Œuvres, 1712· Cantates
CANTATE IV. L’hymen
Ce fut vers cette rive, où Junon adoréeDes peuples de Sidon reçoit les vœux offerts,Que la divine CythéréePour la première fois parut dans l’univers.Jamais beauté plus admiréeNe brilla sur les vastes mers.Les Tritons, rassemblés de mille endroits divers,Autour d’elle flottoient sur l’onde tempérée,Et les filles du vieux NéréeFaisoient devant son char retentir ces concerts :
Qu’Éole en ces gouffres enchaîneLes vents, ennemis des beaux jours ;Qu’il dompte leur bruyante haleine.Et ne permette qu’aux AmoursDe voler sur l’humide plaine.
Dieux du ciel, venez en ces lieuxAdmirer un objet si rare :Avouez que, même à vos yeux,Les beautés dont la mer se pareEffacent les beautés des cieux.
Qu’Éole en ses gouffres enchaîneLes vents, ennemis des beaux jours ;Qu’il dompte leur bruyante haleine,Et ne permette qu’aux AmoursDe voler sur l’humide plaine.
Jalouse de l’éclat de ces honneurs nouveaux,Amphitrite se cache au plus profond des eaux.Cependant Palémon conduisoit l’immortelleVers cette île enchantée où tendoient ses souhaits ;Et c’est là que la terre, à sa gloire fidèle,Met le comble aux honneurs qu’ont reçus ses attraits.
L’amant de l’AuroreDes yeux qu’il adorePerd le souvenir :La timide FloreCraint de perdre encoreSon jeune Zéphyr :De sa grâce extrêmeMinerve elle-mêmeReconnoît le prix ;Et par sa surpriseJunon autoriseLe choix de Paris.
Frappés de l’éclat de ses yeux,Neptune, Jupiter, que dis-je ? tous les dieuxEn font l’objet de leurs conquêtes ;Us vont tous de l’Hymen implorer les faveurs.Les faveurs de l’Hymen ! aveugles que vous êtes,L’Hymen est-il donc fait pour assortir les cœurs ?Jupiter étoit roi du monde ;Neptune commandoit sur l’onde ;Mars avoit pour partage un courage indompté ;Mercure, la jeunesse ; Apollon, la beauté.
Si de ces dieux l’Amour eût été le refuge,Entre eux du moins son choix se seroit déclaré :Mais ils prirent l’Hymen pour juge,Et Vulcain se vit préféré.
Hymen, quand le sort t’outrage,Ne t’en prends point à l’Amour :De son plus doux héritageTu t’enrichis chaque jour ;Souffre que de ton partageIl s’enrichisse à son tour.
Souvent, par un juste échange,Il t’enlève tes sujets :Tu lui fais un crime étrangeDe quelques larcins secrets ;Mais c’est ainsi qu’il se vengeDes larcins que tu lui fais.
69 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre de, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1869· numérisation gallica.bnf.fr· Sources