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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres, 1712· Odes· Livre premier Odes sacrées

Épode

TIRÉE PRINCIPALEMENT DES LIVRES DE SALOMON Et en partie de quelques autres endroits de l’Écriture et des prières de l’Église

Jean-Baptiste Rousseau· 326 vers

Première partie

Vains mortels, que du monde endort la folle ivresse,Écoutez, il est temps, la voix de la sagesse :Heureux, et seul heureux qui s’attache au Seigneur !Pour trouver le repos, le bonheur et la joie,Il n’est qu’un seul chemin, c’est de suivre sa voieDans la simplicité du cœur.

Le temps fuit, dites-vous ; c’est lui qui nous convieA saisir promptement les douceurs de la vie :L’avenir est douteux, lé présent est certain :Dans la rapidité d’une course bornéeSommes-nous assez sûrs de notre destinéePour la remettre au lendemain ?

Notre esprit n’est qu’un souffle, une ombre passagère,Et le corps qu’il anime, une cendre légèreDont la mort chaque jour prouve l’infirmité ;Étouffés tôt ou tard dans ses bras invincibles,Nous serons tous alors, cadavres insensibles,Comme n’ayant jamais été.

Songeons donc à jouir de nos belles années :Les roses d’aujourd’hui demain seront fanées.Des biens de l’étranger cimentons nos plaisirs ;Et du riche orphelin persécutant l’enfance,Contentons, aux dépens du vieillard-sans défense,Nos insatiables désirs.

Guéris de tout remords contraire à nos maximes,Nous ne connoîtrons plus ni d’excès, ni de crimes-,De tout scrupule vain nous bannirons l’effroi ;Soutenus de puissance, assistés d’artifice,Notre seul intérêt fera notre justice,Et notre force notre loi.

Assiégeons l’innocent, qu’il tremble à notre approche ;Ses regards sont pour nous un éternel reproche,De sa faiblesse même il se fait un appui :Il traite nos succès de fureur tyrannique :Dieu, dit-il, est son père et son refuge unique,Il ne veut connoître que lui.

Voyons s’il est vraiment celui qu’il se dit être ;S’il est fils de ce Dieu, comme il veut le paraître,Au secours de son fils ce Dieu doit accourir ;Essayons-en l’effet, consommons notre ouvrage,Et sachons quelles mains au bord de son naufragePourront l’empêcher de périr.

Ce sont là les discours, ce sont là les penséesDe ces âmes de chair, victimes insenséesDe l’ange séducteur qui leur donne la mort.Qu’ils combattent sous lui, qu’ils suivent son exemple,Et qu’à lui seul voués, le zèle de son templeSoit l’espoir de leur dernier sort !

Deuxième partie

Cependant les âmes qu’exciteLe ciel à pratiquer sa loiVerront triompher le mériteDe leur constance et de leur foi :Dans le sein d’un Dieu favorable,Un bonheur à jamais durableSera le prix de leurs combats ;Et de la mort inexorableLe fer ensanglanté ne les touchera pas.

Dieu, comme l’or dans la fournaise,Les éprouva dans les ennuis ;Mais leur patience l’apaise :Les jours viennent, après les nuits.Il a supputé les annéesDe ceux dont les mains acharnéesNous ont si longtemps affligés ;Il règle enfin nos destinées,Et nos juges par lui sont eux-mêmes jugés.

Justes, qui fîtes ma conquêtePar vos larmes et vos travaux,Il est temps, dit-il, que j’arrêteL’insolence de vos rivaux ;Parmi les célestes milicesVenez prendre part aux délicesDe mes combattants épurés,Tandis qu’aux éternels supplicesDes soldats du démon les jours seront livrés.

Assez la superbe licenceArma leur lâche impiété ;Assez j’ai vu votre innocenceEn proie à leur férocité :Vengeons notre propre querelle ;Couvrons cette troupe rebelleD’horreur et de confusion ;Et que la gloire du fidèleConsomme le malheur de la rébellion.

Et vous à qui ma voix divineDicte ses ordres absolus,Anges, c’est vous que je destineAu service de mes élus :Allez, et dissipant la nueQui, malgré leur foi reconnue,Me dérobe à leurs yeux amis,Faites-les jouir dans ma vueDes biens illimités que je leur ai promis.

Voici, voici le jour propiceOù le Dieu pour qui j’ai souffertVa me tirer du précipiceQue le démon m’avoit ouvert.De l’imposture et de l’envie,Contre ma vertu poursuivie,Les traits ne seront plus lancés ;Et les soins mortels de ma vieDe l’immortalité seront récompensés.

Loin de cette, terre funeste,Transporté sur l’aile des vents,La main d’un ministre célesteM’ouvre la terre des vivants.Près des saints j’y prendrai ma place ;J’y ressentirai de la grâceL’intarissable écoulement ;Et, voyant mon Dieu face à face,L’éternité pour moi ne sera qu’un moment.

Qui m’affranchira de l’empireDu monde où je suis enchaîné ?De la délivrance où j’aspireQuand viendra le jour fortuné ?Quand pourrai-je, rompant les charmesOù ce triste vallon de larmesDe ma vie endort les instants,Trouver la fin de mes alarmes,Et le commencement du bonheur que j’attends ?

Quand pourrai-je dire à l’impie :Tremble, lâche, frémis d’effroi ;De ton Dieu la haine assoupieEst. prête à s’éveiller sur toi.Dans ta, criminelle carrièreTu ne mis jamais de barrièreEntre sa crainte et tes fureurs ;Puisse mon heureuse prièreD’un châtiment trop dû t’épargner les horreurs !

Puisse en moi la ferveur extrêmeD’une saine compassionDes offenseurs du Dieu que j’aimeOpérer la conversion !De ses vengeances redoutablesPuissent mes ardeurs véritablesAdoucir la sévère loi ;Et pour mes ennemis coupablesObtenir le pardon que j’en obtins pour moi !

Seigneur, ta puissance invincibleN’a rien d’égal que ta bonté ;Le miracle le moins possibleN’est qu’un jeu de ta volonté :Tu peux de ta lumière augusteÉclairer les yeux de l’injuste,Rendre saint un cœur dépravé,En cèdre transformer l’arbuste,Et faire un vase élu d’un vase réprouvé.

Grand Dieu, daigne sur ton esclaveJeter un regard paternel :Confonds le crime qui te brave,Mais épargne le criminel ;Et s’il te faut un sacrifice,Si de ta suprême justiceL’honneur doit être réparé,Venge-toi seulement du viceEn le chassant des cœurs dont il s’est emparé !

C’est alors que de ma victoireJ’obtiendrai les fruits les plus doux,En chantant avec eux là gloireDu Dieu qui nous a sauvés tous.Agréable et sainte harmonie !Pour moi quelle joie infinie,Quelle gloire de voir un jourLeur troupe avec moi réunieDans les mêmes concerts et dans le même amour !

Pendant qu’ils vivent sur la terre,Prépare du moins leur fierté,Par la crainte de ton tonnerre,A ce bien pour eux souhaité ;Et, les retirant des abîmes,Où, dans des nœuds illégitimes,Languit leur courage abattu,Fais que l’image de leurs crimesIntroduise en leurs cœurs celle de la vertu.

Troisième partie

Tel, après le long orageDont un fleuve débordéA désolé le rivagePar sa colère inondé,L’effort des vagues profondesEngloutissoit dans les ondesBergers, cabanes, troupeaux ;Et, submergeant les campagnes,Sur le sommet des montagnesFaisoit flotter les vaisseaux.

Mais la planète brillanteQui perce tout de ses traits,Dans la nature tremblanteA déjà remis la paix :L’onde, en son lit écoulée,A la terre consoléeRend ses premières couleurs ;Et d’une fraîcheur utilePénétrant son sein fertileEn augmente les chaleurs.

Tel fera dans leurs penséesGermer un amour constantDe leurs offenses passéesLe souvenir pénitent.Ils diront : Dieu des fidèles,Dans nos ténèbres mortellesTu nous as fait voir le jour ;Éternise dans nos âmesCes sacrés torrents de flammes,Sources du divin amour.

Ton souffle, qui sut produireL’âme pour l’éternité,Peut faire en elle reluireSa première pureté.De rien tu créas le monde,D’un mot de ta voix fécondeNaquit ce vaste univers ;Tu parlas, il reçut l’être :Parle, un instant verra naîtreCent autres mondes divers.

Tu donnes à la matièreL’âme et la légèreté ;Tu fais naître la lumièreDu sein de l’obscurité ;Sans toi la puissance humaineN’est qu’ignorance hautaine,Trouble et frivole entretien :En toi seul, cause des causes,Seigneur, je vois toutes choses ;Hors de toi, je ne vois rien.

A quoi vous sert tant d’étude,Qu’à nourrir le fol orgueilOù votre béatitudeTrouva, son premier écueil ?Grands hommes, sages célèbres,Vos éclairs dans les ténèbresNe font que vous égarer.Dieu seul connoît ses ouvrages ;L’homme, entouré de nuages,N’est fait que pour l’honorer.

Curiosité funeste,C’est ton attrait criminelQui du royaume célesteChassa, le premier mortel.Non content de son essence,Et d’avoir en sa puissanceTout ce qu’il pouvoit avoir,L’ingrat voulut, dieu lui-même,Partager du Dieu suprêmeLa science et le pouvoir.

A ces hautes espérancesDu changement de son sort,Succédèrent les souffrances,L’aveuglement et la mort ;Et, pour fermer tout asileA son espoir indocile,Bientôt l’ange dans les airs,Sentinelle vigilante,De l’épée étincelanteFit reluire les éclairs.

Quatrième partie

Mais de cet homme exclu de son premier partageLa gloire est réservée à de plus hauts destins,Quand son sauveur viendra d’un nouvel héritageLui frayer les chemins.

Dieu, pour lui s’unissant à la nature humaine,Et partageant sa chair et ses infirmités,Se chargera pour lui du poids et de la peineDe ses iniquités.

Ce Dieu médiateur, fils, image du Père,Le Verbe, descendu de son trône éternel,Des flancs immaculés d’une immortelle mèreVoudra naître mortel.

Pécheur, tu trouveras en lui ta délivrance ;Et sa main, te fermant les portes de l’enfer,Te fera perdre alors de ta juste souffranceLe souvenir amer.

Ève règne à son tour, du dragon triomphante :L’esclave de la mort produit son Rédempteur ;Et, fille du Très-Haut, la créature enfanteSon propre Créateur.

O Vierge, qui du ciel assures la conquête,Gage sacré des dons que sur terre il répand,Tes pieds victorieux écraseront la têteDe l’horrible serpent.

Les saints après ta mort t’ouvriront leurs demeures,Nouvel astre du jour pour le ciel se levant ;Que dis-je, après ta mort ? se peut-il que tu meures,Mère du Dieu vivant ?

Non, tu ne mourras point ; les régions sublimesVivante t’admettront dans ton auguste rang,Et telle qu’au grand jour où, pour laver nos crimes,Ton fils versa son sang.

ans ce séjour de gloire où les divines flammesFont d’illustres élus de tous les citoyens,Daigne prier ce fils qu’il délivre nos âmesDes terrestres liens.

Obtiens de sa pitié, protectrice immortelle,Qu’il renouvelle en nous les larmes, les sanglotsDe ce roi pénitent dont la douleur fidèleS’exhaloit en ces mots :

O monarque éternel, Seigneur, Dieu de nos pères,Dieu des cieux, de la terre, et de tout l’univers,Vous dont la voix soumet à ses ordres sévèresEt les vents et les mers ;

Tout respecte, tout craint votre majesté sainte ;Vos lois règnent partout, rien n’ose les trahir :Moi seul j’ai pu, Seigneur, résister à la crainteDe vous désobéir.

J’ai péché ; j’ai suivi la lueur vaine et sombreDes charmes séduisants du monde et de la chair ;Et mes nombreux forfaits ont surpassé le nombreDes sables de la mer.

Mais enfin votre amour, à qui tout amour cède,Surpasse encor l’excès des désordres humains.Où le délit abonde, abonde le remède :Je l’attends de vos mains.

Quelle que soit, Seigneur, la chaîne déplorableOù depuis si longtemps je languis arrêté,Quel espoir ne doit point inspirer au coupableVotre immense bonté !

Au bonheur de ses saints elle n.’est point bornéeSi vous êtes le Dieu dé vos heureux amis,Vous ne l’êtes pas moins de l’âme infortunée,Et des pécheurs soumis.

Vierge, flambeau du ciel, dont les démons farouchesCraignent la sainte flamme et les rayons vainqueurs,De ces humbles accents fais retentir nos bouches,Grave-les dans nos cœurs ;

Afin qu’aux légions à ton Dieu consacrées,Nous puissions, réunis sous ton puissant appui,Lui présenter un jour, victimes épurées,Des vœux dignes de lui.

326 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre de, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1869· numérisation gallica.bnf.fr· Sources