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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1659· Première partie.

Le fromage

Marc-Antoine Girard de Saint-Amant· 124 vers

Assis sur le bord d’un chantierAvec des gens de mon mestier,C’est-à-dire avec une trouppeQui ne jure que par la couppe,Je m’escrie, en laschant un rot :Beny soit l’excellent Bilot !Il nous a donné d’un fromageA qui l’on doit bien rendre hommage.O Dieu ! quel manger precieux !Quel goust rare et delicieux !Qu’au prix de luy ma fantaisieIncague la saincte ambroisie !O doux cottignac de Baccus !Fromage, que tu vaux d’escus !Je veux que ta seule memoireMe provoque à jamais à boire.A genoux, enfans debauchez,Chers confidents de mes pechez,Sus ! qu’à plein gosier on s’escrie :Beny soit le terroir de Brie !Beny soit son plaisant aspect !Qu’on n’en parle qu’avec respect !Que ses fertiles pasturagesSoient à jamais exempts d’orages !Que Flore, avec ses beaux atours,Exerçant mille amoureux toursSur une immortelle verdure,Malgré la barbare froidureAu visage morne et glacé,Y tienne à jamais enlacéEntre ses bras plus blancs qu’albastreLe gay Printemps, qui l’idolastre !Que, comme autrefois, ApollonDelaisse torche et violon,Et s’en vienne dans ces prairies,Dans ces grandes plaines fleuries,Garder, en guise de vacher,Un troupeau qui nous est si cher,Et dont la mamelle fecondeFournit de laict à tout le monde.Mais je veux l’encharger aussiQu’il en prenne plus de soucy,S’il faut qu’un jour il s’y remette,Qu’il ne fil de celuy d’Admette,Lors que le patron des mattois,Portant cinq crocs au lieu de doitsQui faisoient le saut de la carpe,Joua sur ses bœufs de la harpe,Et le laissa sous un ormeauFlusterson soul d’un chalumeau,Que jadis l’amoureux martyreFit entonner au grand satyre.On dit que, quand il fut duppé,Il estoit si fort occuppéDans une douce reverie,Qu’il n’en vit point la tromperie.Chose estrange ! à mon jugement,De convaincre d’aveuglementCeluy dont la vertu premiereNe consiste qu’en la lumiere !Tout beau, Muse, tu vas trop haut,Ce n’est pas là ce qu’il nous faut :Je veux que ton stile se changePour achever cette louange.Encore un coup donc, compagnons,Du beau Denys les vrais mignons,Sus ! qu’à plein gosier on s’escrie :Beny soit le terroir de Brie !Pont-l’Evesque, arriere de nous !Auvergne et Milan, cachez-vous !C’est luy seulement qui meriteQu’en or sa gloire soit escrite ;Je dis en or avec raison,Puis qu’il feroit comparaisonDe ce fromage que j’honoreA ce metal que l’homme adore :Il est aussi jaune que luy ;Toutefois, ce n’est pas d’ennuy,Car, si tost que le doigt le presse,Il rit et se creve de gresse.O ! combien sa proprietéEst necessaire à la santé !Et qu’il a de vertus puissantesPour les personnes languissantes !Rien n’est de si confortatif ;C’est le meilleur preservatifQu’en ce temps malade et funesteOn puisse avoir contre la peste.Mais cependant que je discours,Ces goinfres-ci briffent tousjours,Et voudroient qu’il me prist envieDe babiller toute ma vie.Holà ! gourmands, attendez-moy !Pensez-vous qu’un manger de roySe doive traitter de la sorte ?Que vostre appetit vous emporte !Chaque morceau vaut un ducat,Voire six verres de muscat,Et vos dents n’auront point de honteD’en avoir fait si peu de conte.Bilot, qui m’en avois muny,Hé ! pourquoy n’est-il infinyTout aussi bien en sa matiereQu’il l’estoit en sa forme entiere ?Pourquoy, tousjours s’apetissant,De lune devient-ilcroissant ?Et pourquoy, si bas sous la nue,S’eclipse-t-il à nostre veue ?Respons, toy qui fais le devin,Crois-tu qu’un manger si divin,Vienne d’une vache ordinaire ?Non, non, c’est chose imaginaire.Quant à moy, je croy qu’il soit faitDe la quintessence du laitQu’on tira d’Yo transformée,Qui fut d’un dieu la bien-aymée.Garçons, pour vous en assurer,Je ne craindray pas d’en jurer,Puis que sans contredit je trouveQue sa vieillesse me le prouve.O doux cotignac de Baccus !Fromage, que tu vaux d’escus !Je veux que ta seule memoireMe provoque à jamais à boire.

VERSE, LAQUAIS.

124 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. JANNET Libraire, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon Bibliothèque numérique de Lyon· Sources