deviendront alors, répondez, grands du monde,Que deviendront ces biens où votre espoir se fonde,Et dont vous étalez l’orgueilleuse moisson ?Sujets, amis, parents, tout deviendra stérile ;Et, dans ce jour fatal, l’homme à l’homme inutileNe payera point à Dieu le prix de sa rançon.

Vous avez vu tomber les plus illustres têtes ;Et vous pourriez encore, insensés que vous êtes,Ignorer le tribut que l’on doit à la mort !Non, non, tout doit franchir ce terrible passage :Le riche et l’indigent, l’imprudent et le sage,Sujets à même loi, subissent même sort.

D’avides étrangers, transportés d’allégresse,Engloutissent déjà toute cette richesse,Ces terres, ces palais de vos noms ennoblis.Et que vous reste-t-il en ces moments suprêmes ?Un sépulcre funèbre, où vos noms, où vous-mêmesDans l’éternelle nuit serez ensevelis.

Les hommes, éblouis de leurs honneurs frivoles,Et de leurs vains flatteurs écoutant les paroles,Ont de ces vérités perdu le souvenir :Pareils aux animaux farouches et stupides,Les lois de leur instinct sont leurs uniques guides,Et pour eux le présent paroît sans avenir.

Un précipice affreux devant eux se présente ;Mais toujours leur raison, soumise et complaisante,Au-devant de leurs yeux met un voile imposteur.Sous leurs pas cependant s’ouvrent les noirs abîmes,Où la cruelle mort, les prenant pour victimes,Frappe ces vils troupeaux dont elle est le pasteur.

Là s’anéantiront ces titres magnifiques,Ce pouvoir usurpé, ces ressorts politiquesDont le juste autrefois sentit le poids fatal :Ce qui fit leur bonheur deviendra leur torture :Et Dieu, de sa justice apaisant le murmure,Livrera ces méchants au pouvoir infernal.

Justes, ne craignez point le vain pouvoir des hommes ;Quelque élevés qu’ils soient, ils sont ce que nous sommes :Si vous êtes mortels, ils le sont comme vous.Nous avons beau vanter nos grandeurs passagères,Il faut mêler sa cendre aux cendres de ses pères,Et c’est le même Dieu qui nous jugera tous.

54 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre de, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1869· numérisation gallica.bnf.fr· Sources