Œuvres complètes, 1659· Seconde partie
Epistre
A Monsieur le baron de Melay, gouverneur du Chasteau-Trompette, à Bordeaux.
Grand chastelain de qui la preud’homieExcite au los ma haute chalemie,Amy sans fard, cher et noble Melay,Point je ne veux t’escrire un piteux lay,Ny te dépeindre, avecque des fleurettes,D’un vieux ribaut les tendres amourettes,D’un jeune fou l’agreable langueur,Ny d’un bel œil l’innocente rigueur.Ma Melpomene, en verve sans pareille,Ne veut non plus lanterner ton oreilleDe graves traits, de sublimes discours,De la morale utile à mon secours,Des elemens, de leur paisible guerre,Du bransle rond qu’avec nous fait la terre,Du flux marin, des orbes empennez,Des noirs porreaux qu’on leur voit sur le nez,Si l’on en croit nos derniers telescopes,De leurs aspects, de leurs tristes sincopes,De leur pouvoir sur un moment natal,Des biens certains, de l’arbitre fatal,Des faux honneurs, du benest qui s’y fie,Des loix, des arts, de la géografie,Ny du mestier où les durs matelotsPar les Tritons sont bernez sur les flots,Qui, leur servant de castelongne bleuePour s’en jouer à tremoussante queue,Servent aussi, selon nos beaux abbus,De courte-pointe au grand lit de Phebus.Point je ne t’offre, en de funestes carmesRudes conflits, effroyables vacarmes,Sieges, estours, meurtres, ny horionsDrû descochez sur tests à morions,Quand de Henry l’intrépide alumelleBrillant dans l’air en foudre qui grommelleRosse, chamaille, et pourfend jusqu’aux dentsSoudai ts et chefs au choq les plus ardents :Tesmoin les coups qu’en Sainte MargueriteCe branc d’acier, qui des vertus heriteDe Durandal, et de Flamberge encorPar des exploits digne de vivre en or,Fit ressentir à la gent bazanée,Du sort des lys ores si mal-menée,Que son lion, perturbé du cerveau,Changeant de notte, en mugit comme un veau :Tesmoin de Quiers la fameuse retraiteQu’avec du sang le Vieux nous aportraiteLe rare Vieux, nostre cher et feal,Qui point n’en conte en hableur ideal,Mais en vray sire, en homme qu’on peut croire,Lorsque d’un cas il debite l’histoire,Et qu’il fait voir que l’esprit de FaretA d’autres soins que ceux du cabaret :Tesmoin, enfin, tant de fieres merveilles.Tant de sujets de nos illustres veilles,Qu’ont admirez et Casai et Turin,Et que l’effort du plus hardy burinEntre les doigts de la plus noble MuseQui sur Parnasse aux eloges s’amuse,Qui les cizelle et nous fait renommer,Au gré de Mars ne sçauroit exprimer.Je laisse à part, pour reprendre mon stile,Tant d’autres faits de ce second Achile,Dont les bons dieux, o mon brave baron !Pour nostre bien te firent le Chyron,Comme, peul-estre, ils m’en feront l’Homère,Si la vertu, ma fidelle commere,Ne me trahit, ou si dame AtroposNe rafle en bref ma vie entre les pots.Retournant donc sur mes premieres erres,Je te diray, sans plus parler de guerres,Qu’en ce papier barbouillé plaisamment,Pour t’ebaudir en ton esloignement,Tes yeux vitrez n’apprendront point les chosesQui font en cour tant de metamorphoses,Et que ta voix, en voulant estre aussy,D’un ton nazard ne lira point icy,Sous la faveur de tes bezicles vertes,Par quels moyens on les a decouvertes ;Quel soin il faut à regir les estats,A les sauver des lasches attantats,Si de Themis la juste diligenceEn un tel fait peut user d’indulgence,Ou si la mort, douce comme un chardon,Doit bien-tost dire : Ingrat, point de pardon.Cela n’est point du gibier de ma rime :Le blanc outil dont mon pouce s’escrimeN’ouvre le bec, n’en crache rien de noir,Que pour t’offrir en ton vaste manoir,En ton antique et fort Chasteau-Trompette,Où pend au croc mainte vieille escopette,Cent grand-mercis de la part de mon goustPour un present cher et de peu de coust,Pour un morceau l’effroy des sinagogues,Pour un jambon que d’une ame en ses gogues,D’une main franche et d’un cœur deployé,Jusqu’à Paris tu nous as envoyé.Je dis nous as, car l’auguste princesse,Que d’exalter tout le monde ne cesse,Le doux soucy de nostre grand herosQui des neuf preux fait autant de zeros,Le saint miroir des vertus et des graces,L’objet qui rend mes hyperboles basses,Le rare honneur du sexe feminin,La gloire mesme, au front chaste et benin,Ayant receu sous undaiz venerable,Ce Basque lourd, chose assez admirable,Daigna soudain par un Suisse legerD’un Normand rond la chambre en obliger.De quels cadeaux te pourrois-je decrireL’aise que j’eus, lorsqu’en me venant dire :« Pon chour, Mansieur », ce franc ColintamponMe dit encor : « Fous mon tame un champonT’enfoye icy, dasticot pour ton foire ;Ché suis grand chaut, paille à moy rien pour boire ? »Le bon Hardot suoit dessous le faix,Comme en jouant au trique-trac tu fais,Quand contre moy quelque traistre de sesnesD’un pesant coup te donne mille gesnes,Te fait pester, brouille ton jugement,Et sans mercy t’enfile nettement.Si tost, enfin, que son eschine largeEut jette là sa monstrueuse charge,Qui de son poids estonnant le plancherFit plus de bruit qu’un flot contre un rocher,Ou qu’une horrible et foudroyante bombeQuand sur un toit il avient qu’elle tombe ;Si tost qu’il eut, s’essuyant d’une main,Harpe de l’autre, avec un ris humain,La piece blanche, en nouvelle monnoye,Dont mon gousset voulut faire sa joye,Je me levay, fis trembler tout le lieu,Et m’habillant receus son bel : Alieu.Or, cher Melay, voy comme la fortune,Que de mes vœux gueres je n’importune,Toute bizarre et farouche qu’elle est,A m’obliger par fois songe et se plaist ;Voy comme au monde où cette aveugle roule,Par fois les biens nous arrivent en foule,Et comme l’heur les voulant departirPar fois encor tasche à les assortir :Mon drosle à peine estoit hors de ma chambre,A peine avois-je admiré ce grand membre,Ce mont de chair, ce prodige de lard,A qui la suye avoit servi de fard,Qu’un crocheteur courbé sous vingt bouteilles,Grosses du jus des plus exquises treillesDont la Cioutat porte sa gloire aux cieux,Avec ahan vint s’offrir à mes yeux,Et qu’un laquais, d’une belle entre-suite,Chantant : Lampons, à gueule mal instruite,Vint sur ses pas me presenter au nezUn roquefort, mais des plus raffinez.Si tu sçavois les carresses muettesQue ces amours des friandes luettesSe firent lors, ou qu’on eust dit au moinsQu’ils se faisoient, ravissant les temoins ;Si tu sçavois leurs agreables signes,Leurs longs regars, les uns des autres dignes,Ton cœur, emeu de leur pronte amitié,Se trouveroit plus gay de la moitié.Il est bien vray que l’aspre jalousieSema soudain devant la malvoizieQuelque grabuge entre les deux amansQui se montraient si doux et si charmans,Et qu’à l’aspect de ces vingt belles féesBeaucoup plus d’eux que d’estoupes coiffées,Peu s’en falut qu’on ne vist ces rivauxPrests à monter dessus leurs grands chevaux ;Mais d’un glou-glou, l’une des mieux aprises,Craignant enfin qu’ils n’en vinssent aux prises,Sembla crier : Tout beau, vieux Rocquefort !Contente-toy que l’on t’estime fort ;Et toy, l’espoir d’une superbe tableOù se doit faire un banquet delectable,Puissant ragoust, heroïque jambon,Sois asseuré qu’on te tient bel et bon.Refrenez donc vos injustes coleres,Embrassez-vous, aimez-vous comme freres ;Et vostre sel, tant chery de mes sœurs,Sera conjoint à nos pures douceurs.A ces beaux mots, qui d’un goulet sortirent,Mes champions leur fureur amortirent ;La paix fut faite, et moy, de tous accords,Je resolus de m’en traiter le corps.Sur ce dessein je commanday qu’en hasteOn fist bastir un grand palais de paste,Pour avec l’ail, l’anchoye au teint vermeil,Le poivre blanc et le clou nompareil,Loger en roy ce jambon que je prosne,Ce digne mets qui des mets tient le trosne,Et par qui seul, les juifs estant morguez,Les bons chrestiens des Turcs sont distinguez :Car, quand au jus que l’Alcoran prohibe,Des moins nigaux la lippe s’en imbibe ;Ils en sont fous, et n’observent ce poinctQu’en leur dormir ou lors qu’ils n’en ont point.Dès que le four eut accompli l’ouvrage,Dès que chés moy, tout chaud et sans naufrage,Ce beau jambon, cet illustre pasté,Couronne en chef, fut en pompe apporté,J’en fus ravy, j’en admiray la gloire,Et, retrouvant au sein de ma memoireL’humide oracle issu du long gozierDe la Sibille à la robbe d’ozier,Je connu bien par la table prediteQue du joyau sur lequel je mediteIl convenoit enrichir les treteauxDu magnifique et grand Des-Yveteaux,De ce demon qui, dans la solitude,Gouste en repos tous les fruits de l’estude,Et dont le cœur abandonne les sensAux doux excez des plaisirs innnocens.Pour mettre fin, tu sçauras donc en sommeQu’au beau sejour de ce rare et digne homme,Je fis marcher en pas de pain benitCe don royal que de fleurs on garnit,Faisant, de plus, cheminer à ses ailesEn bel arroy les mistes demoiselles,Que le fromage accompagnoit de prèsComme feru de leurs liquides traits,Et que si tost qu’on l’eut mis en postureD’en faire aux yeux la celebre ouverture,Ma grosse main si bien s’en acquitta,Qu’un prompt essay ma bouche en merita.J’entreprendrois de supputer le nombreDes doux de feu qui dorent la nuit sombre,J’entreprendrois, en un temps chaud et clairLes vains calculs des freluches de l’air,Si maintenant je voulois faire direAux nerfs fameux de ma grotesque lyreTous les transports, les cris admirateurs,Les mots goulus et les gestes flateursDont on forma les insignes louangesDe ce jambon, de ses charmes estranges,De son beau teint, de son goust, de l’apprestEt du parfum qui me tue et me plaist.L’un proferoit d’une voix aiguisée :Il est, parbleu ! tendre comme rosée ;L’autre, coulant un long trait de muscatSur le morceau friand et delicat,Faisoit ouïr : Ha ! qu’ils sont doux ensemble !Que leur vertu s’accorde et se ressemble !Et l’echo mesme, au grand mot de jambon,De tous costez redisoit : Bon, bon, bon.Là les couteaux, brusques à leur office,S’entr’enviant l’honneur du sacrifice,Sembloient debatre à qui le toucheroit,Ou pour mieux dire, à qui le trencheroit ;Et toutefois, à le voir sous les playesQue luy faisoient nos mains libres et gayes,On auroit creu qu’en ces doux accidensSa gentillesse eust dit entre les dents :
Chers ennemis, je benis mes blessures,Je suis heureux d’eprouver vos morsures,Puis que le sort m’ordonne noblementDe vous servir d’agreable aliment ;Ma chair de beste en chair d’homme changéeSera tantost à vos dents obligée.Poursuivez donc et ne m’epargnez pas :En vos fureurs je trouve des appas.J’ose vous faire une seule demande :C’est qu’un de vous, d’une plume gourmande,Et d’une estime à qui l’on preste foy,En quelque lieu daigne parler de moy,Afin, au moins, que n’estant plus en estre,Par son caquet on me puisse connestre,Non point, Messieurs, non point comme un morceauQui soit venu d’un vulgaire pourceau,Mais, pour certain, comme l’enorme fesseD’un grand sanglier que Diane confesseAvoir esté la terreur de ses bois,Avoir reduit tous ses chiens aux abbois,Nargué les traits des nimphes ses compagnes,Couru les monts, arpenté les campagnes,Et fait fuir des sauvages destoursLes leopars, les tigres et les ours,Bref, que le coup d’une balle raméeParmy le feu, le bruit et la fuméePortant la mort, put seul en trahisonAprès vingt ans ranger à la raison.Ces vieux rochers, ces naturelles bornesQui jusqu’au ciel osant lever les cornes,Servent d’obstacle aux desseins trop hardis,Me piegeront des choses que je dis.Ouy ces hauts rocs, ces barres des offences,L’ont veu cent fois esmoudre ses deffencesContre leur flanc difficile à gruger,Pour faire teste au lion estranger,Et, d’une hure horrible et furieuse,Faisant paslir sa trongne imperieuse,Le mettre au poinct de crier, non debout :Brave Gascon, je me rends, dague et tout.
Ainsi finit sa jactance gaillardeLe bon muet à l’humeur babillarde ;Ainsy, Melay, fus-je sans voix requisDe celebrer un morceau tant exquis ;Mais, cher Baron, pour toute sa harangueQu’en un palais on ouyt de la langueEt que le goust fit comme un president,Nul n’en perdit le moindre coup de dent.Ton grand cousin, le genereux Brionne,Qui de vertu s’arme et se gabionnePour soustenir les frasques du malheur,En cet assaut exhiba sa valeur.Bien secondé du patron de la case,Qu’avecque gloire on a veu sur Pegase,Qui mesme encor monté sur ce destrierSans avantage et sans aide d’estrier,Et dont le corps, en sa vieillesse auguste,Tesmoigne avoir l’estomac si robuste,Que, Dieumercy, quoy que j’œuvre assez bien,Son appetit a triomfé du mien.La belle Iris, la reine de la harpe,Jambette au poing franchit la contr’escarpe,Força les murs, et des dents se fit voirUne amazone habile à son devoir ;Bref, nostre ardeur n’auroit fait nulle treveEntre ce mets, la maschoire et le glaive ;Nul lendemain n’en eust esté servy,Si le fromage, honorant à l’envyLa riche nappe aussi blanche que neige,N’eust dit aux yeux : Et moy, que deviendray-je ?Mot qui nous plut et qui, bien addressé,Fut par la trouppe aussi-tost exaucé.Que veux-tu plus ? Maints confreres notablesVirent ce basque orner diverses tables,Et c’estoit faire un splendide festinQue d’en offrir une trenche au matin ;Mais entre tous, ce franc cœur, ce bon PitreQui de vray gros me ravira le titre,Et l’effectif, l’aymable Saint-Laurens,Pareils en mœurs, en taille differens,Que je cheris, que j’estime, que j’ayme,Et l’un et l’autre, à l’esgal de rnoy mesme,Par friandise en lecherent leurs doigts,Et ta santé s’y but plus d’une fois.Sois donc soigneux de satisfaire aux massesQue tes amis font à tes bonnes graces,En attendant que j’aille quelque jourChoquer le verre en ton noble sejour ;Car je veux joindre, auprès de ta cuvette,Le vin de Grave aux huistres de gravette ;Je veux enfin voir ton quay spacieux,Ton large fleuve aux bords delicieux,Ton beau chasteau, ton grand port de la LuneQui pour couronne a mainte riche hune,Ta belle ville où mon corps ne fut onc,Tes capdebious qui dardent un : Et donc !Roullent les yeux, s’embaument les moustachesD’oignons et d’aux en guise de pistaches,S’arment le flanc de quinze pieds de ferA chaque pas font tressaillir l’enfer,Morguent le ciel et, haussant les espaules,Semblent tous seuls estre l’appuy des Gaules,Et d’un regard, d’un penser seulement,Devoir remplir la mort d’estonnement.Mais sçais-tu bien, de ces beaux morte-payesNe pense pas m’aller faire deux hayesPour recevoir mon illustre embonpoint ;Son gras honneur n’en veut ny peu ny point.Armes à part, je crains la salve en diable ;Quelque estourdy, cuidant m’estre agreable,Pourroit d’un coup me noircir le museau,Ou de ma vie achever le fuseau,Et puis après croiroit en estre quittePour s’escrier d’une voix interdite :Perdon, quauqu’autre a cargat lou mousquet ;Et cependant j’aurois eu mon paquet.Fay mieux, Baron, fay que de ta cuisineLa batterie effrayant la lesine,Sorte en parade au devant du bon Gros ;Fay qu’un chacun se saisisse de bros,De poislons clairs, de lechefrites noires,De pots, de grils, de broches, de lardoires,Et d’instrumens qui sur un air connuChantent tout doux : Tu sois le bien venu !Ordonne encor, pour accomplir la feste,Que ton Champagne un tel morceau m’apresteQu’estoit celui dont avecques splendeur,Ma muse a peint et le goust et l’odeur,Et sur lequel, sous le tan qui la pique,Elle a pensé faire un poeme epique,Car, en sa fougue, et qui la pousseroit,Sur un ciron un livre elle feroit.C’est trop ; adieu, je te baise les pattesDont, plein de soins, bien souvent tu te grattes,Depuis le jour qu’embrené d’Espagnols,Mis dans ta cage ainsi que rossignols,Tu fais le guet et voy ta bource en peineDe leur fournir, non d’eau pure ou de greine,Mais du meilleur que Bacchus et CérèsFacent tirer des monts et des guerets,Souffre qu’icy le cher et gris Poyane,Qui point n’en dort du vespre à la diane,Soit de ma part salué comme il faut ;Et si ma plume ose voler plus haut,Si le bon-heur quelque chemin t’en fraye,Presente au duc, au noble sainct de Blaye,Pour ton varlet, cent fois plus d’humbles vœuxQue sur ma teste on ne voit de cheveux ;Puis à la fin, m’applaudissant en prose,Dy qu’il fait bon me donner quelque chose ;Prens en gré l’œuvre, et j’espere qu’en versTon nom, par moy, vivra jusqu’aux pois vers.
404 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. JANNET Libraire, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon Bibliothèque numérique de Lyon· Sources