Œuvres, 1712· Odes· Livre troisième
ODE X. Palinodie
Celui dont la balance équitable et sévèreSait peser l’homme au poids de la réalité,En payant son tribut aux vertus qu’il révère,Peut braver les regards de la postérité.
Des éloges trompeurs qu’arrache la fortune,Il craint peu le reproche et la confusion ;Et trop sûr d’étouffer cette amorce commune,Il combat seulement sa propre illusion.
J’en atteste les dieux : l’intérêt ni la crainteN’ont jamais, dans mes mains, infecté mon encens ;Mon unique ennemi fut la fatale empreinteQue l’aveugle amitié fit jadis sur mes sens.
C’est à vous, séducteurs, que ce discours s’adresse ;A vous, héros honteux de mes premiers écrits :Comment, avez-vous pu, séduisant ma tendresse,Fasciner si longtemps mes yeux et mes esprits ?
Hélas ! j’aimois en vous un or faux et perfidePar le creuset du temps en vapeur converti ;Je croyois admirer une vertu solide,Et j’admirois l’orgueil en vertu travesti.
Ce crédit, ce pouvoir, pour qui seuls on vous aime,Me présentaient en vain leurs côtés les plus doux :Vous ne l’ignorez pas ; détaché de moi-même,Ce n’étoit que vous seuls que je cherchois en vous.
Mais vous vouliez des cœurs voués à l’esclavage,Par l’espoir enchaînés, par la crainte soumis ;Et de la vérité redoutant l’œil sauvage,Vous cherchiez des valets, et non pas des amis.
Vos yeux importunés de la sinistre vueD’un partisan grossier de la sincérité,Ont enfin préféré la laideur toute nueAux voiles contraignants de la fausse beauté.
Voilà quel fut mon crime, et ce qui me transformeEn aspic effroyable, en serpent monstrueux.Un mortel pénétrer (quel attentat énorme !)Dans les replis sacrés de nos cœurs tortueux !
Que son exemple apprenne à ne plus nous déplaire ;Qu’il périsse à jamais, cet Icare odieux,Ce profane Actéon, de qui l’œil téméraireSouille de ses regards la retraite des dieux !
Ainsi parla bientôt votre haine ombrageuse ;Et dès lors l’imposture, accourant au secours,Excita par vos cris la tempête orageuseDe cent foudres mortels lancés contre mes jours.
Je n’en fus point surpris : je connois vos maximes.Eh ! comment échapper à vos traits médisants,Quand ceux dont vous tenez tous vos titres sublimes,Quand vos rois au tombeau n’en peuvent être exempts ?
Ce monarque fameux, qui, de ses mains prodigues,D’honneurs non mérités vous combla tant de fois,Les yeux à peine éteints, voit par vos lâches briguesDiffamer ses vertus et détester ses lois.
Tandis qu’il a vécu, c’était l’ange céleste,Le dieu conservateur du peuple et des autels.C’en est fait, il n’est plus : c’est un tyran funeste,Le fléau de la terre et l’effroi des mortels.
On ne gémira plus sous cet injuste maître :Les dieux ont pris pitié de ses tristes sujets.La paix va refleurir, les beaux jours vont renaître ;Vous allez réparer tous les maux qu’il a faits.
Quoi ! ne craignez vous point, à ce discours horrible,Les reproches affreux de son ombre en courroux ?Ne la voyez-vous pas, furieuse et terrible,Du séjour de la mort s’élever contre vous ?
Le feu de la colère en ses yeux étincelle.Elle vient, elle parle. Où. fuir ? où vous cacher ?« Tremblez, lâches, tremblez : reconnoissez, dit-elle,Celui que sans frémir vous n’osiez approcher.
Traîtres, c’est donc ainsi qu’outrageant ma mémoire,Vous osez me punir de mes propres bontés ?Je n’ai donc sur vos jours répandu tant de gloire,Que pour accréditer vos infidélités ?
Répondez-moi ; parlez : Sous quels fameux auspicesOccupez-vous le rang où l’on vous voit assis ?Quelles rares vertus, quels exploits, quels services,Ont pu fléchir pour vous les destins endurcis ?
Sans moi, sans mes bienfaits, dans une foule obscureVos noms seraient encor cachés et confondus ;J’ai vaincu ma raison, j’ai forcé la nature,Pour vous charger de biens qui ne vous sont pas dus.
Ah ! je connoissois peu vos retours ordinaires :Sur vos seuls intérêts vous réglez vos transports.Vous croyez ne pouvoir, courtisans mercenaires,Honorer les vivants, sans déchirer les morts.
Connoissez mieux, ingrats, le prince magnanimeQui reçoit aujourd’hui votre hommage suspect :Voulez-vous mériter ses dons et son estime ?Secondez ses travaux, imitez son respect.
Craignez, surtout, craignez la honte et les disgrâcesQu’attire enfin l’abus d’un injuste pouvoir ;Craignez les dieux vengeurs, qui déjà sur vos tracesConduisent les remords, enfants du désespoir.
Nous avons vu des jours plus sereins que les vôtres,D’orages imprévus sinistres précurseurs :Les grandeurs ont leur cours, vous succédez à d’autres :Mais d’autres, quelque jour, seront vos successeurs. »
C’est ainsi que ce roi vous parle et vous conseille ;Mais ses discours sont vains, vous ne l’écoutez pas.La voix de la sagesse offense votre oreille :Le mensonge trompeur a bien d’autres appas !
Un favori superbe, enflé de son mérite,Ne voit point ses défauts dans le miroir d’autrui,Et ne peut rien sentir, que l’odeur favoriteDe l’encens fastueux qui brûle devant lui.
Il n’entend que le son des flatteuses paroles ;Toute autre mélodie interrompt son repos.Il faut, pour le charmer, que les Muses frivolesL’exaltent aux dépens des dieux et des héros.
C’est alors qu’ébloui par un si doux prestigeDe tous les dons du ciel il se croit revêtu.Regardez-moi, mortels : vous voyez un prodigeD’honneur, de probité, de gloire et de vertu.
Dites, dites plutôt, âme farouche et dure :Je suis un imposteur tout gangrené d’orgueil ;Un cadavre couvert de pourpre et de dorure,Et tout rongé des vers au fond de son cercueil.
Sous un masque éclatant, je me cache à moi-mêmeDe mon visage affreux la livide maigreur ;Et, trompé le premier, ma volupté suprêmeEst. de faire partout respecter mon erreur.
Mais, malgré ce respect, toujours, je le confesse,La triste vérité vient affliger mes yeux ;Et ce dragon fatal, qui me poursuit sans cesse,Change mes plus beaux jours en des jours ennuyeux.
Par ce sincère aveu, vous ferez disparaîtreL’idolâtre concours de tous vos corrupteurs.Ne vous admirant plus, vous deviendrez peut-êtrePlus digne de trouver de vrais admirateurs.
On peut mettre à profit un légitime hommage,Lorsque l’on tient sur soi les yeux toujours ouverts ;Et le plus insensé commence d’être sage,Dès l’instant qu’il commence à sentir son travers.
132 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre de, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1869· numérisation gallica.bnf.fr· Sources