Œuvres, 1712· Cantates
CANTATE XI. Les filets de vulcain
Le Soleil adoroit la reine de Paphos,Et disputoit à Mars le cœur de l’immortelle ;Lorsqu’un coup du destin, fatal à son repos,Du bonheur d’un rival le fit témoin fidèle.Confus, désespéré, jaloux,Il court pour se venger d’un si cruel outrageMais au milieu de son courrouxUne secrète voix lui tenoit ce langage :
Où portes-tu tes pas ?Étouffe ta colère,Et ne t’aveugle pas,Quand la raison t’éclaire.
Tous ces efforts jalouxQu’excite une infidèleLa vengent mieux de nousQu’ils ne nous vengent d’elle.
Ainsi, loin de punirL’ingrate qui t’offense,Tâche d’en obtenirLe prix de ton silence.
Fais-lui payer ta foi ;Presse, prie, intimide :L’Amour sera pour toi,Si la raison te guide.
Foible raison, hélas ! le dieu, plein de fureur,Chez l’époux de Vénus va souffler la terreur.Dans un réduit obscur, ignoré, solitaire,Ses yeux, ses yeux ont vu… ce qu’il ne peut plus taire.A ce discours, Vulcain, de rage possédé,N’aspire qu’à confondre une épouse perfide.Malheureux ! mais l’hymen fut toujours mal guidé,Quand il prit le courroux pour guide.Autour de ce réduit heureux,Théâtre où les Amours célèbrent leur victoire,Il dispose avec art d’imperceptibles nœuds.Piège où doit expirer leur honneur et sa gloire.
Craignez, amants trop heureux,Votre félicité même :Plus un bonheur est extrême,Et plus il est dangereux.
Le dieu qui vous fait aimerVous enivre de ses charmes ;Mais d’un amour sans alarmesOn doit toujours s’alarmer.
Craignez, amants trop heureux,Votre félicité même :Plus un bonheur est extrême,Et plus il est dangereux.
Victimes de leur négligence,Mars et Vénus surpris sont la fable des cieux.Déjà, tout fier de sa vengeance,Vulcain à ce spectacle appelle tous les dieux.Déjà sur cet objet leur troupe se partage,Quand tout à coup Momus court à ce dieu peu sage,Et d’un laurier burlesque orne son triste front.Tout l’Olympe éclata de rire ;Et Vulcain, essuyant mille traits de satire,S’enfuit, et dans Lemnos fut cacher son affront.
Heureux qui se rend maîtreD’un stérile courroux !C’est être heureux épouxQue de feindre de l’être ;Et plus on est jaloux,Moins on doit le paraître :
Vénus sait se contraindre,Elle fuit le grand jour.De sa paisible courL’Hymen doit peu se plaindre ;Et ce n’est point l’Amour,C’est Momus qu’il doit craindre.
70 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre de, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1869· numérisation gallica.bnf.fr· Sources