Œuvres complètes, 1659· Dernier recueil de diverses poésies.
Epigrammes
I. Sur des tableaux.
Ces quatre saisons de l’annéeSont du Bassan, je le voy bien :Jamais pinceau n’exprima rienD’une façon mieux ordonnéeMais la cinquiesme, qui d’ennuyComble les peuples aujourd’huy,Ne sçauroit-elle estre dépeinte ?Non ; il faudroit, pour nos douleurs,Peindre un esprit sourd à la plainteEt faire pester les couleurs.
II. De la gentille et rare mademoiselle Colletet sur le Moyse.
Encore que l’histoire allegueQue le grand Moyse estoit begue,Grand Saint-Amant, je n’en crois rien,Puisque dans tes beaux vers il s’explique si bien.
III. Responce de l’autheur.
Bouche en merveilles sans seconde,Moyse begayoit, l’Ecriture en fait foy ;Mais quand des plus diserts il auroit esté roy,Il seroit, s’il estoit au monde,Non begue seulement, mais muet devant toy.
IV. Sur un valet.
Un mien valet, nommé Bidon,Par une estrange fantaisie,S’imagina d’avoir le donQui vient de dame poesie.Enfin, ayant resvé son souEn ce mestier où je m’escrime :Au diantre soit, dit-il, la rime !Je croy que j’en deviendray fou.— Et moy, le suis-je, double traistre ?Criay-je en ton de le punir.— Là, là, dit-il, nostre bon maistre,Vous ne sçavez pas l’advenir.
V. Sur la maison de Lorraine.
La case d’Austrasie est comme une epigramme ;De dire en quoy d’abord je le baille au plus fin :Tout en est bel et bon jusqu’à la vieille lame ;Mais la pointe en est à la fin.
VI. De l’amy vain.
Quand l’amy vain partout publieQuelque bon office rendu,La raison souffre qu’on l’oublie :Il s’en paye et rien n’en est dû.
VII. A un gouverneur d’une province estrangere.
Ne crains pas que jamais j’escriveAucune chose contre toy ;Le gueux des gueux deviendra royAvant que cet honneur t’arrive.Je ne sçaurois sans t’obligerPrendre le soin de me venger,Quelque aspre bile qui m’allume ;Vis donc en paix dans ton hostel.T’occire d’un coup de ma plumeCe seroit te rendre immortel.
VIII. Du general Bec.
Je t’ay veu messager, dit par reproche à BecUn duc injurieux qui son rang deshonore,Quand ce cœur de lyon luy repart haut et sec :Si tu l’avois esté, tu le serois encore.
IX. Du mesme.
Passe, c’est aux courriers à prendre le devant,Dit un vain homme à Bec au front d’une barriere,Quand ce bon general luy crie en s’esmouvant :Ouy, mais c’est aux poltrons à prendre le derriere.
X. Sur quelques pretendans du vieux regne.
Ce guerrier à jambe éclopée,Dans les batailles, ce dit-on,A tant donné de coups d’espéeQu’il merite un coup de baston.Pour ce fat, que la gloire enjauleSoit d’orme, de chesne ou de sauleIl en espere un, mais en vain,Si ce n’est qu’entre nous l’espauleSe prenne aujourd’huy pour la main.
XI. Au fameux et docte Monsieur BOCHART sur une meprise en l’envoy d’un livre.
Mon livre avec grande raisonA pris, au lieu de ta maison,Celle d’un homme de pratique :Il a connu, le delicat,Qu’il luy faloit, non un critique,Mais bien plustost un advocat.
XII. Les divers pretextes.
Autresfois, au besoin urgent,On levoit des deniers afin d’armer sa terre ;Mais, en ce regne, on fait la guerreAfin de lever de l’argent.
XIII. Sur l’Amarillis de M. L. C. D. L. S.
Que d’honneurs sont ensevelis !Que je voy de plumes confuses !Le triomphe d’AmarillisTriomphe des plus hautes Muses.Mais celle qui l’a mis au jourN’a pu triompher de l’Amour ;Ses beaux vers mesmes en font gloire,Et l’on voit bien à leur splendeurQue le feu qu’en Pinde on va boireN’en a pas fait toute l’ardeur.
XIV. Sur les pilotis d’Amsterdam.
]I semble, à voir ce long amas,Qui se fiche en ce lieu sous de pesantes modes,Qu’aussy bien que les autres masts,Il veuille aller aux antipodes,Ou qu’au moins aux enfers il descende en bastonPour la marmite de Pluton.
XV. De Lysis.
Lysis, pour devenir sçavantPlus que ne l’est homme vivant,N’a qu’à s’estudier soy-mesme :La vie en peut faire l’autheur,Il doit s’apprendre ; et sur ce thêmeEstre et le livre et le lecteur.
XVI. De Jean et de Thibaud.
Tu veux que Jean te remercieDe quelques biens receus de toy ;Mais, Thibaud, à ce que je voy,C’est dontfort peu Jean se soucie.Ce ne sont que presents masquez,Que justes gages extorquez,Qu’il s’offre, dit-il, à te rendre ;Je ne dois point l’y condanner :Il eut l’adresse de les prendre,Et non pas toy de les donner.
XVII. Des nations.
Tu dis qu’avec cent nationsEn tes peregrinationsTu choquas autresfois le verre ;Ne le dis plus, car,en deux mots,Je n’ensçay que deux sur la terre :Les honnestes gens et les sots.
XVIII. A Cleonte.
Tu dis, Cleonte, en m’exaltant,Que ce prelat qu’on prise tantA mal reconnu mon merite :Pourquoy l’en accuser ou s’en plaindre aujourd’huy ?Ne sommes-nous pas quitte à quitte ?S’il n’a rien fait pour moy, je n’ay rien fait pour Iuy.
XIX. A madame la marquise de C.
Nymphe dont j’ay l’ame charmée,Ton present, quoyque cher, m’est pourtant importun :Me donner un bout de petun,N’est-ce pas, en un mot, me paistre de fuméeCependant, et soit dit sans jeu,Mon cœur, susceptible du feuComme un bois vieil et sec, se pourroit bien esprendre.Dieux ! il brûle dejà, mais qu’il durera peu !Le petun et le cœur s’en vont reduits en cendre.
XX. Le bon ingrat.
Pourquoy veux-tu que j’en réponde ?Obliger le brave Remy,C’est du meilleur homme du mondeFaire son plus grand ennemy.
XXI. Sur un manifeste.
O le bel ouvrage gothique !O le merveilleux entretien !Qu’en l’un et qu’en l’autre soustienS’en doit admirer la pratique !Les cieux y servent l’heretique,Et les enfers le vray chrestien :Voy, Duc, si je parle du tien.
XXII. Les Committimus.
Ouy, nous en avons à revendre,De bons et beaux committimus ;Les miens de joye en sont esmus,Et leur amour vient me l’apprendre.J’en ay comme escuyer du roy ;J’en ay, sans m’en tenir sur le haut quant à moy,Comme estant de l’academie.Mais voyez de mes maux le trop heureux excès !M’en plaindray-je à face blesmie ?Pour n’avoir point de bien, je n’ay point de procès.
XXIII. Les rimes fatales.
Ne te plains point, mon cher Faret,Si je te rime à cabaret,Et ne m’en fais point un opprobre :Ne vois-tu pas, esprit charmant,Qu’encor qu’on me tienne assez sobre,On me rime bien à gourmand.
XXIV. Le bien et le malveslu.
Lorsqu’en juillet on voit Denis,On voit deux contraires unisEn l’habit dont il s’accommode :Porter un drap tout clinquanté,Contre la saison et la mode,C’est une riche pauvreté.
XXV. D’un edenté.
Estienne, à quiconque le choqueNe sçauroit plus monstrer les dents ;Toutesfois à table il se moqueDe tous ces tristes accidents.Ce fameux amy de la vigneEst par plus d’un desastre insignePrivé de son beau ratelier ;Mais, n’en ayant que la mâchoire,Il crie, à l’honneur du celier :Il ne faut point de dents pour boire.
XXVI. Le voyageur.
J’ai veu l’un et l’autre hemisphere,De mes voyages on discourt,Et le seul qui me reste à faire,C’est le plus long et le plus court.
XXVII. Responce à certain vers d’un bout rimé.
Il est vray, je l’avoue ycy,Saint-Amant n’est point diaphane.Il est gros et gras, Dieu mercy,Et tord la crouppe en eu de cane.Mais celuy qui d’un si haut sonPour l’oyseau mort fit la plainte aigre,Quoy qu’il ait le garbe assez maigre,S’engraisse bien d’autre façon.
XXVIII. De Marthe.
Marthe ne veut point qu’on la sangle ;Elle use à tous de cruauté,Encor qu’en sa meure beautéSon fier pucellage l’estrangle.De cet objet assez chery,Soit en galant, soit en mary,Aucun ne se doit rien promettre.D’où vient cela ? le dirois-tu ?C’est qu’elle abhorre à se soumettre,Et que l’orgueil faitsa vertu.
XXIX. De Martin noyé.
Donc le miserable MartinA finy son pauvre destinDans l’onde où commence la Somme ?Hé ! qu’en diray-je en voix de chat ?Quand le malheur poursuit un hommeIl se noyroit dans un crachat.
XXX. Les lutteurs inegaux.
De ce geant plus fort que quatre,Pauvre nain, pourquoy te plains-tu ?Il eut la honte de t’abbatre,Et toy l’honneur d’estre abbatu.
XXXI. Sur un mariage.
Jacques veut bien se marier,Comme sans cesse on le luy chante,Si quelqu’un veut l’apparierA la femme la plus mechante.Mais, sur l’un et sur l’autre sortConsultant son foible et son fort,Il craint de trouver la meilleure :Loin d’elle il mourroit desormais,L’aymeroit trop, à la malle-heure,Et ne s’en deferoit jamais.
XXXII. Des chanceliers.
Pourquoy les chanceliers, grands en cette contrée,Mesme en la mort des roys ne vont-ils point en deuil ?C’est parce que leur reine AstréeN’y reconnoist point le cercueil.
XXXIII. Le choix mediocre.
Est-ce là ce Dieu que la pommeVoudroit avoir pour son appuy ?Jamais mes yeux ne virent hommePlus fait comme un autre que luy.
XXXIV. A un emprunteur.
Que je te prête quelque chose ?Vrayment, j’en ay bien le pouvoir !Mon pauvre amy, tu dois sçavoirQue plus de rien je ne dispose.J’ay fait de moy-mesme un tel donA ma noble et rare dondonQu’un prest me rendroit infidelle :Bref, je vy si fort sous sa loyQu’il faut que je m’emprunte d’elleQuand je me veux prêter à moy.
XXXV. A un dissimulé.
Petit homme à l’œil esrailléNe reviens plus, tout debraillé,M’entretenir ainsy du Louvre.Je te connois comme un pivert :Quoy que ton poitrail se découvre,Tu ne dis rien à’cœur ouvert.
XXXVI. Les yeux battus.
Ah ! que ces yeux dont tu m’enflames,Belle, au grand nom de Thalestris,Sont, pour avoir blessé tant d’ames,Justement battus et meurtris !
XXXVII. Sur l’Epiphanie de Du Lot.
Je voudrois bien garder la rimeQue Du Lot a faite aujourd’huy ;Mais de l’innocence d’autruyJ’aurois peur de me faire un crime.Sa folie excuse ses vers ;Qu’ils soyent de long ou de travers,Le bourru n’en a rien à craindre.Cependant moy, qui hais leur jeu,Comme discret, pour les esteindreJe les vay jetter dans le feu.
XXXVIII. De l’escriture.
Sur toutes les inventionsDignes de nos reflections,Peuples, admirez l’escriture.C’est la présence des absens,C’est la muette aux hauts accensC’est l’invisible en sa peinture ;Enfin, c’est l’art dont la natureSe voit faire un sixiesme sens.
XXXIX. A un hâbleur.
Tu ne me sçaurois attraper,En vain ton beau discours s’allonge :Rodolphe, ce qu’on dit à dessein de tromper,Encore qu’il soit vray, n’est pourtant qu’un mensonge.
XL. D’un certain Père conventuel.
Libertin qui dis qu’en nos joursIl ne se voit plus de miracles,Vien voir un Pere ycy dont les profonds discoursS’estiment comme autant d’oracles ;Vien voir son corps, qui de menuSi monstrueux est devenuQue son ventre bouffy de graisseEn vaut trois d’une bonne abbesse.Tes yeux voudroient-ils pour garansDes miracles plus apparansQue de se faire gras où l’on jeûne sans cesse,Et devenir docteur parmy des ignorants ?
XLI. De l’hyver du Nort.
Comte, l’hyver est tel sous l’empire de l’Ourse,Quand le rude aquilon quitte son trou natal,Que de l’urine, chaude au sortir de sa source,L’outil peut faire en l’air une arche de cristal.
XLII. De l’hyver du Nort.
Theandre, par la rue il ne fait pas bon estre :Il fait si froid la nuit, quand tout vient à briller,Qu’avecques du pissat jetté par la fenestreOn assomme un passant au lieu de le mouiller.
XLIII. Sur un libraire.
L’autre jour, achetant des livres,Je marchanday jusques au mien ;Mais, quoy que l’on me connust bien,On me le fist plus d’onze livres.A ce mot, me trouvant trop cher,Je fus tout prest de me fâcherContre le siecle et le poëme ;Au diable, dis-je, soit la gent !Qui ne deviendroit indigent ?Je ne me puis avoir moy-mesmeQu’il ne m’en couste de l’argent.
XLIV. De l’hyver du Nort.
Que l’air en cette ville est cruel en decembre,Encore qu’il s’y montre et lumineux et beau !Lorsqu’on y veut le soir vuider un pot de chambre,On y commet un meurtre, et le sang vient de l’eau.
XLV. Sur un fameux escrivain.
Cet autheur que je viens de lireDit bien les choses qu’il veut dire ;Mais, pour r’abbatre son credit,On dit qu’il devroit s’interdireDe dire les choses qu’il dit.
XLVI. Faute punie par une plus grande.
Doris, ma longue negligenceA t’aller rendre mes devoirsEntre les crimes les plus noirsMerite le moins d’indulgence.J’en suis honteux, j’en ay regret ;Mon cœur est mon juge secret,Belle de charmes trop pourveue,Et, pour me punir desormaisDu temps coulé sans t’avoir veue,Je ne te verray plus jamais.
XLVII. Les caracteres frisez.
Tout regne ycy dans la mollesse,Tout y conspire à l’engendrer :On frise l’M, on frise l’S ;Il ne faut plus que les poudrer.
XLVIII. Sur le mesme sujet.
En ces jours et vains et menteursToutes les choses se déguisent :Pour attirer les acheteursLes lettres coquettes se frisent ;Et, comme elles ne sont que vent,Du galimatias elles donnent souvent.
XLIX. Le dialogue.
— Je n’oserois revoir le Tybre,L’ample Tamise encore moins ;Des autres lieux, pour d’autres points,L’accès à peine m’est-il libre.Où dois-je donc tourner mes pas ?— Amy, va t’en jusqu’au trespasTe rembuscher dans ta Neustrie.— Mais qu’y ferai-je, desolé ?— Tu feras voir qu’en sa patrieUn homme peut estre exilé.— Le grand mal-heur ! l’apre infortune !Adieu Cybelle, adieu Neptune !Mon propre ennuy m’a consolé.
L. La finesse inutile.
Paul, on est toujours sur ses gardesAvec ce grand que tu regardes,Au nez camus comme un dauphin ;On le craint, on le fuit, de fraude on le soupçonne ;Si bien qu’à force d’estre finIl se trompe soy-mesme et ne duppe personne.
LI. Le visionnaire.
Cet esprit en ses fonctionsNe crache plus qu’abstractions,Et qu’espaces imaginaires.Il s’est si bien entretenuAux beaux vers des VisionnairesQue luy-mesme l’est devenu.
LII. Sur l’incendie de la prison des aydes.
Quel noir spectacle de bruslez !Nos cœurs, et transis et gelez,En souffrent des peines extrêmes.Je voy bien qu’aujourd’huy tous les maux ont leurs coursPuisqu’au milieu des aydes mesmes,Tant d’hommes innocens ont manqué de secours.
LIII. Ressemblance dissemblable.
Guy, ton peintre, à ce qu’il m’en semble,Est bon et mauvais tout ensemble,Je le remarque à ton portrait :A merveilles il te ressemble,Et cependant il est mal fait.
LIV. Impromptu à Maistre Adam.
Tu n’es plus le premier des hommes,Cher maistre Adam, qui te consommesA fabriquer de si beaux vers ;Resserre-toy dans tes limites ;Claude, estonnant tout l’universA trouvé les Préadamites.
LV. Impromptu sur un vanteur gascon.
Luc dit s’estre evertuéA meurtrir les Infidelles ;Mais je croy qu’il n’a tuéQue le temps et des chandelles.
LVI. Imitation de l’espagnol du duc d’Ossuna.
Ne permets rien sur la paroleDe ce ribaud qui te cajolePour en venir à l’action.Songe, Florinde, à l’inconstance :Qui ne paye, en effet, dans la tentation,Payra mal dans la repentance.
LVII. Sur un Centaure, imitation d’un poëte grec.
Que voy-je courre dans ce val ?Un cheval qui vomit un homme ?J’en suis en doute, et je le nommeUn homme qui chie un cheval.
LVIII. Imitation de la Didon d’Ausonne.
Que d’espoux et d’amant en suitte,Tes jours, pauvre Didon, furent mal secourus !L’un mourut et tu pris la fuitte ;L’autre s’enfuit, et tu mourus.
LIX. Epitaphe.
Cy-gist, dont j’ay l’esprit perplex,Le corps de Scipion… [Dupleix],Honneur de la langue françoise.Passant, voy ses labeurs, dignes du bon Vulcain,Et grave après sur quelque ardoiseQu’il avoit merité le surnom d’Affricain.
LX. Galanterie.
Corneille, Brebeuf, Saint-Amant,Font triompher l’éclat normand ;Brebeuf, Saint-Amant et CorneilleOnt une verve sans pareille ;Saint-Amant, Corneille et BrebeufAux plus forts presentent l’esteuf.
LXI. Responce.
Vence, Chapelain et GombaudSont prests d’en soustenir l’assaut ;Chapelain et Gombaud et VenceMarchent au jeu pour la deffence ;Gombaud et Vence et ChapelainLes froteront, batoir en main.
402 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. JANNET Libraire, 1855· Sources