Œuvres, 1712· Odes· Livre premier Odes sacrées
ODE XII. De la providence
TIRÉE DU PSAUME LXXII Quam bonus, Israel, Deus his qui recto sunt corde, etc.
Que la simplicité d’une vertu paisibleEst sûre d’être heureuse en suivant le Seigneur !Dessillez-vous, mes yeux ; console-toi, mon cœur :Les voiles sont levés, sa conduite est visibleSur le juste et sur le pécheur.
Pardonne, Dieu puissant, pardonne à ma faiblesse !A l’aspect des méchants, confus, épouvanté,Le trouble m’a saisi, mes pas ont hésité :Mon zèle m’a trahi, Seigneur, je le confesse,En voyant leur prospérité.
Cette mer d’abondance où leur âme se noieNe craint ni les écueils, ni les vents rigoureux :Ils ne partagent point nos fléaux douloureux ;Ils marchent sur les fleurs, ils nagent dans la joie ;Le sort n’ose changer pour eux.
Voilà donc d’où leur vient cette audace intrépideQui n’a jamais connu craintes ni repentirs !Enveloppés d’orgueil, engraissés de plaisirs,Enivrés de bonheur, ils ne prennent pour guideQue leurs plus insensés désirs.
Leur bouche ne vomit qu’injures, que blasphèmes,Et leur cœur ne nourrit que penser s vicieux ;Ils affrontent la terre, ils attaquent les cieux,Et n’élèvent leur voix que pour vanter eux-mêmesLeurs forfaits les plus odieux.
De là, je l’avouerai, naissoit ma défiance.Si sur tous les mortels Dieu tient les yeux ouverts,Comment, sans les punir, voit-il ces cœurs pervers ?Et, s’il ne les voit point, comment peut sa scienceEmbrasser tout cet univers ?
Tandis qu’un peuple entier les suit et les adore,Prêt à sacrifier ses jours mêmes aux leurs,Accablé de mépris, consumé de douleurs,Je n’ouvre plus mes yeux aux rayons de l’auroreQue pour faire place à mes pleurs.
Ah ! c’est donc vainement qu’à ces âmes parjuresJ’ai toujours refusé l’encens que je te doi !C’est donc en vain, Seigneur, que, m’attachant à toi,Je n’ai jamais lavé mes mains simples et puresQu’avec ceux qui suivent ta loi !
C’étoit en ces discours que s’exhaloit ma plainte :Mais, ô coupable erreur ! ô transports indiscrets !Quand je parfais ainsi, j’ignorois tes secrets,J’offensois tes élus, et je portais atteinteA l’équité de tes décrets.
Je croyois pénétrer tes jugements augustes ;Mais, grand Dieu, mes efforts ont toujours été vains,Jusqu’à ce qu’éclairé du flambeau de tes saints,J’ai reconnu la fin qu’à ces hommes injustesRéservent tes puissantes mains.
J’ai vu que leurs honneurs, leur gloire, leur richesse,Ne sont que des filets tendus à leur orgueil ;Que le port n’est pour eux qu’un véritable écueil ;Et que ces lits pompeux où s’endort leur mollesseNe couvrent qu’un affreux cercueil.
Comment tant de grandeur s’est-elle évanouie ?Qu’est devenu l’éclat de ce vaste appareil ?Quoi ! leur clarté s’éteint aux clartés du soleil !Dans un sommeil profond ils ont passé leur vie,Et la mort a fait leur réveil !
Insensé que j’étais de ne pas voir leur chuteDans l’abus criminel de tes dons tout-puissants !De ma foible raison j’écoutois les accents ;Et ma raison n’était que l’instinct d’une brute,Qui ne juge que par les sens.
Cependant, ô mon Dieu ! soutenu de ta grâce,Conduit par ta lumière, appuyé sur ton bras,J’ai conservé ma foi dans ces rudes combats :Mes pieds ont chancelé ; mais enfin de ta traceJe n’ai point écarté mes pas.
Puis-je assez exalter l’adorable clémenceDu Dieu qui m’a sauvé d’un si mortel danger ?Sa main contre moi-même a su me protéger ;Et son divin amour m’offre un bonheur immense,Pour un mal foible et passager.
Que me reste-t-il donc à chérir sur la terre ?Et qu’ai-je à désirer au céleste séjour ?La nuit qui me couvrait cède aux clartés du jour :Mon esprit ni mes sens ne me font plus la guerre,Tout est absorbé par l’amour.
Car enfin, je le vois, le bras de sa justice,Quoique lent à frapper, se tient toujours levéSur ces hommes charnels dont l’esprit dépravéOse à de faux objets offrir le sacrificeD’un cœur pour lui seul réservé.
Laissons-les s’abîmer sous leurs propres ruines.Ne plaçons qu’en Dieu seul nos vœux et notre espoir.Faisons-nous de l’aimer un éternel devoir :Et publions partout les merveilles divinesDe son infaillible pouvoir.
90 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre de, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1869· numérisation gallica.bnf.fr· Sources