Œuvres complètes, 1659· L’Albion Caprice Heroï-comique Dédié à monseigneur Le Mareschal de Bassompierre
L’Albion
Vive gloire de la France,Unique amour des Neuf-Sœurs,Qui, malgré tes oppresseurs,Consolerent ta souffrance ;Grand heros que sans raisonUne insolente saisonA battu d’un long orage.Et dont pourtant le courageTriomfoit de sa prison ;
Rare homme entre les illustres,Honneur de la belle courQue tu vas remettre au jourAprès la nuit de deux lustres ;Astre noble et gracieuxDont l’absence fut aux yeuxCent fois plus insuportableQu’une ecclipse espouventableDu premier flambeau des cieux ;
Modelle de courtoisie,De valeur, de probité,Que la generositéNe peut voir sans jalousie ;Cœur aux justes mouvemens,Source des beaux sentimensQui les beaux actes produisent,Solide esprit où reluisentLes divers raisonnemens ;
Bassompierre, pour tout dire,Toy qui dans les hauts emploisAs veu ce que de l’AngloisPeut desgoizer la satire :Toy, dis-je, qui mieux que tousAu drôle as tasté le pous,Sous Bellonne et sous Minerve,Permets que de luy ma verveT’escrive en fueilles de hous.
Certes, ce peuple insulaireEst un estrange animal ;Mais, s’il m’a fait quelque mal,Il en aura le salaire :Je le dépeindray si bienQu’il ne luy manquera rienDes piés jusques à la teste,Et desjà ma main s’appresteA luy faire un nez de chien.
Non, je serois un vray buffle,Commençant mon œuvre ainsy,D’honorer ce peuple-cyDes traits d’un si digne muffle :Le dogue est pourveu d’appas ;Il est jusques au trespasDoux et fidelle à son maistre ;Et le barbare, le traistre.Monstre assez qu’il ne l’est pas.
Donnons luy donc l’air farouche,En cette rebellion,Non d’un genereux lion,Mais d’un cheval fort en bouche ;Qu’il ait un peu du pourceau ;Et, reclamant le rousseauQu’en Parnasse l’on adore,Pour en faire une hydre encoreEsbranlons nostre pinceau.
La sottise et l’arroganceComposant toutes ses mœurs,Ses moins ineptes humeursSont pleines d’extravagance ;Sa fantaisie est sa loy,Son cœur abborre la foyDont il a chery le culte ;Il se plaist dans le tumulte,Et fait la nique à son roy.
La rage qui l’esperonneContre l’ordre aux sacrez vœusNon plus en or qu’en cheveusNe peut souffrir de couronne.Il voit d’un œil d’attentatUn auguste potentatDans la dignité supreme,Et, rompant son diademe,Veut deschirer son estat.
Il est vray que la noblesse,Du moins aucuns de ce ranc,D’un cœur assez pront et francS’oppose au fer qui le blesse ;Il est vray que par miliersOn a veu des escoliersPleins de gloire et de courage,Pour soustenir cet orage,Desmeubler les rateliers :
L’un s’est armé d’une gaule,L’ornant de maint affiquet ;L’autre d’un fust de mousquetS’est enorgueilly l’espaule ;L’autre, de qui le minoisSent le docteur hybernois,S’est pris le crin dans un casque,Et l’autre, un peu lourd et flasque,A peté sous le harnois.
Mais bien que par leur conduitteCharles regne dans Oxfort,Cela n’est pas assez fortPour mettre l’audace en fuitte ;Il faut bien d’autres soudars,Il faut bien de meilleurs darsQue ceux de leur escritoire,Pour frustrer de la victoireLes rebelles estendars.
Ces malignes Testes-rondes,A qui le trosne est suspect,Des escluzes du respectOnt levé toutes les bondes ;De cruels desbordemensAvecques des grondemens,Forçant digues et chaussées,Des tours les plus exhausséesSappent les beaux fondements.
En ce lieu la republiquePrend la monarchie au corps,Et pour vaincre ses effortsTente le droit et l’oblique.Je les voy s’entre-lutter,Je les entens disputerDe la grandeur souveraine ;Et desjà dessus l’arèneL’une a pensé culbuter.
Toutesfois la monarchieSubtile en tours de BretonSera bientost, ce dit-on,Des bras de l’autre affranchie ;Et pourveu qu’en ce debatLe Picte au pouilleux grabatChez soy vive, main-en-poche,La vieille athlete qui clocheAura l’honneur du combat.
Ainsy jadis un EntelleTout cassé, mais courageux,Dans une isle, à ces durs jeuxRendit sa gloire immortelle.Darès en eut sur le groin.Il luy fit voler au loinLa creste de son estime,Puis assomma la victimeD’un horrible coup de poin.
Qu’on en verra d’immoléesAu ressentiment royal,Si du monstre desloyalLes cornes sont ravalées !Pour dire ce que j’en sçay,Sans doute Manchestre et Say,Criaillans misericorde,D’une hache ou d’une cordeFeront le tragique essay.
Ce seront là des spectaclesBien dignes d’autres concoursQue ceux des chiens et des oursDans leurs sales habitacles ;Les bons et justes desirsAuront bien d’autres plaisirsA voir foudroyer ces testesQue de donner à des bestesLe plus beau de leurs loisirs.
Messieurs les parlementaires,N’estes-vous point hors du sensDe mespriser les accensDes voix les plus salutaires ?Ouy, je respondray pour tous ;J’ay veu maints terribles fousHurler comme dans les gesnes,Qui sous leurs pesantes chaisnesNe l’estoyent pas tant que vous.
De quels bourrus privilègesNous venez-vous estourdir ?Voulez-vous encore ourdirQuelques autres sacrilèges ?Vous avez mesdit des rois ;Vous avez brisé les croisAvec d’énormes blasphemesCependant, malgré vous-mesmes,Vos vaisseaux en ont de bois.
En votre presence indigne,Leurs antennes et leurs mastsGlorieux de cent climatsForment cet illustre signe.Il triomfe sur les flotsDe vos propres matelots ;Au plus haut de l’air s’esleve,Et quoy que leur cœur en creve,Se rit de tous vos complots.
Je m’estonne en ma cervelleQue, ne pouvant l’approuver,Vous n’essayez de trouverQuelque masteure nouvelle.Vos chefs de seductionDans la reformationOnt montré tant de manie,Qu’on reproche à leur genieCe deffaut d’invention.
Mais, à propos de navires,Comment souffrez-vous les nomsDe ces grands porte-canonsQui trenchoyent des maistres-sires ?Pour embellir vos projetsRecherchez-leur en d’abjetsAu gré de cette province,Puis-que et souverain et princeSont odieux et sujets.
Sur vos ondes revoltéesCes deux nobles prisonniersDes plus rudes mariniersOnt les larmes excitées.Leur pitoyable devoirDit : Las ! faut-il ainsy voirDeux miracles de NeptuneLanguir, par trop d’infortune,Sous un injuste pouvoir !
On a raison de les plaindre :Je l’ay fait en les voyant.Et mon despit flamboyantA murmuré sans rien craindre ;Les rochers en ont gemy,Les echos en ont vomyDes injures effroyables,Et l’enfer et tous les diablesDe terreur en ont fremy.
J’ay soûpiré, je l’advoue,Quand je les ay veus tous deuxEsclaves, nus et hydeux,Croupir le nez dans la boue ;Ilz n’ont plus cette fierté,Ce port, cette majestéQui montoit jusqu’aux estoiles,Et leur triste honneur sans voilesEst tout des-orienté.
Tels que sont dans une grangeDeux roussins mal estrillez,Ainsy sont-ils despouillezD’appas dignes de louanges ;Mais l’œil qui voit aujourd’huyEn quel abisme d’ennuyEst tombé leur propre maistreCroit qu’ils ne voudroyent pas estreEn meilleur estat que luy.
Il faut que tout se rapporteDans un semblable malheur,Et qu’une mesme douleurGeigne d’une mesme sorte.Il leur sierroit bien, vrayment,D’avoir de quelque ornementLa riche et pompeuse marque,Tandis qu’un si beau monarqueN’a qu’un pietre vestement !
Quelques-uns me pourront direQue chaque terre a ses lois,Et qu’en tous lieux tous les roisN’ont pas un esgal empire :On sait ce que l’aune en vaut,L’un siffle bas, l’autre haut,L’un vole en duc, l’autre en aigle,Et l’autre pris dans la reigleN’ose chanter : il le faut.
Je confesse qu’à cet ordreDe « Tel est nostre plaisir »,Tous, au gré de leur desir,N’ont pas le pouvoir de mordre ;Mais je n’approuveray pointQue pour debattre ce pointPar la seule violenceOn en vienne à l’insolenceDe mettre un prince en pourpoint.
Dieu ! quelle vicissitude !Où sont tous ces beaux habisOù brilloit de cent rubisLa superbe multitude ?Où sont ces trois diamans,Ces clairs prodiges charmansQui paroyent le front de JacquesLorsqu’il en faisoit aux pasquesD’autant d’yeux autant d’amans ?
Où luisent ces esmeraudes,Ces perles et ces saphirsQu’apporterent les zephirsDes regions les plus chaudes ?O besoin ! ô cas amer !Tout a repassé la merPour aller voir les plus froides,Et des mains fortes etroidesLes detiennent sous mesme air.
On crie en piteux langageAux cœurs tristes et loyaux,Hélas ! et fille et joyauxSont dans la Holande en gageLes perfides, les meschansQui forcent à batre aux chansEt marquises et duchessesSont cause que ces richessesEsclatent chez des marchans.
En quelle indicible peineCes barbares ennemisSur les eaux n’ont-ils point misUne genereuse reine ?Elle a couru des dangersOù tous ces demons legersQu’Eole anime de glaceAuroyent veu blesmir d’audaceDes plus hardis passagers.
Les vagues impétueuses,Comme du mauvais party,A ses yeux ont engloutyDe ses hardes somptueuses :En ces estranges baletsLes femmes de ses valetsOnt esté prises pour duppes ;Thetis porte de leurs juppesEt Doris de leurs colets.
Soit dit sans que nul en gronde ;Je ne m’en gausserois pasSi sa langue en ses repasN’en railloit devant le monde ;Car, comme on tient qu’il estdous,Lorsqu’on s’est sauvé des coupsD’en dépeindre l’horreur mesme,Ainsy d’une grace extrêmeElle en jaze au nez de tous.
Sa bouche royale et francheM’a conté tres-volontiersComme en neuf soleils entiers,Son dos ne vit toile blanche ;J’ay veu par descriptionLa belle receptionQui luy fut faite en un havre ;Et, ce qui le plus me navre,J’ay veu sa consomption.
Qui diantre ne seroit maigre,Eust-il esté gros et gras,Parmy tant de gens ingrasDont la douceur mesme est aigre ?Quel corps pourroit estre sainQuand l’esprit à son desseinVoit mal succeder les choses ?Et qui garderoit des rosesLes espines dans le sein ?
Race a tout vice portée,Peuple rogue et mal-nourry,La fille du grand HenryDoit-elle estre ainsy traitée ?Ne craignez-vous point qu’un jourL’astre qui de nostre courEst l’esperance et la joyePour la venger ne desployeEt sa haine et son amour.
Desjà la foudre esclatanteDe ce terrible neveuS’irrite, tonne et fait vœuD’embrazer tout pour sa tante.Si ce noble cocq de l’EstS’esquive une fois à BrestSelon ses justes envies,Mon doigt de toutes vos viesNe bailleroit pas un zest.
Mais il n’est pas necessaire,Pour vous mettre à la raison,D’armer en cette saisonUn si puissant adversaire.Qu’il r’alentisse son pous,Qu’il esteigne ce courrousQue desjà l’on a veu luire ;Je ne veux pour vous reduireQu’un vaisseau chargé de lous.
Qu’on verroit un beau mesnageEn cet infame pays !Que de troupeaux esbays !Que de meurtre et de carnage !Il faudroit bien lors songer,Au lieu de s’entre-mangerComme l’un l’autre vous faites,A banir de vos retraitesCe grand mangeur estranger.
Vostre seul dieu, vostre ventre,En auroit bien dans le dosVoyant tout parsemé d’osDes extremitez au centre ;Car les avaleurs de poisVous nomment, tout d’une vois,La fleur de la gourmandise ;Ce n’est pas que j’en mesdise,Mais point de bœuf, point d’Anglois !
On ne doit point mettre en douteQue ces gloutons inconnusNe fussent les mal-venusS’ils enfiloyent cette route :Le seul titre de forain,Dans le temps le plus serainEt le plus exent de guerre,Fait trouver en AngleterreFront de marbre et cœur d’airain.
Là, qu’un estonnement cesse ;Il ne faut plus s’esbayrDe vous voir ainsy hayrEn ce lieu prince et princesse ;J’ay decouvert le pourquoy ;C’est assez dit, je vous oy,Gent qu’inspire une megere,Vostre reine est estrangereAussy bien que vostre roy.
Le bruit commun de cet ageTrop fertile en mal-vueillansEst qu’ils sont plus CastillansQue les bazanez du Tage :La Tamise au vaste coursMe le prosne tous les joursD’une onde libre et hauteine ;Et les nymphes de la SeineTiennent le mesme discours.
Ha ! seroit-il bien possibleQue Charles et sa moitiéA l’espagnole amitiéEussent le cœur accessible( ?Ces conseillers malheureux,Qui sentent pleuvoir sur euxMille traits d’ire et de blâme,Auroyent-ils gasté leur ameD’un venin si dangereux ?
Non, non, je ne le puis croire,Quoy que mon œil m’en ayt dit,Leur sens perdroit son creditEt leur foy deviendroit noire.Ils ont promis et juréPar le grand orbe azuréQu’ils seroyent toujours des nostres.Encor que leurs bons apostresTout bas en ay’ent murmuré.
Si dans ce pact ils ne durent,S’ils nous trompent, à leur dam ;Tous les héritiers d’AdamN’observent pas ce qu’ils jurent ;Je ne le sçay que trop bien :Un prince qui me croit sienEt qu’ont exalté mes veillesM’a promis monts et merveilles,Et cependant, niffle, rien !
Mais passe, changeons de notte,Et, reprenant mon tableau,Faisons crier sous le fleauAlbion la huguenotte.Disons plustost s’il luy plaistQue son cerveau se repaistDe tant d’erreurs insenséesQu’elle mesme en ses penséesNe connoist plus ce qu’elle est.
C’est pourtant un monstre énormeUn monstre lousche et pervers,Qui de cent vieux corps diversUn corps tout nouveau se forme :Il blesse tout droit divin,Il l’encherit sur CalvinEt sur son antagoniste ;Bref, c’est un zelé BraunisteQui ne veut ny pain ny vin.
Ouy, ce monstre d’hérésieEst bien pire qu’un Luter ;Il retrenche le PaterEt n’est rien que frenesie.Les cagots des puritains,Ceux du baptesme incertains,Sous sa baniere s’amassent,Et là d’autres s’entr’embrassentQuand les flambeaux sont esteins.
De là viennent les incestesQue vous nommez liberté,Peuple dont l’impiétéProduit des maux si funestes :De là viennent les sermonsQue vos orgueilleux demonsFont éclater dans ces templesQui ne sont pas assez amplesPour l’effort de leurs poulmons.
Je ne leur fay point d’escornesEn les appelant ainsy ;La pluspart d’eux ont ycyLe front ombragé de cornes ;Souvent, au lascif esbat,Pour la valeur d’un rabatLeurs belles et propres famesLeur font payer en infamesLe mespris du celibat.
Ce sont des choses estrangesQue ces diables de docteursPar leurs charmes seducteursEspousent toujours des anges.Si dans tout un grand circuitUne seule beauté luit,C’est pour monsieur le ministre,Ou d’une langue sinistreChacun fera bien du bruit.
Ils veulent bien des compagnes,Mais des maistres, point du tout ;Les chetifs sont au bas boutEscartez dans les campagnes ;Ces tiltres et vains et nus,Ces noms à faux retenusDe leur eglise premiere,S’en vont perdre la lumiereEt disent leur in manus.
Au fonds, pour de tels evesquesMon cœur n’est guere affligé,Et je seray bien changéSi je pleure à leurs obsèques ;Qu’on les fasse prisonniers,Ou qu’ils trottent les derniers,Privez de leur train superbe,Je diray : bren du proverbe,S’ils ne deviennent musniers.
Je n’ay regret qu’à ces orgues,Qui depuis leur marrissonN’ont en aucune façonMontré leurs joyeuses morgues ;Elles n’osent esclairer,Elles n’osent profererUn mot sous les doigts habiles,Et leurs soufflets immobilesN’osent mesme respirer.
De leurs voultes mal regiesLes chanoines sont exclus ;Elles ne respondent plusAux bruyantes liturgies ;On n’oit plus comme autresfoisRetentir les grosses voixDes basses aux rouges trongnesQui, grimassant en yvrongnes,Absorboyent fluste et haubois.
La musique rejettéeNe regne qu’au cabaret,Où le blanc ou le clairetVoit sa gloire frelatée ;Seulement quand du soleilAvec un leste appareilLes chevaux refont gambade,Quelque malheureuse aubadeVient lanterner mon sommeil.
J’ayme bien cette science,Mais ces fascheux menestriersOnt fait perdre les estriersCent fois à ma patience ;Ils s’en viennent tour à tourDevant l’huis de mon sejourForcer ma bource à respondre.Le diantre puisse confondreLeurs cornets et leur bon-jour.
Les voleurs nous persecutentD’assez d’autres instrumens,Sans que ces aigres tourmensSurmoy leur quinte executent ;Ils m’ont fait assez blesmir,J’ay peine à m’en raffermir,J’en ay l’esprit en escharpe,Et leur traistre jeu de harpeM’empesche assez de dormir.
Ils ont pris nostre vaisselleFaitte de beaux patagons,Et, forçant portes et gons,L’ont mise sous leur aisselle ;Mais quoy ! le sage indigent(Ce m’a dit un vieux regentQui se plaignoit d’un caterre)Mange dans des plats de terreComme dans des plats d’argent.
Fort peu de la noire trouppeEn ont sauvé leur butin ;Il semble et soir et matinQu’on les ait encor en crouppe.Par leur main, faitte en râteau,L’un en est pour un couteau,L’autre pour une rapiere,Et l’autre chez la fripiereVa pour r’avoir un manteau.
Chacun en est sur les plaintesValizes, castors et gansOnt senty de ces brigansLes dommageables attaintes ;Ils en ont eu plus de set,Et moy qui fay ce versetOù ma belle humeur se joue,Qu’on s’en raille ou non, j’advoueQue j’en suis pour mon gousset.
Encore est-ce un grand miracleQu’ayant pris les mal faiteurs,Au gré des soliciteursThemis ait rendu l’oracle.Je m’en esmerveille aussy,Car en semblable soucyQue l’on crie ou que l’on beugle,On trouve que cette aveugleEst sourde et muette ycy.
Nous avons, sans un Hercule,Veu ces Cacus expirer ;Ils nous ont fait admirerLeur supplice ridicule ;Six d’entr’eux, le chanvre au cou,Pour aller on ne sçait où,Ont dancé sur le modelleD’une livre de chandellePendue à quelque vieux clou.
Une insensible constanceLes a guidez au trespas ;Ils ont trouvé des appasEn l’horreur de la potance ;A les ouyr discourir,A les voir ainsy perirD’un air que presqu’on envie,On auroit creu que leur vieN’eust jamais fait que mourir.
Mais cette froideur brutale,Ce ladre et stupide effortEn l’infame et vile mortD’ordinaire ycy s’estale ;Ycy Lucas et Babet,Après maint gay quolibetDit devant une taverne,Pour s’espouser dans l’AverneSe fiancent au gibet.
Un drille, au jeu sans revanche,Narguant la crainte et l’espoir,Retente le billet noirPour la moindre piece blanche ;Bref, l’Anglois est un oysonSi fait à la pendaison,Qu’au premier mal qu’il se forgeIl se pèse par la gorgeAux poutres de sa maison.
Si dans la mort glorieuseIl estoit ferme à ce point,Que ne reduiroit-il pointSous sa main imperieuse ?Son sort qui va de traversEngloutiroit l’universComme on gobe une huistre crue,Et de sa puissance accrueIl feroit pleurer mes vers.
Mais le pauvre miserableM’excusera si je dyQu’il n’est rien de moins hardyDans le peril honorable :Je l’ay veu moy-mesme en RéPasle, tremblant et bourré,Regagner la plaine bleueEt laisser avec sa queueSon vain orgueil desferré.
Cependant, encor il ose,Sous ses destins avilis,Brailler qu’autresfois nos lysOnt fait hommage à sa rose ;Le cocq qui de toutes pars,Et hors et dans les rempars,Le fier lyon espouvante,Fit la poule, à ce qu’il chante,Devant ses trois leopars.
Ces sornettes me font rire,Et j’y respons en un mot :Du temps du roy GuillemotLe cas estoit bon à dire ;Tout se pouvoit dire alors :La France, en d’aspres discors,Avoit la France à combatre,Et souslevoit pour s’abbatreSes membres contre son corps.
C’estoit, non l’Anglois superbe,Mais le Gascon martialQui des Normans partialAvec eux empourproit l’herbe ;C’estoit, en son dueil récent,Un qui, fier à l’innocentEt cruel à sa patrie,Pour une teste meurtrieEn vouloit foudroyer cent.
Aussy, dès-que tous ces rustresReconnurent leur vray chef,On vit voguer nostre nefSous des auspices illustres :L’air desarmé de courrous,L’onde calme, les vents dous,Favoriserent nos voiles,Et le bonheur des estoilesN’esclata plus que pour nous.
Une Jeanne, au gré du trosne,D’un Jean la prise vengea,Si tost qu’elle s’erigeaDe bergere en amazône ;Les milors furent rossez,Les chasseurs furent chassez,Et Henry, dans cette guerre,Comme un autre Jean-sans-terre,En paya les pots cassez.
Cette terrible poulette,Pour Charles faisant le cocq,Fit bien sentir en ce chocqD’autres coups que de houlette ;Ses bras jeunes mais puissans,Ses bras toujours agissansDans la belliqueuse presseMontrerent bien leur adresseContre les loups-ravissans.
J’en dirois bien davantageTraittant la matiere à plein ;Mais le grave ChapelainSe l’est choisie en partage.Son stile laborieux,Ses vers grands et serieuxEn font revivre la gloire,Et nous rendent par l’histoireDoublement victorieux.
La pucelle magnanimeY comble encor tout d’effroy,Et sur un fier palefroyEncor du glaive s’escrime :Elle y fend les bataillons,Et, de tragiques bouillonsEnflant son noble courage ;Y fait ce qu’un rude orageFait aux tresors des sillons.
Sa main y lance la foudreDont son œil forme l’esclair,Son bel œil qui perce l’airDans des nuages de poudre ;L’ire y devance ses pas ;Sa valeur et ses appasY blessent le corps et lame,Et par le fer et la flameElle y donne le trespas.
L’encre de ses braves gestesEst d’un or meslé de sang,Où luisent au plus haut rangDe beaux spectacles funestes ;Tout y cede à sa vertu,Et le vain Anglois batu,S’y renoyant dans les larmes,Y quitte encor à ses armesLe sceptre à tort debatu.
Elle y suit dans la mesléeDunois au cœur de lyon ;Orleans comme IlionY voit sa Penthezilée.Mais, graces au bon destin,L’ennemy foible et mutinN’y voit point pour luy d’Achile,Et devant cette ample villeIl perd encor son latin.
Il y perd de plus encoreLe sens, la vie et l’honneurQuoy qu’aux airs d’un tel sonneurLa honte même s’honore :Le lasche est trop bien traitéD’estre dépeint et frottéPar un si noble genie,Et sa propre ignominieEn tirera vanité.
Il n’a garde d’y respondre,Avec son sot baragoin ;Sa muse au front de sagoinSe verroit bien tost confondre ;Il est bien assez matoisPour juger que ce patoisBourru, vilain et frivoleEst un oyseau qui ne voleQu’aux environs de ses tois.
Il a neanmoins l’audaceDe vanter ses rimailleurs ;A son goust ils sont meilleursQue Virgile ny qu’Horace.Seneque au prix d’un JansonPour la force et pour le sonN’est qu’un poete insipide,Et le fameux EuripideN’a ny grace ny façon.
Bon Dieu ! quelle impertinence !Qui la pourroit supporter ?Cela feroit chévreterLa plus sage contenance.Anglois, d’opprobes noircy,Appolon t’appreste icyUne gresle de nazardesSi jamais tu te hazardesA me reparler ainsy.
Nostre admirable CorneilleEt mon rare Colletet,Mettront au jour un motetQui t’estrillera l’oreille ;Les chers L’Estoile et BaroFeront ensemble un haroSur tes plattes comedies,Et cent autres voix hardiesT’accoustreront en zero.
On n’a que faire d’entendreTes carmes durs et glacez :C’est de l’anglois, c’est assez,Ils seront reduits en cendre ;Mais laissons-là tes auteurs,Laissons-là tous tes vanteursDignes du mesme suplice,Et, r’entrant dans nostre lice,Bernons un peu tes acteurs.
Nos moindres joueurs de farcesValent tous ces histrions ;Par pitié nous en rionsEntre des sots et des garces ;Ces Landores, ces benests,Parlans en vrays sansonnetsQui ne sçavent ce qu’ils chantentLes amoureux represantentChapeaux entez sur bonnets.
Un roy petune en sa chaizeTandis qu’un begue discourt ;L’un est borgne, l’autre est sourtEt n’a ny rabat ny fraize ;L’autre, attaint du mal des dents,Estonne les regardansDe sa joue enveloppée,Et l’autre fait la pouppéeAu gré des yeux impudents.
Ycy l’un trop tost se montre,Et là l’autre, rebondyD’un contre-temps estourdyHeurte l’autre qu’il rencontre ;L’un, disant Gots pour Romains,Ou les dieux pour les humains,Rougit comme une escrevice ;Et l’autre, simple et novice,Ne sçait où mettre ses mains.
Quelquesfois, pour intermede,Leurs plats et maigres bouffonsOsent, dessous des chiffons,Jouer la pauvre Andromede ;Quelquefois, venus des cieux,Ils dancent droits comme pieuxDes moralités muettesOu de sottes pirouettesIls esblouissent les yeux.
Entrechas et caprioles(Dieu sçait combien à propos)Respondent d’un pié disposTant aux sistres qu’aux violes,Et le roy des instrumens,Diffamé de tremblemensDont le cliquetis me tue,En rebec se prostitueA ces goffes mouvemens.
Tantost l’on revoit au monde,Faits comme des bandoliers,Artus et ses chevaliersGloire de la Table-Ronde ;Tantost l’antique Merlin,Enfant d’un esprit malin,Hurle en ombre vaine et pasle,Et tantost s’exibe en masleLa Reine au nez aquilin.
Tost après le tambour sonne ;Tout retentit de clameurs.L’un crie en saignant : Je meurs !Et si l’on n’occit personne.Les feintes, les faux combasFont trembler, et haut et bas,Le cœur du sexe imbecile,Qui laisse œuvre et domicilePour jouir de ces esbas.
L’une, voyant l’escarmouche,En redoute le progrès ;L’autre, oyant de beaux regrets,Pleure, s’essuye et se mouche ;L’autre, à l’aise sur le eu,Gabant vainqueur et vaincuGruge quelque friandise,Et l’autre avec mignardiseRit auprès de son cocu.
Mere, fille, tante et niece,Bourgeois, nobles, artisans,Voudroyent que de deux cents ansNe s’achevast une piece ;Ces nigaux de citadinsApplaudissent aux badinsDe cris, de mains et de testes,Et se monstrent aussy bestesQue leurs brusques guilledins.
Au sortir de leurs theâtres,Qui font la figue à Bandel,Leurs femmes vont au bordel,Dont elles sont idolastres ;Les facquins le sçavent bien,Mais ils n’osent dire rienDe peur d’avoir sur la mine ;Car la bische ycy domineEt traitte le cerf de chien.
Là, moins sujettes au lucreQu’à l’impudique plaisir,Elles arment leur desirDe vin d’Espagne et de sucre ;Là les ruffiens enyvrez,Aprez les assauts livrezA table et dessus la couche,Encor la douceur en boucheSouvent se trouvent poivrez.
Les plus modestes d’entr’ellesEntrent où Bacchus reluit ;Elles y sont jour et nuit,Vieilles, jeunes, laides, belles :Vous diriez, à voir leur becDonner au verre un eschec,Qu’à contre cœur il se lave ;Et cependant il n’est caveQu’elles ne missent à sec.
Aussy leur fascheuse halèneSe faict-elle bien sentirQuant un rot tonne au partirDe leur ratelier d’ebène ;L’air mesme en est infecté :Car, et l’hyver et l’esté,Trinquer sans eau, c’est leur gloire,Et ces impures au boireN’ayment que la pureté.
Enfin leur charbon de terrePut bien moins qu’elles ne font ;Enfin ma main se morfont,S’eschauffant sur l’Angleterre.C’est le pire des climas ;La nue y fait un amasD’objets tristes et funebres ;Je n’y mange qu’en tenebresEt n’y boy que des frimas.
On n’y marche dans les villesQue sur des cailloux pointus ;On n’y voit que pas tortusEt que morgues inciviles.Là, pour le haut du pavé,L’un est attaint et grevéPar le choc d’un coude rogue,Et l’autre avec un french-dogueEst entrepris et bravé.
La Nimphe, pronte aux remarques,Leur a beau dans ses rapportsCorner l’accueil dont nos portsDaignent obliger leurs barques ;Elle a beau mettre en avantCombien Paris, leur servant,A Londres mesme est affable :C’est les bercer d’une fableEt semer le grain au vent.
Non, je n’ay rien veu de rudeComme l’abord d’un Anglois ;Il triomphe sous les loisDe la noire ingratitude.Ayez fait pour luy cent pas,Ayez gorgé de repasSa bedaine à toute espreuve,Si dans la rue il vous treuve,Il ne vous connoistra pas.
Ce trait aigu se descocheSur l’un de ses plus grans dains ;Ses froideurs et ses dedainsMeritent bien qu’il l’embroche.Quoyqu’il soit de premier rang,Il en aura dans le flanc,L’infame qu’il est, l’indague,Et je croy qu’un coup de dagueEn tireroit moins de sang.
Ce n’est pas qu’on se soucieNy d’eux ny de leurs banquets ;Ils n’ont point de saupiquetsDont je ne les remercie ;Et, bien que j’avoue à tousQue des couleurs ny des goustsIl ne faut point qu’on dispute,Leurs plats serviront de butteA quelques uns de mes coups.
Qui ne banderoit sa quaisseVoyant leurs souillons crottezMarier dans les pastezLa confiture à la graisse ?Quel moine au ventre bouffyAccepteroit le deffyD’avaler leurs tripotages ?Et devant tous leurs potagesQuel Montmor ne diroit : Fy ?
Pour moy, laissant leur mangeaille,Je dis et redis : Fy d’eux !Et voudrois voir deux à deuxNoyer toute la canaille.Je voudrois qu’à son retourCharles les fist quelque jour,Pour leurs injures atroces,Donner aux bestes ferocesQui rugissent dans leur tour.
Ha ! que les griffes royalesDe ces nobles animauxVengeroyent d’horribles mauxSur ces ames desloyales !Que leurs yeux seroyent ardentsContre ces durs presidentsQu’en vain nos sages exhortent !Et que ces grands noms qu’ils portentFourniroyent d’ire à leurs dents !
Quand je passe dans leur Bource,Où le cizeau sous les doigtsA mis en pierre leurs rois,Dont Guillaume fut la source,Je me sens soudain saisirD’un juste et mortel desirDe les voir, gros de vengeance,Trébucher sur cette engeanceEt les plus traistres choisir.
Quelque chose qu’on m’en die,J’estime la royauté ;J’y remarque une beautéQui rend toute autre enlaidie.Ouy, sans aucun interestA la servir je suis prestOu de la plume ou du glaive,Et jusqu’aux roys de la feveLe caractère m’en plaist.
Que si, prenant sa deffence,Je l’ay peinte en ses malheursAvec d’estranges couleurs,Honny soit qui mal y pense.Je suis assez circonspectEt sçay bien qu’à son aspectDelicat, tendre et sensible,C’est un crime irremissibleQue de perdre le respect.
Et puis ma fleche ne viseQu’à ces cœurs sans foy ny loyQui voudroyent d’un triple royFaire un doge de Venise.Je n’en veux qu’à ces mutins,Qu’à ces bourreaux, ces lutins,Qui tourmentent leur bon maistreEt qui de maint pauvre prestreArrachent les intestins.
Ces Turcs ont cassé les vitresDe cent temples esclatans,Croyant bien en mesme tempsEn effacer les saints titres ;Mais, malgré leurs propres yeux,L’Eglize a bien en ces lieuxD’autres vestiges qu’un verre ;Elle en montre sur la terreQui s’eslevent jusqu’aux cieux.
Les hauts clochers leur reprochentLeur haute infidelité,Les tombeaux leur duretéA l’instant qu’ils s’en approchent.Enfin, pour la mettre à bout,Il faudroit fracasser tout,Jusqu’aux os des vieux monarques ;Encore par d’autres marquesSe verroit-elle debout.
Laissons là les choses saintes,De peur de les profaner,Et songeons à terminerEt nos brocards et nos plaintes.Aussy bien doy-je en effaitMe croire assez satisfaitDes pierres que j’ay ruées ;Mais encore deux huées,Et puis nous dirons : C’est fait.
Si parfois quelque homme rare,Tel qu’un illustre Baccon,Si quelque amy d’Helicon,Naist en ce pays barbare,C’est un seul astre en la nuict,Un guy sacré dont le fruictDe la perle est la peinture ;Il est d’une autre natureQue l’arbre qui l’a produit.
Quant au reste, pour te dire,Ou cher ou hay lecteur,Qui de ces vers est l’autheur,Et qui t’a fait geindre ou rire,Si ce n’est ce Saint-Amant,Ce bon pifre à l’air charmantQui fut autrefois à Romme,Il luy ressemble, et se nommeLe Democrite normant.
C’EST FAIT !
De Londres, le 12e de febvrier 1644
1080 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. JANNET Libraire, 1855· Sources