Œuvres complètes, 1659· Première partie.
La vigne
A Monsieur de Pontmenard.
Pontmenard, que mon ame estimeD’une passion legitime,Et qui merite d’estre misAu rang des plus parfaits amis,Depuis le jour qu’en la Bretagne,J’erre de vallon en montagne,Je n’ai rien trouvé de si beauComme ta maison de Coybeau.Non pas pour cette belle veueDont le ciel l’a si bien pourveue,Qu’on diroit qu’il a fait ces lieuxPour le souverain bien des yeux ;Non pas pour la frescheur de l’ombreDe ce bois venerable et sombreOù les bergers les plus discretsChantent leurs amoureux secrets ;Non pas pour ces larges campagnesOù Cerès, avec ses compagnes,Seme et recueille tant de blez,Que tes greniers en sont comblez ;Non pas pour ces grandes prairiesQue la saison qu’aux CanariesMes yeux ont veu regner jadisComme en un second paradisEn janvier mesme rend si vertesEt de tant de troupeaux couvertes,Qu’on n’y sçauroit lequel choisir,Ou du profit, ou du plaisir ;Non pas pour ces claires fontaines,Qui, par des routes incertaines,Se fuyant et se poursuivantSous l’ombrage frais et mouvantDe mille arbres qu’elles font croistreEt qu’en elles on voit paroistre,Accordent au chant des oyseauxLe doux murmure de leurs eaux ;Non pas pour ces longues alléesOù de branches entremesléesDe lauriers, de charmes, de buis,De cyprès, de fleurs et de fruits,Se forment des murailles vives,Qui, par leurs distances captives,Font des chemins plus gracieuxQue n’est celuy qu’on voit aux cieuxNon pas pour ce divin parterreOù le soing de nature enserreCent mille fleurs, qu’à voir brillerQuand elle veut s’en habillerOn prendroit pour des pierreries,Qui des drogues les plus cheries,Dont l’odorat est amateur,Auroient l’agreable senteur ;Mais bien pour ce costeau de vigneQui seul est de ma muse digne,Et que je veux si bien louer,Que Bacchus le puisse advouer.Ha ! brave baron de Sainct-Brice,Pour honorer un tel capriceQui m’esveille la verve ainsi,Que n’es-tu maintenant icy !Nous boirions dedans ta calotte,Et par quelque chanson falotteNous celebrerions la vertuQu’on tire de ce bois tortu.Vray Gilot, roy de la debauche,Mon cher amy, mon ϰουιλλον gaucheSi tu te trouvois en ce lieu,O ! comme, à l’honneur de ce dieuQue l’on vit naistre d’une cuisse,Tu chanterois en ton de Suisse,Faisant d’une nape un turban,Ton melodieux Pireban !Toy de qui le nom effroyableFeroit chier de peur le diable,Grand et hardy Chassaingrimont,Dont le seul regard nous semontA l’agreable excès de boire ;Toy qui, non sans cause, fais gloire,Et crois en payer ton escot,D’estre de la maison de Pot,Belot, puissant demon de joye,Qui par une secrette voyeNous inspires la voluptéDe la bacchique liberté,Lors qu’autour d’une table ronde,Faisant raison à tout le monde,La tienne abandonne tes sensA mille plaisirs innocens ;Marigny, rond en toutes sortes,Qui parmy les brocs te transportes,Et dont l’humeur que je cherisM’a pu faire quitter Paris ;Franc Picard à la rouge trongne,Brave Maricourt, noble yvrongne,Qui crois estre sur ton fumierQuand tu presides chez Cormier ;Jeune portrait du vieux Silene,Grand beuveur à perte d’halene,Chère rime de cabaret,Mon cœur, mon aymable Faret ;Brun, qui dans la cité de Dole,Chez toy de raisons tiens escolePour les plus sçavans, quand tu boisDe ton exquis vin blanc d’Arbois ;Bardin, dont la saine doctrine,Incaguant Aristote et Pline,Prouve que le vin seulementMerite le nom d’element ;Grand-Champ, qui vuides mieux les verresQue dans les chiquaneuses guerres,Avec les plus heureux succès,Tu ne vuiderois les procès ;Butte, qui d’un cœur de Pompée,Ne fait pas mieux à coups d’espéeQue dedans maint repas divinJe t’ai veu faire à coups de vin ;La Motte, qui parmi les tassesAs mille fois plus fait de massesQue ton père, en son plus grand feu,N’en a jamais fait dans le jeu ;Chasteaupers, gardien des treilles,Au nez à crocheter bouteilles,De qui l’aspect est aussi bonPour faire chifler qu’un jambon ;Cher compatriote de Lâtre,Humeur que mon ame idolâtre,Homme à tout faire, esprit charmant,Pour qui j’avoue estre Normant ;Theophile, Bilot, Moliere,Qui dedans une triste biereFaites encore vos effortsDe trinquer avecques les morts ;Fameux beuveurs, troupe fidelle,Tous ensemble je vous appelleDans ces lieux de pampre couvers,Pour m’aider à chanter ces vers :
Que sous les climats froidureuxLes peuples sont bien malheureuxDe n’avoir aucun sep de vigne !Tout plaisir leur est interdit ;Le ciel en tout temps leur rechigne,Et la nature les maudit.
Ils profanent le cabaret ;De l’eau bouillie au vin clairetLe fade goust on y prefere ;Quand on y boit on est transy,Et l’on n’y sçauroit jamais faireRubis sur l’ongle, comme icy.
Alexandre, le grand beuveur,Bacchus, eust-il sans ta faveurPeu meriter quelque louange,Et l’eust-on jamais veu regnerSur tant de terres que le GangePrend tant de plaisir à baigner ?
Jamais habillemens de Mars,Glaives, boucliers, lances ny dars,N’esclatterent dans son armée,Et jamais mousquets ny canons,Vomissans fer, flamme et fumée,N’y firent abhorrer leurs noms.
L’esclat des verres seulement,Plus brillans que le firmament,Y rendoit la veue esblouye ;On n’y vomissoit que du vin,Et rien n’y possedoit l’ouyeQu’un chant bacchique et tout divin.
Quand ces pyrates impudents,Bacchus, te monstrerent les dents,N’est-il pas vray que ta vengeanceOrdonna, pour son plus grand fleauQue cette miserable engeanceNe boiroit jamais que de l’eau ?
O quel severe chastiment !Boire de l’eau, Dieu, quel tourmentQuelle ire n’en seroit foulée !C’est bien pour en desesperer !Mais encore de l’eau salée,Qui ne sert qu’à les alterer !
Ces maraus furent bien surprisEn leur audacieux mespris !Ils y perdirent leur escrime,Et dedans ces flots tous esmusDe l’enormité de leur crimeIls demeurerent bien camus !
Pere, aussi tant que je vivray,De tout mon cœur je te suivray,Je t’en fais icy la promesse,Et jure par ces cervelasQue, pour mon baston de vieillesse,Je ne veux rien qu’un eschalas.
190 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. JANNET Libraire, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon Bibliothèque numérique de Lyon· Sources