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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres, 1712· Odes· Livre deuxième

ODE XIII. Sur un commencement d’année

Jean-Baptiste Rousseau· 60 vers

L’astre qui partage les jours,Et qui nous prête sa lumière,Vient de terminer sa carrière,Et commencer un nouveau cours.

Avec une vitesse extrêmeNous avons vu l’an s’écouler ;Celui-ci passera de même,Sans qu’on puisse le rappeler.

Tout finit ; tout est, sans remède,Aux lois du temps assujetti ;Et, par l’instant qui lui succède,Chaque instant est anéanti.

La plus brillante des journéesPasse pour ne plus revenir ;La plus fertile des années,N’a commencé que pour finir.

En vain, par les murs qu’on achève,On tâche à s’immortaliser ;La vanité qui les élèveNe saurait les éterniser.

La même loi, partout suivie,Nous soumet tous au même sort :Le premier moment de la vieEst le premier pas vers la mort.

Pourquoi donc, en si peu d’espace,De tant de soins m’embarrasser ?Pourquoi perdre le jour qui passe,Pour un autre qui doit passer ?

Si tel est le destin des hommes,Qu’un moment peut les voir finir,Vivons pour l’instant où nous sommes,Et non pour l’instant à venir.

Cet homme est vraiment déplorable,Qui, de la fortune amoureux,Se rend lui-même misérable,En travaillant pour être heureux.

Dans des illusions flatteusesIl consume ses plus beaux ans ;A des espérances douteusesIl immole des biens présents.

Insensés ! votre âme se livreA de tumultueux projets ;Vous mourrez, sans avoir jamaisPu trouver le moment, de vivre.

De l’erreur qui vous a séduitsJe ne prétends pas me repaître ;Ma vie est l’instant où je suis,Et non l’instant où je dois être.

Je songe aux jours que j’ai passés,Sans les regretter, ni m’en plaindre :Je vois ceux qui me sont laissés,Sans les désirer, ni les craindre.

Ne laissons point évanouirDes biens mis en notre puissance,Et que l’attente d’en jouirN’étouffe point leur jouissance.

Le moment passé n’est plus rien,L’avenir peut ne jamais être :Le présent est l’unique bienDont l’homme soit vraiment le maître.

60 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre de, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1869· numérisation gallica.bnf.fr· Sources