Œuvres complètes, 1659· Troisiesme partie
Epistre diversifiée
A Monsieur Desnoyers, secretaire des commandemens de la Serenissime reine de Pologne.
De l’un des bouts où les hauts Pyrénées,Portans au ciel leurs testes couronnéesDe pins, de neige et de vieux chesnes vers,l’ont un meslange et d’estez et d’hyvers,Et dans leurs pieds, qui triomfent des ondes,Offrent un sein aux planches vagabondes,Un sacré port où Venus autrefoisEut des autels et fit cherir ses lois,Je te salue, et de moy je m’élogne,Par le souhait, pour te voir en Pologne,Cher Des Noyers, aymable et franc amy,Qui pour mon bien n’es jamais endormy,Qui des faveurs de nostre auguste reineMe fais sentir la vertu souveraine,Qui de mes vers luy parles tous les jours,Qui le premier entames le discoursDe cet ouvrage où ma plume hardieLe grand Moyse à sa gloire dedie,Et qui sans fin excites ses bontezA m’accabler de generositez.Les traits charmans de tes nobles missivesM’en font bien voir les graces excessives !Ils servent bien d’infaillibles tesmoinsQue mon nom regne en tes fideles soins,Et que l’oubly, ce noir fils de l’absence,N’a peu porter son ingrate licenceJusques au point d’esteindre le flambeauD’une amitié qui doit vivre au tombeau !Tu m’en promis la douceur perdurableQuand ce bel astre au monde incomparable,Ce rare objet de gloire et de vertu,Ce don du ciel de cent dons revestu,Ce clair prodige où brillent les merveillesQui desormais exerceront mes veilles,Ce cœur, cette ame, aux doux charmes vainqueurs,Les seuls plaisirs des ames et des cœurs ;Quand, dis-je enfin, ces beaux yeux nous quitterent,Et de Paris Paris mesme emporterent,Laissans la cour en un estat pareilA l’hemisphere au depart du soleil.Combien alors d’yeux changez en fontainesFirent rouler de larmes incertaines !Combien de cris, à double fin aigus,Furent meslez de souspirs ambigus !Il m’en souvient, nostre perte, et la gloireDe cet objet si cher à la memoire,Rendent encor mes sentimens douteux,Et ma raison vacille devant eux.Mais ces propos hors de propos je trace :C’est allier l’orage à la bonace ;Nostre interest doit ceder tout au sien,Et nostre mal s’esjouïr de son bien.Elle est heureuse, et le saint hymenéeFait resplendir sa belle destinée ;Elle est contente, et ce grand roy du NortEn ses liens n’a pas un moindre sort.Les beaux lauriers qu’en tant d’actes illustresCe Mars cueillit dès ses plus jeunes lustresPrennent plaisir à voir sous l’œil du jourBriller entre eux les mirtes de l’amour ;Ils leur font place en la verte couronneQui dignement ses temples environne,Et leur esclat est si vif et si douxQue sur son chef l’or mesme en est jaloux.Ha ! cher amy, que je te porte envie,Lorsque je songe au bon-heur de ma vie !Que la fortune est affable pour toy,Et que les dieux ont beny ton employ !Tu vois brusler d’une ardeur conjugaleCe noble couple, à qui rien ne s’esgale ;Tu vois leur front, où luit la majesté,Comme en un trosne à l’honneur affecté ;Tu vois fleurir l’union de leurs ames ;Tu vois l’accord de leurs pudiques flames ;Tu vois leur foy, leurs respects mutuels,Leurs saints desirs, leurs biens perpetuels,Leurs doux transports, leurs loyales caresses,Leur amitié, leur grace, leurs tendresses ;Et moy, chetif, je ne voy rien icyQui de les voir m’allege le soucy.Je ne voy rien en ces bords maritimesOsté les cieux, les monts et les abimes,Que le theatre ondoyant, vaste et bleu,Du fier Neptune, où maint terrible jeuSe represente au dommage des voiles,Qui des enfers sautent jusqu’aux estoiles,Lors que les vents, ces rapides demons,Pour l’agiter grossissent leurs poulmons,Renversent tout, gagnent de pleine en pleine,Et ne font pas, sous leur bruyante haleine,Transir d’effroy seulement les nochers,Mais les vaisseaux, les flots et les rochers ;Si qu’on diroit, aux efforts de leur rage,Qu’avec la nef près de faire naufrage,Et qu’en vain l’art essaye à secourir,Le propre escueil craint mesme de perir.Là quelquesfois, quand le paisible calmeSans les combattre a remporté la palme,Et que la nuict n’estale aucun flambeau,Je voy des feux se promener sur l’eau,Des feux rusez, qui de mainte chaloupeFont en des fers luire au dehors la poupePour attirer les poissons au trespas,Les aveuglant d’un lumineux appas.A ce beau piege, à l’embusche brillante,Des innocens la presse fourmillanteDonne soudain dans le filet tendu,Et leur plaisir leur est bien cher vendu.Ainsi voit-on, aux clairs et doubles charmesDe deux soleils où l’amour prend ses armes,Les simples cœurs s’engager dans les rets,Et de cent morts subir les durs arrests.Tantost, des airs prevoyant la colere,En ce rivage aborde une galere,Ou pour mieux dire un enfer de vivants,Une prison qui flotte aux gré des vents,Qui marche et vole, et rampe, et nage, et glisseQui sous maint bois, des bras l’aspre supplice,De-hache, rompt, fend le dos de la mer,La pousse au loin, blanchit l’azur amer,Le fait fremir à l’entour de la proue ;L’onde en murmure, et le timon qui joueVoit cent bouillons tournoyer après soy,Comme enragez qu’il donne aux flots la loy.A l’arriver, les antennes ailées,Par mille mains sont aussy-tost calées ;L’ancre s’abisme, et le salut navalTonne et s’enfuit au creux d’un sombre val.D’un mesme ton nostre bronze le paye ;L’echo repart, et mugit et s’effraye,Et tous ces bruits ensemble confondusRendent bien loin les Tritons esperdus.Au mesme instant cet illustre que j’aymeJusqu’au degré fraternel et supreme,Ce cher Tilly, ce noble gouverneur,Qui dans les coups s’est acquis tant d’honneur,Et qui d’un fort tant soit peu raisonnableFeroit tout seul une place imprenable,Apprend qui c’est, et s’en va recevoirUn bon amy qui s’en vient au devoir.L’accueil se fait d’une ame ouverte et libre,Et tost après, dans ce port de Colibre,Nous allons tous, en un certain batteau,Voir à loisir le mobile chasteau.De tous costez les membres s’y remuent,L’argent y siffle, et les forçats qui suentDes durs travaux, et presens et souffers,Font à ce bruit sonner leurs tristes fers.Leur sourde voix, encore qu’effroyable,Tasche à nous faire un bon-jour agreable,Et selon l’ordre, en accent de hybou,Frappe l’oreille avec un triple hou !L’airain creusé de la claire trompetteEn mesme temps un autre son repette ;Le canon tire, et des mousquets amisLes feux sans plomb dans les airs sont vomis.Tout aussi-tost un ouvrage superbe,Un tissu blanc, qui jadis fut de l’herbe,Orne en carré les ais où l’appetitDans les ragous s’enflame et s’amortit ;De mets divers on l’honore, on le couvre ;Chacun s’y range, et, cependant qu’on ouvreLa pronte bouche au manger froid ou chaut,Près du pilote, assis en un lieu haut,Mille yeux beants qui d’avidité luisentTous nos morceaux jusqu’à nos dents conduisent,Voire plus outre, et d’un maigre plaisirLa maigre chourme irritte son desir.Comme par fois, proche de quelque table,Le morne dogue au front espouventable,Après maint geste, après avoir en vainDans ses regards fait eclater sa faim,Sans qu’un aboy l’ait pourtant osé dire,Obtient enfin, sous la chaisne qu’il tire,Soit de son maistre ou de quelque estranger,Avec ardeur quelque chose à ronger ;Ainsy quelqu’un d’entre l’esclave trouppeQui nous observe, et jeusne quand on souppe,Reçoit quelque os par l’un de nous jetté,Et le savoure en grande volupté.Là pour nous plaire, un des braves de Malte,Dont la franchise est digne qu’on l’exalte,Et qu’en mes vers on voye un Chastelus,Veut qu’un accord, non de voix, ni de luts,Mais d’instruments turquesques et sauvages,Face à l’entour retentir les rivages ;Et cet estrange et barbare concertNe laisse pas d’esgayer le dessert.Tandis, de l’œil remarquant tout le monde,En ce beau gouffre où la misere abonde,Où dans l’horreur d’un devoir inhumainOn voit agir et la corde et la main,Où le plus foible abbat le plus robuste,Où la justice enfin devient injuste,Et par l’excès d’un severe tourmentFait voir un crime au lieu d’un chastiment,Je dis en moy, par maniere d’estude :O merveilleuse ! ô puissante habitude,De la nature ou la fille ou la sœur,Qui convertis l’amertume en douceur,Et dont la force acquert un tel empireSur les humeurs de tout ce qui respire,Qu’elle regit les sens et la raison,Et fait qu’un corps peut vivre de poison !Que ton secours est grand, est admirable !Que c’est une aide utile au miserable !Et qu’à l’endroit mesme des animauxCette aide est propre à soulager les maux !Par ce moyen, ô changement estrange !L’anthipatie en amitié se change ;Par ce moyen les cerfs et les lyonsSans repugnance au joug nous allions ;Par ce moyen nos bestes domestiques,De l’aigre haine oubliant les pratiques,Ne font qu’un plat, et repos sur reposDans le sommeil s’entreprestent le dos ;Par ce moyen un homme sous les chaisnesSemble en ce lieu triomfer de ses gesnes ;Bref, par cet aide il souffre sans gemir,Vit sans manger, travaille sans dormir,Rit, chante, joue, et dans son banc endureLe vent, le chaud, la pluye et la froidure,Sans que la honte ou la rigueur du sortExcite en luy le souhait de la mort.Mais, ô l’honneur des graves secretaires,Que de ces bords marins et solitairesMa main salue, et pour qui mon espritPasse en ma plume et forme cet escrit !C’est trop parlé d’une matiere infame,Et je craindrois de meriter la rameSi plus long-temps j’entretenois tes yeuxSur un sujet à moy mesme ennuyeux.Qu’y feroit on ? le caprice m’emporte,Et quelques-fois l’ardeur en est si forte,Que tout ainsy qu’un coursier indonté,De quelque coup brusquement irrité,S’est veu souvent, malgré son propre maistre,Aller hanir où tonne le salpestre,Et l’engager aux perils evidentsDes belliqueux et nobles accidents,D’où par bon-heur il revient plein de gloire,Et fait après haut sonner sa victoire,Quoy qu’en son ame il en donne au hazartLa plus illustre et la meilleure part :Tel ce demon, ce superbe genie,Picqué du tan de la belle manieQui le saisit, le possede et l’esmeut,Se precipite où l’aspre fougue veut,Et m’engageant, contre mon dessein mesme,En des desseins d’une hauteur extresme,Où les dangers s’offrent de tous costez,Où les honneurs aussy sont aprestez,Me fait souvent, en despit que j’en aye,Paroistre brave, essuyer mainte playe,Et revenir le laurier sur le frontD’où je pouvois recevoir quelque affront.Laissons-nous donc transporter à la verve,Mais toutesfois d’un air qui se conserveDans l’agreable et le majestueux,Et qui rapporte un plaisir fructueux.Ne pense pas que, pour te faire rire,En libres vers j’aille icy te descrireLes Catalans, ces terribles poulets,Leurs grands chapeaux, leurs estranges colets,De leurs habits la matiere et la forme,De leurs moitiez le guard’infant enorme,Leurs actions, leurs coustumes, leurs mœurs,Ny de leur foy les bizarres humeurs ;Ne pense pas que je vueille depeindreLeurs lits infects, au sommeil mesme à craindre,Ny de leur table et de ses beaux ragoustsL’appareil chiche, ou soit aigre ou soit dous.Quand j’ay tout veu, je trouve, à le bien prendre,Que peu de chose au monde est à reprendre,Et que l’usage en chaque nationPorte avec soy son approbation.Qu’il ne soit vray, je t’en donne un exempleAssez plausible, assez fort, assez amplePour le prouver et faire consentirQui sur ce point m’oseroit desmentir.L’œil peut-il voir rien de plus ridiculeQu’un de nos preux à la taille d’Hercule,Avec sa teste, autresfois non à luy,Teste qu’on oste et serre en un estuy,Teste de poil qui, de poudre couverte,Assez souvent couvre une teste verte,Et couvre encore et laine, et soye, et lin,De plus de fleur qu’il n’en sort d’un moulin,Et que tant d’art, tant de soin accompagne,Que si l’honneur d’estre fait grand d’EspagneA l’ajusté se daignoit mesme offrir,Je ne croy pas qu’il voulust le souffrir ?Est-il enfin quelque objet plus estrangeQue de le voir mandier la louangeDe la beauté, des graces, des appas ?Que de le voir, mesme dans le repas,Pour contempler et ses lys et ses roses,Faire partout miroir de toutes choses,Et, sans respect ny des roys ny des dieux,Insolemment se peigner en tous lieux ?Que de le voir, dis-je, mettre en usageLa mousche feinte en son fade visage ?Que de le voir traisner ses beaux canons,Ses pointcouppez à cent sortes de noms,Qui, sous l’amas de six rangs d’esguillettesDont les fers d’or brillent comme paillettes,A cent replis bouffent en s’eslevantSur le beau cuir apporté du levant ;Et pour marcher font qu’à jambe qui faucheIl meut en cercle et la droite et la gauche,Non sans hazard de maint casse-museau,Peine bien deue au miste damoiseau !Bref, qui voudroit esplucher bien nos modes,Nos vestemens, nos gestes, nos methodes,Qu’est-ce, ô l’amy ! que tous les estrangersNe diroient pas en nous disant legers ?Et cependant, à nous autres qui sommes,A nostre advis, les plus parfaits des hommes,Nos manteaux courts, nos bottes aux pieds lons,Aux bouts lunez, aux grotesques talons ;Nos fins castors qui du divers ProthéeSemblent avoir l’inconstance empruntée,Tantost pointus, tantost hauts, tantost bas ;Le simple tour de nos simples rabas,Notre façon d’estaler sur les hanchesL’exquise toile, ainsi qu’au bout des manches ;D’ouvrir en foux par devant, en hyver,L’habit qui vient du mouton ou du ver,Pour faire voir, ô mole bagatelle !Le vain esclat d’une large dentelleRiche à merveille et dressée à ravir,Termes proprets dont il se faut servir ;Nos sots pourpoints, nos brimbalantes chausses,Nos beaux rubans que salissent nos sauces,Et tout le reste, en ce genre compris,Flattent nos yeux et duppent nos esprits.Voilà pourquoy je renonce à la veineQui, moins d’aigreur que de caprices pleine,M’a fait passer, sinon pour mesdisant,Pour satirique agreable et cuisant ;Non que je vueille abandonner la guerreQue tout mortel, tant qu’il est sur la terre,Doit faire au vice avecque fermetéSous l’estendard de la severité,Mais pour drapper desormais les coustumes,Pour en grossir desormais des volumes,Belles ou non, je m’en garderay bien,Et fay serment de n’y censurer rien.Tout au contraire, il m’entre en la pensée,Si vers le Nort ma fortune est poussée’,Si la Vistule à mes yeux se fait voir,Comme le ciel m’en adonné l’espoir,De me vestir, en noble et fier Sarmate,D’un beau velours dont la couleur esclate,Qui grave et long, sur un poil precieux,Rende mon port superbe et gracieux ;D’armer mon flanc d’un courbe et riche sabre,De m’agrandir sur un turc qui se cabre,De transformer mon feutre en un bonnetQui tienne chaud mon crane razé net,De suivre en tout la polonoise mode,Jusqu’à la botte au marcher incommode,Jusqu’aux festins où tu dis qu’on boit tant,Et dont l’excès m’estonne en me Datant ;Bref, jusqu’aux mœurs, et mesme je m’engageJusqu’à ce point d’apprendre le langage,De le polir, de m’y traduire en versD’un stile haut, magnifique et divers ;Si que de tous, en la cour florissanteDe nostre reine adorable et puissante,Et pour qui seule au monde je nasquy,Je sois nommé le gros Saint-Amantsky.Quand tu m’auras, par quelque heureuse voye,Fait accorder ce grand sujet de joye,Et que sa bouche, où luisent tant d’atraits,Où les rubis vivent en leurs portraits,Aura formé le cher mot où j’aspire,Cher mot à moy bien plus cher qu’un empire,Et dont l’attente et m’ennuye et me plaist,Et par l’espoir m’affame et me repaist,J’yray soudain, à ces douces nouvelles,Plus promptement que si j’avois des ailes,Revoir la Seine aux bords tous defleurisDe ne voir plus LOUISE dans Paris ;J’yray descendre en l’aymable demeureDu rare abbé qui languit et qui pleurePour mesme cause, et de qui la vertuContre son dueil en vain a combatu.Tu m’entens bien, c’est en peu de paroles,Le grand, le bon, le genereux MarolesQui par sa plume, et par ses hauts discours,Ravit les cœurs, et s’acquert tous les joursTant de renom, tant d’estime et de gloire,Que feu son pere, admirable en l’histoire,N’en eut pas tant, lors qu’en ce grand duel,Pour l’ennemy dur, tragique et cruel,Sa main poussa l’horrible coup de lanceQui, d’une roide et brusque violance,Le fier armet perça de part en part,Et du triomfe honora son rempart.Ainsi, party d’un arc avec justesse,L’ailé roseau, qui bruit en sa vitesse,Va transpercer par un effort aiséLe fresle blanc en un but opposé :Ainsy plustost un aigu trait de foudrePerce une vitre et la reduit en poudreQuand, dans l’humide et bruslante saison,Par la fenestre il entre en la maison,Y va percer quelque orgueilleuse testeQui despitoit l’orage et la tempeste,Et de droit fil, avec sa pointe d’or,Perce en sortant une autre vitre encor.Mais je m’esgare en mes belles saillies :C’est trop d’ardeur pour des muses vieillies ;Retournons donc chez cet homme excellentQui pour LOUISE a le cœur si dolent.Après la vive, après la longue estreinteD’une embrassade et joyeuse et sans feinte,Après cent mots et francs et gaysaussy,J’yray de là voir la nitnphe d’Issy,L’aymable nimphe et si noble, et si rare,Dont la sagesse est un celebre phare,Qui, dans la nuit du temps deffectueux,Fait un beau jour de rayons vertueux,Et sert de guide au sexe qu’on adorePour en former d’autres phares encore,Le retirant des flots des passionsPar la splendeur de ses perfections.De ma venue elle sera bien aise ;Et comme au monde il n’est rien qui luy plaiseNy qui la touche à l’esgal des espritsQui de l’honneur sont ardemment epris,Et qui sur tout l’entretiennent sans cesseDe nostre grande et divine princesse,D’un doux accueil elle m’honorera,Et de Pologne aussy-tost parlera,M’en fera voir quelque royale lettreQu’en son beau sein l’estime luy fait mettre,Ne voulant pas serrer en moindre lieuUn bien divin qu’où regne encore un Dieu ;Puis, m’invitant d’une affable maniereA voir tracer une nouvelle orniereDe son beau char, tiré par six chevauxQui des chemins dontent tous les travaux,M’enmenera, sur le sable et sur l’herbe,En son palais et rustique et superbe,Où nous verrons un corps dont la vigueurPresque d’un siecle a vaincu la longueur,Où nous verrons la vieillesse honorableDu bon Lisis, dont le front venerableCent et cent fois a sous le firmamentVeu changer tout, horsmis son jugement,Et qui, fuyant l’indigne multitude,Pourroit jouir en cette solitudeD’un heur parfait, si, sain et sans deffaut,En luy le bas correspondoit au haut.Nous yrons voir ces obscures alléesQui, pour l’honneur d’avoir esté fouléesDes nobles pieds de ce celeste objetQue nos discours auront pour seul sujet,Nous raviront, nous plairont plus sans doute,Que ne feroit l’estincelante routePar où la Fable asseure que les dieuxViennent en terre et remontent aux cieux.Nous connoistrons ce bel air, cette graceQu’imprime et laisse en quelque endroit qu’il passeCet abregé des plus riches tresorsQui facent luire et l’esprit et le corps.Aussy ne veux-je autre guide, autre addresse,Pour aller voir cette auguste maistresse,En son haut trosne où sa fortune rit,Que de me rendre au sentier qu’elle pritQuand, dans la pompe et dans l’esclat de reine,Elle quitta l’inconsolable Seine,Qui s’arrachoit ses cheveux de roseaux,Et de ses pleurs enfloit ses propres eaux ;Sachant de plus, par le rapport fidelleDes doux zephirs qui furent avec elle,Et, dans l’hyver, firent en son cheminCroistre l’œillet, la rose et le jasmin,Qu’en tous les lieux qu’elle orna de sa veue,De tant d’amours et de charmes pourveue(Miracle estrange, et qui pourtant à moyEst de facile et de plausible foy),Il est resté je ne sçay quoy d’aymable,De lumineux, de doux, d’inexprimable,De vif, de pur, d’odorant et de beau,Qui tireroit mon ame du tombeau,Et me pourroit guider en VarsoviePour aller là, de ma seconde vie,Remercier l’illustre deitéDont les seuls pas m’auroient ressuscité.Mais, mon très-cher, avant que je me rendeAu beau chemin que ma gloire demande,Avant qu’au gré du voyage permisPour voir les dieux je quitte les amis,J’yray revoir une belle voliere,D’une façon rare et particuliere,Où les oyseaux dans la captivitéOnt toutesfois une ample liberté,Et, croyans estre en leurs propres boccagesAprès l’horreur de leurs estroittes cages,Poussent leurs airs sous l’air à descouvert,De vol en vol sautent de vert en vert,Se font l’amour, s’appellent, se respondent,Sont dispersez, se joignent, se confondent,Puis seuls à seuls, et faisans les cruels,Charment les yeux de leurs petits duels.Tantost ensemble, et privés et farouches,Ils viennent prendre ou des vers ou des mouchesQu’à leur beau bec offre une chere main,Et puis des doigts se desrobent soudainPour les porter à leur douce nichéeDans les rameaux evidente et cachée,Que ce regal esmeut et resjouit,Et dont enfin sa tendre faim jouit ;Tantost, pendus au fil qui les enserreEt qui par haut regne sur le parterreD’un beau jardin où tiennent lieu de fleursDes vifs tresors de leurs riches couleurs,Mille plaisirs ilz donnent et reçoivent ;Ils branlent l’aile, et, bien qu’ils s’apperçoiventDe leur prison par un fil mis sur eux,De voir le ciel ils s’estiment heureux ;Tantost dans l’onde, où brille leur image,Noyans leur soif et baignans leur plumage,Ils meurent d’aise, et pensent en ces eauxSein contre sein baiser d’autres oyseaux ;Tantost surpris d’une approche indiscreteQui les effraye en leur loge secrette,Ils gagnent l’air d’un vol pront et bruyant,Et tout le gros alarment en fuyant ;Tantost en file ils passent et repassent,Tantost en globe à l’instant ils s’amassent,Et font ainsi tout autour des buissonsUn tourbillon de plumes et de sons.Bref, j’ay trouvé la voliere si belle,Que sur le lieu j’en prendray le modelle,Et suis certain qu’il ne desplaira pasAu grand objet où viseront mes pas.Pleust aux bons dieux qu’il fust aussi facileDe luy porter en son grand domicileDes doux muscats, des figues’, des melons,Qui font ycy la gloire des valons !Pleust au soleil, qui de ces fruits est l’ame,Que je luy pusse envoyer de sa flamePour embellir de nobles orangersSes champs, ses bois, ses parcs et ses vergersMais qu’ay-je dit ? D’erreur je suis coupableSon œil divin, son bel œil, est capableD’en faire naistre avec le moindre effort,Et de produire un midi sous le nort.
552 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. JANNET Libraire, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon Bibliothèque numérique de Lyon· Sources