Œuvres complètes, 1659· Première partie.
Elegie a une dame
Pour Mr L. C. D. H.
Beauté dont les appas triomphent de ma vie,Gloire de mon tourment, admirable Sylvie,Que, dans la servitude où l’amour m’a reduit,Benissant mes liens, j’adore jour et nuit ;Et de qui l’œil vainqueur, cher astre de mon ame,Me brûle en m’éclairant d’une si douce flame,Qu’il ne m’est pas permis, sans commettre un forfait,De me plaindre jamais du mal qu’elle me fait ;Puis que dans le plaisir de vous voir pitoyableA l’ennuy que j’endure, et qui m’est agreable,Vous m’avez menacé d’un cruel chastiment,Si je n’estois secret en mon ressentiment,Je veux d’oresnavant obeïr et me taire,Je veux me retirer dans un lieu solitaire,Où le silence au moins avec discretionSçache le bon succez de mon affection :Car, quelques loix d’honneur que l’on nous fasse entendre,N’en desplaise au respect, je ne sçaurois comprendreQue l’on ne soit ingrat et digne du trespas,De recevoir du bien, et ne le dire pas.Mais que dis-je ? ô bons dieux ! quoi, je parle d’absence ?Ma bouche, ozes-tu bien prendre cette licence,Cependant que mon cœur que je sens murmurer,Dit qu’il mourroit plûtost que de s’en separer ?Te croirois-tu capable, apres cette parole,Que malgré tes projets je veux rendre frivole,Et pour qui te sont deus des tournions inhumains,De baiser quelque jour l’yvoire de ses mains ?O malheureux propos ! ô perfide pensée,Qui ne sçauroit partir que d’une ame insensée !Moy, que je vous quittasse, ô mon divin soleil !Que jamais ma raison approuvast ce conseil !Non, non ; plustost Neptune abandonnera l’onde,Le Destin laissera la conduite du monde,L’ombre fuira le corps, et l’amour le plaisir,Avant que j’accomplisse un si lasche desir.Et, combien que la gloire à toute heure m’appellePour aller de mon bras effrayer la Rochelle,Ou repousser l’effort des orgueilleux Anglois,Que l’un de mes ayeux a vaincus autresfois,Je fay la sourde oreille, et, renonçant aux armes,Mes yeux treuvent en vous tant d’attraits et de charmes,Que, quelque mauvais bruit que j’en puisse encourir,Aupres de vos beautez je veux vivre et mourir.
44 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. JANNET Libraire, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon Bibliothèque numérique de Lyon· Sources