Œuvres complètes, 1659· Dernier recueil de diverses poésies.
Epistre
A Monsieur l’Abbé de Villeloin.
Bien que la mort, cet horrible squelette,S’offre à mes yeux pour plier ma toilette ;Bien que déjà le roy des moissonneursDe mes beaux ans ait fauché les honneurs,Et qu’en un mot, ce demon aux trois facesQui de ses pieds ne laisse aucunes traces,Qui toujours dure, et qui n’est qu’un moment,De mon dernier presse l’avenement ;Si veux-je encore esperer de la museLe doux octroy de quelque grace infuse,Quelque regard, quelque baiser discret,Quelqu’autre don plus vif et plus secretDe qui l’ardeur, rechauffant mon genie,Fera couler ma veine rajeunieJusqu’en ta chambre, illustre Villeloin,Que je salue et qui fais tout mon soin.
Mais, noble amy, qu’en ce siecle infidelleJ’admire en tout comme un rare modelleDe loyauté, d’honneur et de vertu,Qu’en ecriray-je et qu’en devines-tu ?Croirois-tu point que dans le gay Permesse,Pour m’acquiter d’une vieille promesse,Ma main comique eust puisé de nouveauQuelque sujet digne de mon cerveau ?
Je n’y vay plus, la source en est gastée ;Mille bouquins de l’infame portéeS’emancipant, chacun sçait comme quoy,D’y voir leur trogne et d’y boire après moy,Ont fait enfin, par leur puante haleine,De son cristal une onde si vilaine,Qu’un alteré, plustost que d’y courir,Prés de ces bords se laisseroit mourir.
Or, laissant là ces ridicules chantresDu pauvre Pinde estourdir les beaux antres,S’enfler la joue, et de tons enrouez,De doigts crochus, de pipeaux mal trouez,Haut fredonner leurs plattes facetiesDont tant de sots goustent les inepties,Je chercheray dans quelqu’autre valonQuelqu’autre fleuve et quelqu’autre Appolon.
J’en ay trouvé, mon cœur en rit de joye,Mais c’est d’un air qui vient de la monnoye,Et de voir rire à mes yeux esblouysLouyse en or sur le front des Louys.Son beau Pactole, où se gaigne la gloire,Changeant son onde en l’encre la plus noire,Et s’estant mesme à dessein travestyPour eviter quelque mauvais party,Loin du climat qui tremble près de l’ourse,A traversé cent terres en sa course,A veu la Seine, a rejouy ses flots,Encor qu’il fust dans un papier enclos,Puis tout à coup, sur la table où je mange,Quittant l’habit d’une lettre de change,M’a fait un compte, a repris sa couleur,Et de ma soif a noyé la douleur.
Les grands secours d’une telle recetteFont aujourd’huy triompher ma cassette ;Elle en regorge, et, bieu que sous leur poidsLa delicate enfle son mince bois ;Que, quand ma main à force la souleve,Son riche flanc semble crier : Je creve ;Que son dos craque en la voulant fermer ;Que mille soins la viennent alarmer ;Que si le chien, si le chat la regarde,Elle l’observe et soit toujours en garde ;Qu’elle ait cent maux ; que son double ressortAu moindre bruit redoute un triste sort ;Qu’en son bonheur, dont ma clef tient l’empire,Par la serrure à peine elle respire,Bref, qu’elle souffre un estrange tourment,Elle n’en craint qu’un pront allegement.
Non que, du bien se faisant une idole,Jusqu’à l’excès elle ayme la pistole ;Ni que son ventre en sa capacitéAit jamais veu l’aspre necessité.Graces aux cieux, depuis que sa peau sombreDe mes soleils ceint l’esclat et le nombre,Ces beaux amis n’ont point souffert encorD’eclipse entiere en mon petit tresor ;Ou si parfois il s’en est veu quelqu’une,Toujours du moins quelque brillante luneMonstrant sa face, au plus fort de mes nuits,Ma sçeu parer du plus grand des ennuis ;La blanche sœur, au lieu du jaune frere,Nous a toujours affranchis de misere,Et j’en ay fait ma rondache d’argentContre les coups qui percent l’indigent.Il est bien vray que sans quelque ménageJ’en eusse enfin joué le personnage ;Car si ma muse, en esprit au desert,L’a pu chanter d’un ton assez disert,Pour moy le ciel, soit dit loin du profane,N’a fait pleuvoir ni l’oiseau ni la manne ;Il m’a fallu tout au moins du pain bis,Et les saisons ont usé mes habits.Mais, qui l’eust creu ? ma vieille et sage bourceDans son epargne a trouvé sa ressource ;Elle a sçeu vivre, et sans l’heur des HebreuxS’est maintenue en des chemins scabreux.
Ce n’est point donc, reprenant mon beau thème,L’amour de l’or ni le besoin extrême,Qui, cher abbé, fait maintenant ycyDe ma cassette et l’aise et le soucy.Son plaisir seul vient de ce qu’elle est pleinePar les bontez de nostre grande reine ;Et son chagrin, de ce qu’en son devoirLe compliment ne s’ose faire voir.
Avec quel front pourrois-je luy permettreDe se produire en une haute lettre ?Avec quel air, quels termes assez beaux,S’offriroit-il à ces divins flambeaux ?M’a-t’on instruit, sçais-je bien qu’une margeDoit estre au moins de quatre doigts de large ?Qu’après « Madame » il en faut vingt de blanc ?Qu’en ces escrits le Vous n’a point de rang ?Que le respect parle en tierce personne ?Qu’à chaque mot Vostre Majesté sonne ?Bref, qu’en tel cas il faut un bon docteurPour bien tomber sur l’Humble serviteur ?
O qu’on en voit qui, dans leur tablature,En des sujets de pareille nature,Voulant finir et ne sachant par où,Tombent si mal qu’ils se rompent le cou !Que j’en connais, sans leur faire la guerre,Qui dès l’abord donnent du nez en terre !Et qu’en missive on est embarrasséQuand le pacquet aux dieux est adressé !
Si l’on est court, l’on ne sçauroit rien dire ;Si l’on est long, l’ennuy qu’on a de lireFait que l’on baille et qu’on dit comme ailleursLes grands discours ne sont pas les meilleurs.Si du fameux faisant le camarade,Du plus haut stile on veut faire parade,On a trop d’art, on s’ecoute, on est vain,Et l’on vous traite en monsieur l’escrivain.Si, plus galant, on se mesle, on se joueD’imiter l’autre aux graces qu’on y loue,Vous entendrez : Vrayment le cavalierEst tout joly, tout gay, tout familier ;Le jeu luy plaist ; il me prend fantaisieQu’en nos repas où l’on sert l’ambroisiePlus douce au goust que n’est le muscadin,Au lieu de Môme il soit nostre badin ;Que sans delay Mercure se disposeDe luy ceder le sceptre de la prose,De l’aller prendre, et qu’en l’Olympe admisU parle à nous comme entre ses amis.
En fin de conte, un homme est bien en peineQuand du devoir la regle souveraineRequiert de luy, comme elle fait de moy,Un compliment qui soit de bon alloy.L’or receu l’est ; il resonne à merveilles :Que faut-il donc ? Il faut, veilles sur veilles,Resver si bien, qu’un noble grandmercy,Comme cet or, brille et resonne aussi.Mais qui ne peut ? Qu’il tâche de le faire ;Or, faible ou fort, l’esprit est necessaire ;Il en faut un, fabriqué bien ou mal,Ou l’on diroit : L’incivil animal !On l’a payé de son petit poëmeJusqu’à toucher l’ingratitude mesme ;Sa reine auguste et d’esprit et de corps,Pour l’enrichir deployant ses tresors,L’a de nouveau, par une main fidelle,Rendu tout fier des biens qui viennent d’elle,Et cependant, après cette faveur,Il se comporte en muet receveur ;Il fait le sourd, il recule, il balance,Quand la raison querelle son silence ;Il prend des mieux, mais il n’a point de doigtsPour suppléer au defaut de la voix,Pour rendre enfin graces à la princesseQui lit ses vers, qui les relit sans cesse,Et qui, de plus, s’en daignant souvenir,Veut qu’il s’en forme un heureux avenir.
Voilà sans doute avec quels traits de blâmeOn me pourroit transpercer jusqu’à l’ame,Si, pour n’en estre et deffait et vaincu,Un papier seul ne me servoit d’escu.
J’écriray donc, mais sans tous ces misteresQui font les soins des graves caracteres,Et qu’entre tous notre cher Des-NoyersRange si bien en ses nobles cayers.Je feray voir par quelque franche rimeQue de l’oubly je deteste le crime,Que l’honneur j’aime, et que, bien qu’impuissant,J’ay du courage et suis reconnoissant.
Sur ce dessein j’entonneray quelque ode ;Mais n’attends pas l’antistrophe et l’epode ;Leur temps est fait, le regne n’en est plus,Et c’est une eau qui n’a point de reflus.
Comme en nos jours feroit rire le mondeQuelque fantasque avecque la rotonde,Ou quelque vieille au poil fauve et blondin,Avec le moûle et le vertugadin,Le colet haut, la carrure engoncée,L’horrible manche en cercles cabassée,La grosse chaisne et cent beaux affiquetsQui du bon siecle attiroient les cocquets !Ainsi, ce crois-je, Appollon et la Muse,Ou du rebec ou de la cornemuseFeroient-ils rire aujourd’huy les lecteursS’ils en sonnoient comme nos vieux autheurs.
Et toutesfois, puisque la belle eglogue,Puisque l’epistre est bien rentrée en vogue,Que le rondeau, que le fin trioletA bien repris son aymable rolet,Pourquoy le grand, le superbe lyrique,Faisant revoir sa morgue pindarique,Sur le papier ne reviendroit-il pasDanser un jour la volte ou les cinq pas ?
De mode en mode on retourne aux premieres ;L’esprit enfin s’epuise en ses lumieres :L’art manque à l’art, et nostre nationDes plus subtils lasse l’invention.D’en tant conter moy-mesme je me lasse ;Le sommeil vient, la belle humeur se passe ;Il faut finir, mais finir à propos,Puis à deux mains je preudray le repos.
J’ecriray donc, j’animeray ma plumeDu plus beau feu qui dans l’encre s’allume,Quand le devoir, l’honneur et le respectOsent pretendre à quelque haut aspect.Mais, cher Prelat, veux-tu que je te die ?J’y parleray d’une grace hardie,J’y mettray ton, j’y diray tes beaux yeux :Un homme en vers peut tutoyer les dieux.On me dira qu’en prose il le peut mesmeSans offencer leur qualité suprême ;Mais par les dieux nous entendons les roisEt de ces noms je te laisse le choix.
232 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. JANNET Libraire, 1855· Sources