Œuvres complètes, 1659· Dernier recueil de diverses poésies.
Stances
A la Serenissime Reine de Suède, sur ce quelle s’estoit travestie en fille de Norlholande, en un jeu où toute sa cour representoit une hostellerie hollandaise.
Auguste et brillante princesse,Vous avez donc voulu trahir votre splendeur,Et cacher sous l’habit d’une feinte bassesseUne veritable grandeur ?Vous avez donc voulu de l’ombre la plus noireObscurcir le royal yvoireQui forme un front si noble à votre majesté ?Et vostre cœur a donc fait gloireD’en suspendre la dignité ?
Ha ! que l’entreprise en fut vaine !Qu’elle eut peu de succès à vous aneantir !Vous éclatiez toujours, et vostre aspect de reineJamais ne put se dementir,Malgré tous les efforts de l’humble personnageD’une fille adroite au menageQue vous representiez en ce deguisement,L’honneur, vostre cher appanage,Relevoit vostre habillement.
Ce visible et saint caractereQue sur le front des rois ont imprimé les dieuxA de ce jeu moral descouvert le mystère,Et rien n’a sceu tromper nos yeux.Nous avons reconnu, dans l’indecence mesme,Cet air magnifique et suprêmeQui sur vostre beau char vous a fait adorer,Et vostre propre diadêmeSembloit encore vous parer.
Il est vrai qu’une autre couronneSuppleoit au defaut de ce riche tresor,Et que vos blonds cheveux, que la grace environne,Vous en composoyent une d’or.On la voyoit briller sur vostre illustre teste,Comme on voit après la tempesteLuire le globe ardent au milieu de son tour,Et dans la nuit de cette festeElle faisoit regner le jour.
Mais qui pourroit dire les charmesQu’admiroit le respect en ces rares flambeauxQui, dedaignant l’Amour, en ont pourtant les armesEt sont si chastes et si beaux ?Quelle ame n’y fut pas de merveille saisieQuand la liqueur la moins choisieSe changeoit en nectar dans vos royales mains,Sous la courtoise fantaisieDe traiter en dieux les humains.
Certes à la divine troupeJamais la jeune Hebé ne versa rien de tel,Et depuis que vos doits m’ont presenté la coupeJe ne croy plus estre mortel.Cet honneur sans pareil, m’enlevant sur les nues,M’ouvre toutes les avenuesDe la double montagne et du sacré valon,Et par des routes inconnuesMe place au trône d’Appolon.
C’est là que ma superbe lyreFera naistre des chants si graves et si dousQue les plus envieux du laurier où j’aspireLes jugeront dignes de vous.C’est en ce seul endroit que l’ardeur qui m’allumeD’un feu plus grand que de coustumeDejà de vos vertus dit le nombre et le prix ;En lieu moins haut, l’art de ma plumeNe l’auroit jamais entrepris.
63 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. JANNET Libraire, 1855· Sources