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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1659· Première partie.

La gazette du pont-neuf

Marc-Antoine Girard de Saint-Amant· 144 vers

A Monsieur de BOIS-ROBERT.

Mon cher Bois-Robert, que je prisePlus que ma houppelande grise,Quand l’hyver avec ses glaçonsSans fievre donne des frissons,Je viens d’arriver tout à l’heureDe la ville où Phillis demeure,D’où j’apporte en mon souvenirBien dequoy nous entretenir.La soutane d’un pauvre prestre,Un barbet qui cherche son maistre,Et cinquante courriers du roy,Ne sont pas si crottez que moy.J’ay veu nostre fou de poëteavecques ses yeux de chouette,Sa barbe en fueille d’artichaut,Et son nez en pied de réchaut ;Il est d’une humeur plus fantasqueQue le son d’un tambour de basque.Vous le voyez sur le Pont-Neuf,Tout barbouillé d’un jaune d’œuf,Depuis sept heures jusqu’à onzeFaire la cour au roy de bronze.Tous ceux qui le rencontrent làDemandent : Qu’est-ce que cela ?Et s’arrestent à voir sa trongneComme à voir celle d’un yvrongneQui, plus rond que n’est un bacquet,A chaque pas darde un hocquetEt semble vous faire la moue,Traisnant son manteau dans la boue.L’un croit que c’est un loup-garou,L’autre un vieux singe du Perou ;Cestuy-là que c’est une austruche,Cestuy-cy que c’est une cruche ;Et, dans ces jugements divers,L’un dit que monsieur de NeversA des chameaux en son bagageDe sa taille et de son langage.Ses pauvres vers estropiezOnt des ampoulles sous les piezA force de courir les rues ;Chez lui les Muses, toutes nues,Se repaissent le plus souvent,Comme il fait, d’espoir et de vent.Il vous traisne une longue latteDedans un vieux fourreau de natte,Pendue au bout d’un marroquin,Qui vous sangle son casaquin ;Tantost il vous porte une broche,Qui fait garde devant sa poche,De peur qu’en y jettant la mainOn ne prist son quignon de pain.A le voir en cet équipage,On diroit qu’il a du courageEt qu’il est plus fier qu’un Hector ;Mais il est plus doux qu’un castor.Tous ceux qui, domptans leur paresse,S’en vont de bonne heure à la messe,Le rencontrans tous les matinsSous le portail des Augustins,Et voyans sur son estamineGrouiller les monceaux de vermineLuy jettent l’aumosne en passant,Qu’il ramasse en les maudissant.L’autre soir que, pour triste augure,Il me presenta sa figure,En la frayeur qui me surprit,Je creu que c’estoit un esprit,Fis deux ou trois pas en arriere,Et me mis soudain en priere ;Mais je connus, dès qu’il parla,Qu’il n’estoit rien moins que cela.Toutesfois, il le peut bien estre,Et son estat fait bien parestreQue mes sens d’horreur occupezNe s’estoient pas beaucoup trompez :Car, puis que c’est un pauvre diable,Devoit-il pas estre croyableQue ce fust un esprit aussi ?Quant à moy, je le juge ainsi.Ses discours, pleins d’une eleganceQui fait rage en l’extravaganceD’un galimathias de motsOù Mercure en a dans le dos,Nous preschent avec des miraclesQue ses vers sont autant d’oracles ;Aussi le sont-ils en ce point :C’est que l’on ne les entend point.Mais c’est trop parler d’une chose.J’ai trouvé Dieu-te-gard’ la-RoseChez la Picarde au bavolet,Qui dançoit avec son valet,Sur le chant de « Misericorde,L’on se pend bien souvent sans corde »,Une sarabande qu’amourA mise en credit à la cour.Ce grand benest, de haute game,Fasché du mespris de la dame,Et souspirant à l’environComme un soufflet de forgeron,S’est venu plaindre à mon oreilleQu’on ne vit jamais sa pareille ;Que la cervelle de Guerin,Que le chapeau de TabarinEt la flame d’une chandelle,Ont bien plus de constance qu’elle.Bref, il m’en a tant discouru,Que j’en ay l’esprit tout bourru.Item, j’ay veu chez la contesseLa beauté qui me traisne en lesse,Bien que ses appas fassent (lusEt qu’elle ait cinquante ans et plus.Ouy-dà, je l’ay veue et baisée,Cette vieille, cette rusée,Qui semble encore, en se mourant,Crier à ce beau demeurant.Un chat enragé que l’on berne,Un jeune valet de taverne,Les dents d’un page en appetit,Le jarret d’un gaigne-petit,Marais dançant la bergamasque,Le vray Harlequin sous le masque,Des anguilles dans un panier,Des chenilles sur un prunier,N’entendent rien à la souplesse,Au prix des ressorts de sa fesse,Qui trouve en l’amoureux duelLe mouvement perpetuel.J’ay bien d’autres choses à direQui nous fourniront dequoy rirePour plus de six mois et demy,Quand j’auray l’honneur, cher amy,De voir si tu bois point à gaucheEt si tu fais bien la debauche :Car c’est l’unique passe-tempsOù tous mes desirs sont contens.Cependant, ma plume enervée,Pour mettre fin à sa corvéeEt n’ennuyer pas le lecteur,Après avoir dit : Serviteur,Te supplie en rodomontadeDe prendre en gré cette boutade ;Sinon, ton eu n’est pas trop loin :Le papier vaut mieux que du foin.

144 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. JANNET Libraire, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon Bibliothèque numérique de Lyon· Sources