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Œuvres complètes, 1659· La genereuse Second idylle heroique du sieur de saint-amant

La genereuse

Marc-Antoine Girard de Saint-Amant· 1026 vers

Pendant que mon auguste ReineResiste aux outrages du sort,Muse, pour un dernier effort,Chantons sa gloire dans sa peine.Employons aujourd’hui mais d’un air de grandeur,Un noble et saint reste d’ardeur,Qui nous purge d’ingratitude ;Et, comme fait ce bois où je fais mon estude,Accordons l’ombre et la splendeur.

Jamais retraite solitaireNe fut plus propre à mon loisir ;Je n’en pourrois jamais choisirQui, pour mon luth, sceust mieux se taire.Tout ayde à mon dessein, tout en cette saison,Si muable en sa liaison,Sert à m’en ebaucher l’idée :Elle est rude, elle est belle, et mesme secondéePar l’assiette de la maison.

Ce vieux et morne païsage,Ces tertres nus, ces tertres verts,D’un destin estrange et diversMe representent le visage.Ces fresnes hauts et droits qui bordent ces ruisseaux,Aussi bien que les arbrisseaux,Me semblent renversez dans l’onde ;Et, pour peindre à mes yeux les disgraces du mondeDe leurs bras ils font des pinceaux.

Mais comme en la seule apparenceLeur sommet est precipité,L’erreur mesme et la veritéM’instruisent de leur difference.Ils sont toujours debout, ils souffrent cent debats,Ils s’obstinent dans les combatsDes plus effroyables tempestes ;Ils portent jusqu’au ciel les honneurs de leurs faistes,Et rien ne les peut mettre à bas.

Il est bien vray, monstrant leur force,Qu’agitez, et non abbatus,Us n’ont besoin d’autres vertusQue celles qui n’ont que l’ecorce.Il faut que de leur cœur, un esprit vigoureux,En des assauts si dangereux,Parte et monte de branche en branche ;Et que, pour s’affermir, si-tost que l’une pancheL’autre se releve sur eux.

Mais quoy, cette glace liquideOù je les voyois jusqu’au fond,Toutes leurs images confond,Se change, se trouble et se ride.Ce n’est plus qu’un torrent qui dedaigne ses bords,Un fier torrent dont les efforts,Sous ces bois et tristes et sombres,Semblent en leur murmure, ayant detruit les ombres,Parler de detruire les corps.

Il en menace les moins proches,Il gronde, il ecume, il fremit,L’echo des rives en gemitDans la concavité des roches.Toutesfois sa fureur, terrible à voir marcher,S’efforce en vain de detacherLes sourds liens de ces grands arbres ;Leur pié fait teste aux flots, et, comme autant de marbres,Rien ne sçauroit les arracher.

Tels croy-je voir en leur constanceL’un et l’autre royal objetDe qui j’exprime en ce sujetLa genereuse resistance.Tel me representay-je en son rapide coursCet orgueil, l’effroy de nos jours,Dans les beaux champs de Varsovie ;Champs, helas ! où la mort à peine laisse en vieSes cruels et propres vautours.

Ah ! quand je viens à me repeindreLe lustre où j’ay veu cet estat,Que je deteste l’attentatQui s’est allumé pour l’eteindre !Que j’y voy d’injustice et de presomption !Que dans cette estrange actionJe trouve la gloire honteuse !Que la palme m’en choque, ou certaine ou douteuse,Et que j’en ay d’émotion !

Quoy ! je verray des yeux de l’ameCes inhumains, ces criminels,Rompre des pactes solennelsSans que j’en tonne dans le blame !Je verray ces felons, de trop d’espoir comblez,A des voisins presqu’accablezFaire encor de lasches insultes !Et parmy tant de maux, d’horreurs et de tumultes,Mes sens ne seront pas troublez !

Est-ce donc ainsy que l’on payeCe que l’on doit au propre sang !Et quand il coule par un flancL’arreste-t’on par une playe ?Est-ce ainsi qu’un pays justement pretenduA son vray seigneur est rendu ?Le rendre, est-ce en ravir un autreLa maniere en est rare, et jamais dans le nostreSecret ne fut moins entendu.

Mais que fait ma digne princesseEn ceste enorme invasion ?Son cœur dans la confusionSe permet-il quelque bassesse ?Non non, bien qu’elle cede à l’orage excité,Bien qu’elle en sente l’aspreté,Ses grands pas n’ont rien de la fuite ;Et qui voit sa retraite admire en sa conduiteUne mobile fermeté.

En tous lieux elle est agissante,Elle est intrepide partout ;Aucun revers n’en vient à bout,Et, quoy que foible, elle est puissante.Elle l’est en effet, elle l’a bien fait voir ;Mais c’est de l’unique pouvoirQui du ciel s’epand sur la terre,Qui peut changer en marbre une piece de verre,Et qui fait tout vivre et mouvoir.

Ce n’est pas qu’un regret sensibleNe fasse en elle ses efforts ;Mais, s’il la surmonte au dehors,Au dedans elle est invincible.Dans le coup impreveu d’un si rude malheur,Sa raison souffre sa douleur,Sa constance approuve ses larmes,Et jamais à soy-mesme elle ne rend les armesQu’elle ne montre sa valeur.

Ni pour travaux, ni pour atteintes,Ni pour un palais envahy,Jamais son cœur ne s’est trahyJusqu’à faire d’indignes plaintes.Cette ame grande et belle, en son propre tourment,S’oppose à tout ressentimentSi-tost qu’il s’oppose à sa gloire :Sa peine est magnanime, et la vengeance noireNe la tente pas un moment.

L’honneur pourtant de la couronne,Où le sien mesme est en danger,L’oblige et veut qu’à se vengerToute entiere elle s’abandonne.Elle s’y porte aussi, mais d’un cœur noble et haut,Qui, faisant voir ce qu’elle vaut,La rend aux siecles memorable,Et qui d’un bel excès, seul à soy comparable,Se passe et fait plus qu’il ne faut.

Dejà de l’humble SilesieElle avoit honoré le sein,Dejà l’effet de son desseinLa pressoit dans sa fantaisie,Quand, pour l’eclorre au jour, à l’instant elle part,Revoit le funeste rempartQue l’ennemy venoit de rendre,Rejoint son Cazimir, et de tout s’en vient prendreSa glorieuse et digne part.

Dieu ! quelle bouche pourroit direL’accueil de ces grands demy-dieux !Hé ! que l’absence de leurs yeuxCache de choses à ma lyre !Il faut qu’on s’imagine et de voir et d’ouirTout ce qui peut les réjouirEn des façons tendres et graves,Et, sçachant leurs projets et resolus et braves,Du futur mesme il faut jouir.

Comme un lyon et sa compagne,Qu’un trait de foudre a separez,Enfin rejoints et r’assurezMontrent leur joye à la campagne,Telles me peins-je à l’œil, sous un juste rapport,En l’air, au geste, en l’aise, au port,Ces deux moitiez plus qu’heroïques ;Et je conçoy sans peine, en leurs baisers pudiques,La majesté dans le transport.

Leur feu que le Ciel authorise,Feu qui ne peut jamais dormir,Va de Louyse à Cazimir,Vient de Cazimir à Louyse.Une chaste langueur, un regard vif et saint,Qui s’emancipe et se contraint,Passe et repasse d’ame en ame ;Leur amour se respecte, et l’on voit dans leur dameCombien leur cœur en est attaint.

Après ces preuves mutuellesDe leur pure et forte amitié,Ils vont revoir, non sans pitié,Des choses tristes et cruelles.Ils vont revoir ces parcs, ces lieux jadis si beaux,Où tous les celestes flambeauxSembloyent sousrire à la nature,Et de qui maintenant, ô sanglante avanture !Les rossignols sont des corbeaux.

Ils en regardent le parterreD’aspres espines herissé ;Ils y trouvent tout renverséPar les fieres mains de la guerre.Que si quelque arbre y reste, il ne s’offre à leur œilQue comme en un sombre cercueilSous la hauteur de mille orties ;Le jardin s’en afflige en toutes ses parties,Et l’air mesme en porte le dueil.

Mais tel qu’il est, ma reine augusteY gouste encore des appas,Et croit qu’en destourner ses pasSeroit commettre un acte injuste.Il semble qu’elle voye en un pront avenirQu’il a droit de la retenirComme le champ de ses merveilles ;Il semble que l’honneur, luy bruyant aux oreilles,Dejà l’en vienne entretenir.

Enfin sur la Vistule ayméeIls jettent leurs nobles regards ;Ils y racontent leurs hazards,Ils y parlent de leur armée.La Nymphe de cette onde, écoutant leurs discours,Tremble, gemit, suspend son cours,S’estonne et hausse les espaules,Et plaignant leur fortune, à l’ombre de ses saules,Elle en plaint mesme le secours.

D ès qu’elle oit que le Boristhene,Que le farouche TanaïsMarche pour eux vers ce pais,Elle en tient la perte certaine ;Elle semble leur dire, encore que sans voix,Que ses compagnes ni ses boisNe peuvent souffrir le Tartare,Et que dans ses malheurs, barbare pour barbare,Elle aime autant les Suédois.

Louyse, à qui le cœur augureQuelque sinistre évenement,Est dans le mesme sentiment,Et rien de bon ne s’en figure.Je crains, dit-elle au roy, dans leur grave entretien,Que pour mon mal et pour le tienL’infidelle ne s’achemine,Que le Ciel ne s’en fasche, et que nostre ruineNe vienne de nostre soutien.

Bon Dieu ! quel etrange remede !Dont le sceptre cher à nos doigtsDes adversaires de la croixFera son espoir et son ayde !Donc ainsi nostre honneur en leurs mains se commet ;Donc nostre teste s’en prometUn laurier franc et legitime !Ah ! c’est faire a l’Olympe un appui de l’abymeEt s’asservir à Mahomet.

Dejà leurs trouppes violentes,Dejà leurs chefs licencieux,Sous un pretexte officieux,Font mille choses insolentes ;Dejà dans ces quartiers leurs desordres mutins,Le triste vent de leurs butins,En anticipent la venue,Et dejà leur humeur, qui n’est que trop connue,Me fait trembler pour nos destins.

Je sçay, dit le sage monarque,Que je devroy les rejeter.Si tout seul je pouvois lutterContre les flots où je m’embarque.Je le sçay, je l’avoue, ô mon noble soucy !Mais je n’ignore pas aussiLes fortes raisons des exemples ;Tu m’en dirois toy-mesme, et j’en ai d’assez amplesPour vaincre tout scrupule icy.

La sainte équité de nos armes,Le Ciel, qui voit nostre besoin,Veut que tu repousses bien loinLes vains spectres dont tu t’alarmes.Agissons donc en tout en esprits avisez ;Les moyens seront excusezPour la justice de la cause,Et je ne pense pas qu’on en pense autre choseQuand on les aura bien pesez.

Si tout ce qui nous doit hommageEstoit encor dans le devoir,Je ne voudrois pas recevoirCeux dont tu n’attends que dommage.Je les ferois marcher au delà de ces montsOù Borée aux larges poulmonsEsvente son cruel empire.Enfin je ne m’en sers, si j’ose ainsi le dire,Que comme Dieu fait des demons.

Tandis que ces choses se passentDans ce jardin si mal traité,Je voy d’un et d’autre costéToutes les forces qui s’amassent.Charles, plein de soy-mesme et fier d’heureux succès,Charles, hardy jusqu’à l’excès,Comme un taureau leve la corne,Mugit, escume, souffle, et, remarchant vers Thorne,Va pour vuider le grand procès.

D’une fidelité coupable,Brandebourg le joint et le suit ;Leurs ardents chevaux, jour et nuit,Font autour d’eux voler le sable.Une aspre impatience, un desir de charger,Deffend le boire et le mangerA leur course et muette et pronte,Et, pour plaire à leurs pas, leur plus pesante fonteEn liege semble se changer.

Le Meurtre, affamé de victimes,De cent blessures tout couvert,Y rit de voir le champ ouvertA tous ses honorables crimes.L’Impunité, sa sœur, et le Courroux sanglant,Courroux soi-mesme s’aveuglant,L’accompagnent avec l’Outrage ;L’Orgueil au ciel s’y hausse, et l’on y voit la RageQui ne peut parler qu’en beuglant.

Mais donnons un peu nostre veueA ce rempart pris et repris,Où nostre héroïne sans prixD’ardeur est dejà toute esmeue.Voyons-la s’apprester, avec ce digne roy,A perir ou faire la loyA ceux qui la leur veulent faire ;Disons de nos guerriers la pompe militaire,Puis nous en montrerons l’employ.

Muse, qu’allons-nous entreprendre ?A peine en sommes-nous instruits,Et cependant, sur quelques bruits,Aux aages nous voulons l’apprendre ;Encore la pluspart de ces bruits passagersSont et si vains et si legersQu’on n’y peut donner de creance,Et souvent, après tout, la seule bienseanceFait les vrais et les mensongers.

Ne laisse pas pourtant, ô Muse,D’en esbaucher quelques portraits,Et, si tu manques en leurs traits,L’absence t’en sera l’excuse.Peut-estre qu’un beau jour, ton beau feu rallumé,Ton grand crayon, mieux informé,Achevera cette peinture,S’il plaist à ton génie, ou qu’en la sepultureIl ne soit bientost enfermé.

Qui vit jamais rien de superbeComme ce terrible appareilOù le fer renvoye au soleilL’or dont il peint l’esmail de l’herbe !Que peut-on se former de plus majestueux,De plus fier, de plus somptueux,Que ce qui brille en cette pompe ?Si quelqu’un le croit faire, il faut qu’il se detrompe,Ou qu’il soit bien presomptueux.

La tymbale, aux chefs glorieuse,Tonnant dans son ventre d’airain,Fait bruire en l’air doux et serainUne musique furieuse.La trompette éclatante et le tambour diversAu fifre embouché de traversJoignent leur brusque melodie,Et tous ces instrumens, en l’oreille estourdie,Semblent confondre l’univers.

Icy le duc d’une cohorteSe vante, en son geste vainqueur,Que d’un lyon il a le cœur ;Comme la depouille il en porte.Son genereux coursier, aux crins et peints et longs,Si-tost qu’il branle les talonsNe trouve aucun champ assez large ;Il ronfle, il saute, il fume, et, demandant la charge,Il fait retentir les valons.

De là, sous des lances creuséesLes espouvantables houssars,Nommez les fantosmes de Mars,Elevent leurs testes rasées.L’un s’arme de la peau d’un tygre moucheté,L’autre en suite a le dos entéDes plus grandes ailes des cygnes,Et tous deux ils font voir, en ces marques insignes,La fureur et l’agilité.

Là je voy, sous de riches housses,D’autres illustres cavaliersConduire ceux qui par milliersS’arment de haches ou de trousses.Le fourreau precieux dont ils parent leur flancCouvre un glaive alteré du sangQu’à leur juste colere ils doivent,Qui s’en croit enivrer, qui veut que tous en boivent,Et qui s’en promet un estang.

Icy l’on voit fumer les mèchesEntre les doigts des fantassins,De qui les tuyaux assassinsMenacent l’homme de cent brèches.Les picquiers à leur queue, avec leur bois pointuSur les espaules rabatu,Montrent leur gravité guerriere,Attendant que le fer qu’ils portent en arriereEn avant pousse sa vertu.

Là, les Tartares en grand nombreEnfin venus, après cent maux,Font voltiger des animauxQui s’effarouchent de leur ombre.Ces animaux legers, au regard vehement,Enharnachez bizarrement,A tous coups maistrisent leur maistre,Qui, de leur propre chair joyeux de se repaistre,S’abbreuve de lait de jument.

Quelquesfois, dans ses vastes plaines,Ce rude habitant du Précop,Hume, après quelque long galop,Le sang qu’il tire de leurs veines.Pour leur chair, il la cuit d’une exquise façon :Il la trenche et met sous l’arçon,Sous soy l’estreint, galoppe encore,Puis, toute degoutante, en haste il la devore,Et bave comme un limaçon.

Tantost, pour monstrer sa justesse,A toute bride il lance un dard,Et se mesure avec tant d’artQu’il le r’attrappe de vistesse.Tantost ses compagnons, au plaisir attachez,Par jeu s’estant escarmouchez,Font cent passades, vont et viennent,Et, jettant un bonnet, en l’air ils le soustiennentA force de traits décochez.

Icy, sur un barbe qui rue,Sur un turc qui hanit souvent,On voit floter au gré du ventLe heron, l’autruche et la grue.La blanche et haute aigrete y montre son orgueil,Et represente presqu à l’œilEntre cent turquoises plantée,Les vagues de la mer doucement agitée,Qui se brisent contre un escueil.

Deçà, delà, mille cornettes,Mille estendars, dont les plus beauxSont ceux qui pendent par lambeaux,S’esmeuvent au son des trompettes.Mille enseignes à pié, qu’animent les tambours,Font mille plis et mille toursSur ceux dont elles sont les règles,Et l’on y voit voler, aussi bien que des aigles,Des chiens, des lyons et des ours.

L’or, l’argent, l’azur et la soyeY luisent en tous les habits,Et de la toison des brebisL’estoffe à peine s’y deploye.Le martre zibeline et le beau loup-cervier,Bien qu’on brusle sur le gravier,Ne laissent pas de s’y produire ;La palme y semble croistre, et rien ne peut l’induireAu choix d’un honteux olivier.

Tout y desire de combatre,Tout le demande avec ardeur,Tout veut que l’injuste grandeurEn un moment se voye abbatre.Le brave Cazimir, des plus braves suivy,En est en son cœur si ravyQue son front s’en enflame d’aise ;Et pour executer quelque ordre qu’il luy plaiseChacun se prepare à l’envy.

Cependant, sa royale espouseA qui les troupes avoyent plu,Voyant le grand dessein conclu,En est illustrement jalouse.Quoy ! je pourray, dit-elle, un jour me reprocherL’immobilité d’un rocherParmy tant d’objets qui se meuvent !Je sçauray les perils où les ames s’espreuvent,Et n’oseray m’en approcher !

Ce que j’ay de plus cher au monde,De plus precieux, de plus doux,Yra s’exposer dans les coupsSans que mon amour le seconde !Non, non, je le veux suivre, il y va de mon sort,Mon cœur de mon cœur se fait fort,Mon bras se respond de soy-mesme ;Et s’il faut que j’expire en ce danger extrême,L’honneur couronnera ma mort.

Comme elle se disoit ces choses,Je ne sçay quoy d’impetueux,Montant de son sein vertueux,Vint cacher ses lys sous ses roses.La grace, la douceur, les charmes, les appas,Encor qu’ils ne la quittent pas,L’abandonnent en quelque sorte ;Son œil devient terrible, et, d’un air qui l’emporte,Elle s’agrandit sur ses pas.

Enfin la bataille s’appreste ;L’ennemy, campé depuis peu,Veut par le fer et par le feuSoustenir sa fausse conqueste.Il occupe un des bords de ces coulantes eauxD’où Prague, non loin des roseaux,Regarde Varsovie en face,Et d’où j’ay veu nager, en la trompeuse glace,Des poissons dessus les oyseaux.

Mais tout s’en va dans la furie ;Tous les oyseaux, tous les poissons,Prennent la fuitte aux premiers sonsDe l’effroyable artillerie.Toutesfois en l’ardeur d’un si fier mouvement,Je trahirois mon jugementSi je m’engageois davantage ;J’en laisse l’œuvre entiere, et mon plus beau partageSera ma reine seulement.

Le roy,qui l’ayme, qui l’adore,Ayant veu son noble dessein,S’en esmerveille au fond du sein,Et l’en estime plus encore.Mais, quoy qu’elle l’en presse, il n’y peut consentir ;Il fait tout pour la divertirD’une action si dangereuse,Et raisonne si bien que cette genereuseSans elle enfin le voit partir.

Ah ! j’ay tort de dire sans elle :Il en emporte la moitié,Et de leurs cœurs pleins d’amitiéIls refont l’eschange fidelle.Il part, elle demeure en ce Jardin chery,Où, d’un penser grave et meury,Son regret s’impose silence.Il part, elle demeure, et se fait violencePour n’en faire point au mary.

Dejà, volée après volée,Les canons s’estoyent repandus,Dejà tous les enfans perdusEngageoyent l’horrible meslée,Lorsque ma digne reine, ayant de tout son mieuxFait monter sa priere aux cieux,S’esleve au haut d’une redoute,Où, vis-à-vis des camps, elle voit, elle escoute,Et combat du cœur et des yeux.

Si tost que l’un ou l’autre plie,Elle en reçoit l’impression,Montrant de quelle passionSon ame est esmeue et remplie.Le geste du dehors peint celuy du dedans ;Selon les divers accidensElle s’agite, elle s’altere,Conservant toutesfois de son beau caractereLes signes toujours evidens.

Tantost, pour n’estre point deceueEn ce que son œil veut choisir,Elle contente son desirDe ses longs secours de la veue.Tantost, presqu’en fureur, un grand arc à la mainD’un bras, d’un effort plus qu’humain,Cent traits à Charles elle envoie,Et, malgré la distance, elle leur donne en proyeEt Goth, et Vandale, et Germain.

Enfin, n’estant pas satisfaiteDe voir du canon mal placé,Elle veut qu’il soit avancéPour en haster une deffaite.Elle y court elle-même ; au sein le cœurluy bat.Elle offre le bronze au combat,Le pointe, l’ajuste, le mire,Ose y porter la meche, et des coups qu’elle tireCent et cent testes elle abbat.

Charles en est tout en desordre,En voit rompre ses bataillons,En voit crever sur les sillonsCeux qui de rage les vont mordre.Ses escadrons serrés s’en entr’ouvent d’effroy ;Chacun regarde autour de soyLa terre de membres jonchée.Et chacun en secret, l’ame d’horreur touchée,En murmure contre son roy.

Cette tempeste foudroyanteCependant s’eschauffe tousjours,Et de la Vistule au long coursRaze la largeur ondoyante.Aux globes allumez que la fonte vomit,La Nymphe du fleuve blesmitDans sa grotte la plus profonde :Elle a peur de la flame au beau milieu de l’onde,Et tout son rivage en fremit.

Cazimir, fier sous la cuirasse,L’aigu marteau d’armes au poin,Porte partout son aspre soin,Et sans rien craindre s’embarasse.Il cherche son rival, brusle de le trouver,S’appreste à luy faire esprouverLe coup où l’honneur le convie,Ou, si tel est son sort, il veut perdre la viePour à tant d’autres la sauver.

L’autre, enflé de sa confiance,Dont il se fait tout son appuy.D’en venir aux mains avec luyA presqu’autant d’impatience.Ils sont et l’un et l’autre et forts et hazardeux ;Ils escartent dejà tout d’euxPour montrer leur mortelle adresse ;Ils se joignent dejà, mais une horrible presseTout à coup se jette entre deux.

En vain ils se cherchent encore,Le duel leur est interdit ;Mais pourtant rien ne refroiditL’ardeur dont leur front se colore.Ils font payer l’obstacle à ceux qui l’ont formé ;Leur fer en est plus animé,Leur main en est plus redoutable,Et du grand Cazimir le renom veritablePartout en sera mieux semé.

Il chocque, il frappe, il blesse, il tue,Il renverse hommes et coursiers ;Le moindre de ses officiersS’en enflame et s’en esvertue.Zarnesque et Sapibà, des plus hauts en ce rang,D’un cœur et pront, et brave, et franc,Comme des lyons en agissent :Ils s’acharnent au meurtre, et tous deux en rougissentLes flots de leur panache blanc.

Au rude point que tout se mesleEn la confuse esmotion,Louyse, avec discretion,Suspend sa formidable gresle.Elle voit que les coups ne luy sont plus permis,Qu’au lieu de nuire aux ennemisA soy-mesme elle pourroit nuire,Et veut que son tonnerre, ayant cessé de luire,Dans le silence soit remis.

Une sueur illustre et belleSe roule en torrens precieuxSur son visage gracieux,Qui des appas est le modelle.Son noble et digne sein, chaste en son ornement,S’esmeut de moment en momentDe la peine et soufferte et prise ;Elle en esprouve encor, mais sa gloire mespriseTout ce qui s’obtient autrement.

Elle remonte en amazoneSur le fort qu’elle avoit quitté,Et, pour le grand sceptre agité,En fait une espece de trosne.Là, ses riches tapis sont les simples gazons ;Là, pour carreaux des oraisonsElle n’a que les seules herbes ;Toutesfois ses regars les trouvent plus superbesQue ceux de toutes ses maisons.

Sa pieté haute et ferventeY montre si bien sa vertu,Quel’ennemy, presqu’abbatu,S’en laisse aller à l’espouvente,Il reconnoist enfin, non à son deshonneur,Que la fortune et le bonheurN’aydent pas toujours à l’audace,Et que toute entreprise, en sa diverse face,Souvent trompe l’entrepreneur.

Il se retire sur sa perteDans ses profonds retrenchemens,Montrant que pour les campemensIl n’a la main que trop experte.A la pointe du jour on l’y vient assaillir :La Pologne y pretend cueillirLes beaux lauriers de la victoire ;La Suede en espere, et, d’une avide gloire,On y voit tout s’enorgueillir.

Les bruits, les clameurs, les huées,Y font ouyr les sons espars ;Les feux tirez de toutes partsY forment d’espaisses nuées.Elles se vont confondre avec celles d’en haut ;On en voit mieux, en cet assaut,Voler le trait, luire le glaive ;Mais cet eclat fumant tout de nouveau s’esleve,Et jamais l’air n’en fut si chaut.

Il s’esleve de telle sorteQue mon œil n’y connoist plus rien ;Tout m’est caché, mais aussi bienMa veine en autre lieu me porte.Retournons à Louyse, en cet obscur instant,Voyons-la, d’un esprit constant,Regarder l’espoir et la crainte ;Et disons que jamais ame heroïque et sainteNe fit rien de plus éclatant.

De ce combat opiniâtreS’alloit fermer le second jour ;Elle estoit dejà de retourDe son rustique amphitheatre,Quand un courrier exprès luy vient avec ardeurFaire un rapport dont la grandeurLa devoit esmouvoir de joye ;Elle en ressent aussi, mais elle n’en deployeQu’une grave et noble tiedeur.

Elle apprend que du temeraireLe camp à tel point est reduit,Que, sans l’approche de la nuit,La perte en faisoit le salaire.Elle apprend tant d’exploits de tous les deux costez,Tant de perils contrepointez,Et tant de gestes remarquables,Que qui les orroit dire en prendroit pour des fablesLes estonnantes veritez.

Elle est pourtant en quelque peine,Lorsqu’elle sçait que l’ennemy,N’estant surmonté qu’à demy,Pourroit bientost reprendre haleine.Son esprit, quoy que fort, ne se peut abstenirDe permettre à son souvenirCe qu’on a dit d’un vain Anthée ;Et de ce faux objet la chute redoutéeLuy presage un dur avenir.

Mais, comme on chante qu’un AlcideTrouva moyen d’en triompher,Ainsi son cœur vient l’estouffer,Et fait sans mort un homicide.Ayant vaincu ce spectre en force nompareil,Elle laisse vaincre au sommeilSes yeux, ses beaux yeux qu’on adore ;Elle se donne au lit, et va jusqu’à l’auroreFermer l’un et l’autre soleil.

Elle avoit, sans inquietude,Presque dormy jusqu’au matin,Quand, tout à coup, de son destinSon ame apprend la certitude.Elle voit, ou croit voir, à regards suspendus,Un enfant où sont confondusLes traits de Cazimir et d’elle ;Il a le dos ailé, la façon immortelle,Et les bras vers elle tendus.

Un clair nuage l’environneSeulement jusqu’à moitié corps ;Ses mains se jettent en dehors,Et de splendeur il se couronne.Ses jambes et ses pieds se montrent a l’envers ;Ses genoux s’offrent au traversDe l’obstacle et brillant et sombre ;Et l’œil peut concevoir, en ces charmes sans nombre,Les cachez par les dëscouvers.

Deux diamans vifs et celestesFont les beaux astres de son front ;L’esclat en est ardent et pront,Et toutesfois ils sont modestes.Ses cheveux annelez vaguent à filets d’or ;Sa bouche est un noble tresorOù le coral meut et respire ;Tout en est precieux, mais ce qu’elle va direSans doute l’est bien plus encor.

Je viens de la troupe innocente,Cher objet, pour te consoler ;Le Tres-Haut, qui me fait parler,M’en a commandé la descente.Je viens, sous le seul ordre adorable en tous lieux,De la part du grand Dieu des Dieux,T’apprendre une chose future,Chose de qui le poids pourroit, sans ma nature,Tirer des larmes de mes yeux.

Pour s’estre aydé dans ceste guerreDe vrays ennemis de la Foy,Demain, ce pere, ce bon roy,Verra ses enseignes par terre.En leur nombreux secours il s’est trop confié ;Le Saint, le Grand-Crucifié,En trouve l’action injuste ;Et ce mauvais soustien à ce trois fois AugusteDoit estre en part sacrifié.

C’est d’eux que tout le mal doit naistre ;Sa main leur ostera le cœur ;Il ne faut point que le vainqueurPlus d’orgueil en fasse paroistre.A leur lascheté seule, à leur estonnement,A leur confus aveuglement,Il devra sa victoire entiere ;Sans ce desordre-là, cette ame trop altiereN’y pretendroit que vainement.

Tout ce que d’un ferme courageExige un sort avantureux,Ton prince illustre et genereuxLe fera voir en cet orage.Sa parfaite science à conduire, à regir,A montrer comme il faut agir,Y sera tousjours elle-mesme ;Et les soins assidus qu’il doit au diadêmeNe le feront jamais rougir.

Ah ! s’escrie en dormant la mere,C’est donc ce fils tant regretté,Qui de nostre felicitéM’apporte la nouvelle amere ?Je puis donc te revoir avec quelque douleur ?Je devray donc à mon malheurLe plus grand sujet de ma joye ?Donc mon mal fait mon bien, et le Ciel donc m’envoieEnsemble l’espine et la fleur ?

J’ay, depuis ta chere venue,Pensé t’interrompre cent fois,Mais le son de ta douce voixM’en a saintement retenue.Helas ! de ta presence on a si peu jouy,Que ton œil au mien esblouySe laisse à peine reconnaistre !A peine, helas ! à peine au jour on t’a veu naistre,Qu’au jour tu t’es évanouy.

N’est-ce point que de cet empireTu prevoyois les mouvemens ?N’est-ce point que tes sentimensJugeoyent quelque chose de pire ?Avois-tu reconnu, dès ton moment natal,Qu’un lasche, un perfide, un brutal,Nous devoit ourdir tant de guerres ?Et sentois-tu dejà qu’un monstre de nos terresUn jour leur seroit si fatal ?

Ce traistre à sa propre patrie,Pour nous engager dans les flots,A de ses horribles complotsEmployé la noire industrie.Il nous a suscité l’Occident et le Nort,Il a couru de port en portPour nous livrer à la tempeste ;Il presse le naufrage, et veut que nostre testeEn sente le dernier effort.

Mere, en tes faits toute royale,Dit l’enfant envoyé du ciel,La douceur approuve le fielContre cette ame desloyale.L’equité permettra qu’en une autre saisonCe prodige de trahisonSubisse une entiere vengeance ;Et si le sort humain s’en souffre l’indulgence,Le Divin t’en fera raison.

C’est à Dieu seul qu’il faut remettreLes chastimens dus aux ingrats,Puisqu’en ce monde d’aucun brasOn ne s’en peut assez promettre.Lors que leur perfidie est venue à ce point,Sa justice mesme s’enjointD’en foudroyer le crime enorme ;Il semble quelques fois, cependant, qu’elle dorme,Mais elle ne pardonne point.

Tu n’as pourtant plus rien à craindreDe cet infame boute-feu,Et le Ciel va t’oster dans peuTout autre sujet de te plaindre.Les choses changeront, Dieu l’a determiné ;Dejà le beau temps ramenéS’appreste à retablir le calme ;Non sans qu’auparavant, de quelque heureuse palmeLe grand Cazimir soit orné.

Dejà cette honorable ville,Danzic, la perle de ses sœurs,T’offre, malgré tant d’oppresseurs,Sa main et fidelle et civile.Son peuple à l’ennemy tous les jours fait sçavoirQue sa valeur ni son devoirN’ont point d’oreilles pour l’entendre ;Et, comme elle a des bras armez pour se deffendre,Elle en a pour te recevoir.

Là, tu rejoindras ton cher prince,Avec une puissante cour ;En attendant ce noble jour,Quitte cette affreuse province.Sors, sors, et sans delay, de ce lieu malheureux ;Un air et triste et langoureuxLe va rendre encor plus funeste,Et ceux qui le prendront, y rencontrant la peste,Feront plus pour toy que pour eux.

Pour moy, dans une plenitude,Qui, bien que basse, est sans defaut,Je m’en revay jouyr là-hautDe ma simple beatitude.Elle est simple, il est vray, mais elle a des appasQue mes yeux ne changeroyent pasPour toute l’humaine richesse ;J’y possede Dieu mesme, et j’enbeny sans cesseLe pront moment de mon trespas.

Par la vertu de l’eau sacrée,Comme les autres par leur sang,J’y suis admis au digne rangDe leur enfance massacrée.Là, cette aymable sœur, qui d’un si beau quartierMe fraya le divin sentier,A cent vœux pour toy me seconde ;Et je m’y voy plus grand que si de tout le mondeJ’eusse esté l’unique heritier.

Là Dieu te reserve une place,Mais bien haut au dessus de nous :Les anges y sont à genouxEt s’inclinent devant sa face.Là, le plus saint honneur de la virginitéLa plus ardente en charité,Marie à mains jointes l’adore,Mais plus elle s’abbaisse et plus s’esleve encoreSa gloire en son humilité.

Là, le Verbe qui se fit HommePour déifier l’homme en luy,Nous promet d’estre ton appuyTant que ton âge se consomme.Là, l’Esprit des Esprits, d’où provient ta ferveur,Par le merite du SauveurT’assure une grace infinie,Enfin, cette Puissance en toi toujours unieT’y comblera de sa faveur.

En achevant cette parole,Sur le nuage et brun et clairL’enfant s’eslance au haut de l’air,Et de l’air dans le ciel s’envole.Ainsi, mais non si viste, on voit en un momentS’eslever jusqu’au firmamentUn trait formé de vive poudre ;Ainsi s’en voit le feu se perdre et se dissoudreEt remplir l’œil d’estonnement.

Louyse en sursaut se reveille,Veut embrasser la vision,Et de sa pronte évasionS’attriste ensemble et s’esmerveille.Elle cherche des mains, elle cherche des yeuxCe qu’elle a veu monter aux cieux,Et dont elle a sçeu tant de choses ;Mais, ne le trouvant plus, son lit, fust-il de roses,N’est plus pour elle qu’ennuyeux.

De la lumiere elle demande,Bien que l’aurore en donne assez,Ses ordres mesmes trop pressezRetardent ce qu’elle commande.On l’habille à la fin, sans façon et sans art ;Le miroir à peine prend partA ce qui doit luy rendre office ;Elle veut toutesfois le divin sacrifice,Puis elle s’avance au depart.

Une tremblante et pasle crainteNe l’y vient point precipiter ;Elle fait toujours éclaterLa vertu dans son ame emprainte ;L’infortune attendue en augmente le prix ;Elle y prepare ses espritsD’une contenance assurée,Et, la dust-elle voir sans s’y voir preparée,Son cœur n’en seroit pas surpris.

Enfin sur son char elle montePour s’en aller en autre lieuVivre à soy-mesme et servir Dieu,Sans d’autre chose faire conte ;Elle songe en allant à ce qu’elle a songé ;Elle s’en fait un abregéPour y songer toute sa vie ;Elle en est tout ensemble et confuse et ravie,Et son mal en est soulagé.

L’air du saint fantôme angeliqueToujours en l’esprit luy revient ;Par tout elle s’en ressouvient,A quoy que son ame s’applique.De ce divin objet tout luy charme les sens :Ses yeux doux, ses traits innocensForment en elle un beau miracle ;Ils vivent dans son cœur, et de sa voix d’oracleElle y peint jusques aux accens.

Sa foy ne doute en nulle sorteDe ce que sa bouche a predit,Elle y donne un juste creditEt du malheur se reconforte.La mere pour l’enfant est pleine de respect ;Elle s’en figure l’aspectEt certain et considerable,Et croit que ce qui vient d’un lieu si venerableNe luy doit point estre suspect.

En ce chemin elle traverseDes champs hideux et desolez ;Cent corps au desastre immolezY sont pourris à la renverse.La mort de plus en plus y montre sa rigueur ;Le vivant n’y vit qu’en langueurSous la tristesse qui le mine ;On y pese à soy-mesme, et la seule famineY tesmoigne de sa vigueur.

L’Effroy, le Meurtre, le Ravage,Le Desordre et la CruautéOnt fait d’un pays habitéUn pays desert et sauvage.Le fertile terroir s’en laisse à l’abandon ;On n’y voit plus croistre aucun don ;Tous ses beaux guerets sont en friche,Et le noble espy d’or qui le rendoit si richeY cede à l’indigne chardon.

Elle regarde, comme humaine,Tant de lamentables objets,Et des douleurs de ses sujetsSa pitié fait sa propre peine.Son cœur est fort et grand, on le voit aujourd’huy ;Mais pour les miseres dautruyIl est sensible jusqu’aux larmes ;Elle en pleure les maux, elle en plaint les alarmes,Et son ame en souffre l’ennuy.

Après cent actions pieusesQu’on luy voit faire à tous propos,Elle choisit pour son reposDes murailles religieuses ;Elle entre en un sejour et taciturne et beau,Où du monde est fait le tombeau,Où pour estre libre on s’enferme ;Et là, parmydes sœurs au cœur devot et ferme,Elle luit comme un saint flambeau.

Elle y reçoit à sa coustumeLe coup du malheur confirmé,Et de son destin oppriméBoit et digere l’amertume.Sa raison fait sa loy du celeste decret,Un chagrin visible et secretN’en trouble point la patience ;Ce que Dieu veut luy plaist, et dans sa conscienceElle l’endure sans regret.

Il faut que le siecle confesseQue L o v y s e en fait l’ornementEt que son rare jugementEst le trosne de la sagesse.J’admire de sa vie et le lustre et l’odeur,J’admire la sainte froideurQui de l’eloge la detache ;Mais j’admire surtout que lorsqu’elle se cacheC’est lors qu’on voit mieux sa splendeur.

Arriere cette fausse gloireDont se prevaloit le payen ;Toute sa vertu n’estoit rienQu’un vain desir de la memoire ;Je n’y voy qu’amour propre et qu’ostentation,L’idole de l’ambitionTrouvoit en son cœur sa victime,Et, sans aller plus haut, le seul but de l’estimeLe disposoit à l’action.

L’homme n’est point fait pour la terre,Bien qu’il en soit fait et sorty,Et qu’il doive estre convertyEn cent substances qu’elle enserre ;Il est né pour les cieux, il y doit aspirer.Nul vivant ne peut l’ignorer,S’il sçait d’où son ame dérive ;S’il ne le connoist pas, quoy qu’on pense qu’il vive,C’est un vray mort à déplorer.

Dieu ne veut l’homme que pour l’ame,L’ame, que pour la volonté ;Il faut que sa seule bontéL’esmeuve, le touche et l’enflame,Enfin il ne demande à qui respire au jourLa volonté que pour l’amour,L’amour que pour l’honneur supresmeQue tout ange luy rend, qui n’est dû qu’à luy-mesme,Et qui couronne un si beau tour.

1026 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. JANNET Libraire, 1855· Sources