Œuvres complètes, 1659· Dernier recueil de diverses poésies.
Galanterie Champestre
Bergere, dont les chers appasFont et ma vie et mon trespas,Pour toy sans cesse je soupire ;Mais, te voulant desabuser,O Dieu ! pourray-je bien le dire ?Je t’ayme trop pour t’epouser.
Je suis dejà presqu’aussy vieuxQue l’onde, la terre et les cieux,Nobles temoins de mon martire ;A peine de moy puis-je user,Et la raison me fait t’ecrire :Je t’ayme trop pour t’epouser.
Qui dit vieillard avec espoux,A le bien prendre, dit jaloux,Et quelque chose encor de pire.L’homme impuissant peut tout oser ;Ce seul mot donc te doit suffire :Je t’ayme trop pour t’epouser.
Mon triste et malheureux troupeauN’a plus que les os et la peau,Quelque belle herbe qui l’attire ;Aux loups il semble s’exposer,Quand l’echo respond à ma lyre :Je t’ayme trop pour t’epouser.
Helas ! c’est le seul instrumentQui soit à ton commandementDe tous les biens du bon Satire.Tu dois toy-mesme l’excuser,S’il dit, n’ayant plus rien à frire :Je t’ayme trop pour t’epouser.
Ma panetiere au desespoirNe s’enfle plus de gros pain noir ;Mes ruches n’ont ni miel ni cire ;Il ne faut plus rien deguiser :Bien qu’en mon ame je t’admire,Je t’ayme trop pour t’epouser.
Mon pauvre chien est devenuSi chetif, si gresle et si nûQu’il se fait peur quand il se mire ;Sa langue n’ose s’arroser ;Et, m’oyant, il hurle au zephireJe t’ayme trop pour t’epouser.
Ma houlette, ce grand baston,Qui jadis regit le mouton,N’est plus qu’un sceptre à faire rire :Pour le feu je la vay briser,Et sur ses cendres feray lire.Je t’ayme trop pour t’epouser.
Mon estoile au front couronnéM’a, peu s’en faut, abandonnéDans l’antre obscur où je respire ;J’en songe à me faire touser,Et crie, encor sous ton empire :Je t’ayme trop pour t’epouser.
Enfin, ton fidelle pasteur,Ton captif, ton adorateur,Bien loin du monde se retire ;Et, dejà prest d’agoniser,Il dit, malgré ce qu’il desire :Je t’ayme trop pour t’epouser.
Responce.
Près de la Seine au vaste cours,J’ay leu ton estrange discoursQui ne me fait que trop d’injure.Quoy donc ! m’aymer et me trahir !Ah ! va, cœur double, va, parjure,Je m’ayme assez pour te hayr.
Ce fleuve, pere du roseau,Où pend le lin de mon fuseau,A detesté cette lecture !Tu ne dois point t’en ebayr :Puisque je chante en son murmure,Je m’ayme assez pour te hayr.
Ses beaux muets, ses doux poissons,Qui de ma voix suivent les sons,En ont maudit ton escriture ;Et, s’arrestant pour mieux m’ouyr,En sifflent, contre leur nature :Je m’ayme assez pour te hayr.
De la toison de mes brebisJe t’aurois filé des habitsA te parer de la froidure ;J’aurois mis du chanvre à rouyr,Pour… Mais, quoy que ton corps endure,Je m’ayme assez pour te hayr.
Puisse mon œil te voir sujetDe quelque autre fatal objetDont l’ame soit revesche et dure !Puisse la lepre t’envahir !J’entonneray sur la verdure :Je m’ayme assez pour te hayr.
Les miens, sçachant ton peu de foy,D’un bien autre berger que toyM’ont dejà fait quelque ouverture ;Je me sens preste d’obeyr.Et diray, brûlant ta peinture :Je m’ayme assez pour te hayr.
Mais, si tu disois sans ruser :Je t’ayme assez pour t’épouser,J’yrois soudain à la rupture ;Et, quand on devroit m’enfouyr,Je dirois dans ma sepulture :Je m’ayme trop pour te hayr.
102 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. JANNET Libraire, 1855· Sources