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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1659· Première partie.

La Jouyssance

Marc-Antoine Girard de Saint-Amant· 180 vers

Loin de ce pompeux edificeOù nos princes font leur sejour,Et lassé de voir à la courTant de contrainte et d’artifice,J’estois libre dans ma maison,Bien que mon cœur fust en prisonDans les beaux yeux de ma Sylvie ;Et, sans craindre en amour l’inconstance du sort,Je menois la plus douce vieQu’on puisse voir passer par les mains de la Mort.

Mes sens en bonne intelligenceS’entendoient avec mes desirs,Me recherchans mille plaisirsD’une soigneuse diligence.Chacun admiroit mon bonheur ;Le Ciel, pour me combler d’honneur,Ne juroit que par mon merite,Et disoit au sujet de mes affectionsQue la terre estoit trop petitePour pouvoir contenir tant de perfections.

Mon bien estoit incomparable,Ainsi que ma dame et ma foy.Le plus content au prix de moyNe s’estimoit que miserable.J’estois amant, j’estois aimé ;La douceur qui m’avoit charméNe me gardoit point d’amertume,Car tant plus j’en goustois, m’y laissant emporter,Et tant plus, contre ma coustume,S’augmentoit en mon cœur le desir d’en gouster.

Sous un climat où la natureMontre à nud toutes ses beautezEt nourrit les yeux enchantezDes plus doux traits de la peinture,Nous voyons briller sur les fleursPlustost des perles que des pleursQui tomboient des yeux de l’Aurore,Dont celle à qui Zephire adresse tous ses vœux,Et que le beau printemps adore,Se paroit au matin la gorge et les cheveux.

Entre les Ris et les Caresses,Les petits Amours eveillezDançoient par ces champs emaillezAvec les Graces leurs maistresses ;Et souvent, pour s’entre-baiser,Ils se venoient tous reposerAu milieu du sein de ma belle,Faisans naistre aussi-tost mille divins appas,De qui la puissance estoit telle,Qu’ils donnoient tout d’un coup la vie et le trespas.

Tantost nous voyons un Satyre,Assis à l’ombre d’un ormeau,Faire plaindre son chalumeauDe son agreable martyre ;Tantost, dans un bois ecartéOù n’entre qu’un peu de clarté,Nous visitions la Solitude ;Et, trouvans le Repos qui lui faisoit la cour,Nous chassions toute inquietude,De peur de les troubler en leur paisible amour.

Là, sous un mirthe que les féesRespectent comme un arbre saint,Où Venus elle-mesme a peintSes mysteres et ses trofées,Nous faisions des vœux solemnelsQue nos feux seroient eternels,Sans jamais amoindrir leur force ;Puis, prestans le serment à Dieu nostre vainqueur,Nous l’ecrivions sur son escorce ;Mais il estoit gravé bien mieux dans nostre cœur.

Tantost, feignant un peu de crainte,Je disois à cette beauté,Pour sonder sa fidelité,Que son humeur estoit contrainte ;Tantost, d’un visage mourant,Je lui tenois en souspirantCes propos de glace et de flame :Oseroy-je esperer, ô miracle des cieux !D’estre aussi bien dedans ton ameComme en te regardant je me voy dans tes yeux ?

Lors elle disoit toute emeue,En m’accusant de peu de foy :Lysis, ton image est en moyBien plus avant que dans la veue.Je t’en prens toy-mesme à tesmoin,Reconnoy qu’elle est bien plus loin,Puis qu’elle y paroist si petite ;Et croy que tu la vois, par un regard fatal,Dans mon cœur, où l’amour habite,Comme on voit un portrait au travers d’un cristal.

A ce discours l’ame ravieDe ne sçavoir que repartir,Je la priois de consentirAux vœux de l’amoureuse envie ;Et pour terminer tout debat,Je l’invitois aux doux ébatOù jamais femme ne se lasse,L’estreignant, en l’ardeur qui m’avoit provocqué,Mieux que le houbelon n’embrasseL’aubespine qu’il aime, et dont il est picqué.

Là, sur sa bouche à demy closeJe beuvois, baisant nuict et jour,A la santé de nostre amour,Dedans une couppe de rose.Ma bergere, en toute saisonArdente à me faire raison,S’enyvroit de la mesme sorte ;Et dans ce doux excès nos sens quasi perclus,Sous une contenance morte,Confessoient par nos yeux que nous n’en pouvions plus.

Nos desirs, reprenant courageQuand nos efforts s’allentissoient,En toutes façons exerçoientLes traits de l’amoureuse rage.Cette bouillante passionPortoit avec tant d’actionTous nos mouvements à la guerre,Qu’à nous voir en ce poinct dans les jeux de CyprisOn eust dit que toute la terreEstoit d’un tel combat le sujet et le pris.

Cependant en cette querelleSuffisoit à nous contenterLe lieu qu’elle daignoit presterA nos corps estendus sur elle.Nous l’estimions plus mille foisQue tous les païs que nos rois.Ont eus sous leur obeissance,Ni mesme que ces lieux pour qui ce grand demonQui detient l’or en sa puissanceFit treuver aux nochers l’usage du timon.

Dieux ! quelle plume assez lascive,Fust-ce de l’aile d’un moineau,D’un combat si doux et si beau,Decriroit l’ardeur excessive ?Jamais, alors qu’à membres nusAdonis embrassoit Venus,Tant de bon tours ne s’inventerent,Ni jamais l’Amour mesme et sa belle PsichéTant de delices ne gousterent,Que nos sens en goustoient en ce plaisant peché.

La langue, estant de la partie,Si-tost qu’un baiser l’assiegeoit,Aux bords des levres se rengeoit,Afin de faire une sortie ;L’ennemy, recevant ses coups,Souffroit un martyre si dous,Qu’il en benissoit les atteintes ;Et mille longs souspirs, servant en mesme tempsDe chants de victoire et de plaintes,Monstroient que les vaincus estoient les plus contens.

Un jour, pres d’une vive sourceD’argent liquide et transparant,Qui prend la fuitte en s’esgarantVers la mer où finit sa course,Mon lut, parlant à basse vois,S’entretenoit avec mes doisDe mes secrettes fantaisies,Et parfois s’esclattant en la vigueur des sons,Les roches se sentoient saisiesDu mignard tremblement de mille doux frissons.

Les oyseaux, tirez par l’oreille,Allongeant le col pour m’ouyr,Se laissoient presque esvanouyr,Tous comblez d’aise et de merveille.Les animaux autour de nousNous contemploient à deux genous,Plongez dans un profond silence,Quand d’un vieux chesne, esmeu de ce contentement,Avec un peu de violenceSortirent ces propos assez distinctement :

Orphée, aux yeux de Radamante,A donc ramené des enfers,Malgré les flames et les fers,Sa chere et gracieuse amante ?Ce rare exemple d’amitiéEst donc rejoint à sa moitiéPar deux fois de luy separée ?Et sa teste, où les dieux tant de dons ont enclos,Ny sa lyre tant admirée,Ne furent donc jamais à l’abandon des flots ?

180 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. JANNET Libraire, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon Bibliothèque numérique de Lyon· Sources