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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1659· Première partie.

Le palais de la volupté

Sur une maison de plaisance que Monseigneur le Duc de Rets a fait bastir dans la forest de Prinçay.

Marc-Antoine Girard de Saint-Amant· 228 vers

Icy la mesme symmettrieA mis toute son industriePour faire en ce bois escartéLe palais de la Volupté.Jamais le vague dieu de l’onde,Ny celuy des clartez du monde,N’entreprirent rien de plus beau,Quand, sans trident et sans flambeau,D’une volonté mutuelle,Ils mirent en main la truelle,Et sous des habits de maçons,Employerent en cent façonsTous les beaux traits que la natureAdmire dans l’architecture,Pour loger ce prince troyenQui depuis les paya de rien.Arriere ces masses enormesOù s’entre confondent les formes,Où l’ordre n’est point observé,Où l’on ne voit rien d’achevé ;Il n’en est point icy de mesme ;Tout y suit la raison supresme,Et le dessein en chasque partS’y rapporte aux regles de l’art.L’invention en est nouvelle,Et ne vient que d’une cervelleQui fait tout avec tant de poids,Et prend de tout si bien le choisQu’elle met en claire evidence,Que sa grandeur et sa prudenceSont aussi dignes, sans mentir,De regner comme debastir.Cet esprit que ma muse adore,Qui de son amitié m’honoreEt que j’estime comme un Dieu,A fait ce palais en ce lieu,Où frequente la solitude,Tant pour la chasse et pour l’estude,Que pour tous les autres plaisirsQui s’accordent à ses desirs.La salle grande et somptueuseAutant qu’elle est majestueuse,Se dedie au roy desforests,Au bon Pan, qui dans un marestsVit sa maistresse en vain aiméeEn fresles roseaux transformée ;De quoy pour chanter son tourmentIl fit à l’heure un instrumentQui ne dit mot quand on le toucheSi l’on ne le porte à la bouche,Essayant ainsi d’appaiserSon ardeur par quelque baiser.Là dedans encore on revere,Diane au front doux et severe,Non pas pour cette chastetéDont son humeur fait vanité,Quoy qu’avec Hypolite on croyeQu’elle s’en donnoit à cœur joye,Mais parce qu’elle ayme d’amourA chasser en ce beau sejour.Ceux de qui l’ame et les oreillesTrouvent des douceurs nompareillesAux plaisans et confus accorsQue font ensemble et chiens et corsEntremeslez de voix humaines,Quand, par les bois ou par les plaines,Ou parles monts ou par les vaux,Et les hommes et les chevauxPoursuivent cerf, chevreuil ou lievreA qui la peur donne la fievre,Ceux, dis-je, qui ne craignent pointLe plaisir à la peine joint,Tel qu’il l’est en cet exerciceQu’on nomme un aymable caprice,Y sont bien venus en tout temps,Et n’en partent point mal-contens.Le demon des tours de finesse,Qui dès sa plus simple jeunesseAttrappa jadis tous les dieux,Et surla terre et dans les cieux ;L’inventeur du jeu de la chance,Où les trois dez, menans la dance,Taschent, au sortir d’un cornet,A vous mettre une bource au net ;Le patron des maquerellages,Le suborneur des pucellages,Le chef des illustres menteurs,C’est à dire des orateurs,Dont souvent la seule eloquenceRend les sujets de consequence ;Mercure, dis-je, aux doux propos,Aux yeux perçans, au corps dispos,Qui par une routte inconnueVole à son gré dessus la nue,Ailé comme un esmerillon,Preside au premier pavillon.En cet endroit, sans tromperie,Et sur tout sans criaillerie,Peuvent s’esbattre nuict et jour,Gagnans et perdans tour à tourSous le bon plaisir de fortune,A l’un douce, à l’autre importune,Ceux qui pensent que Paradis,C’est ramener quinze sur dis.Le second, c’est où l’on conserveL’auguste portrait de Minerve,De cette sage deïté,Qui, gardant sa virginité,Est cependant mere fecondeDe divers enfans mis au monde,Les uns par les habilles mainsDes plus industrieux humains,Les autres en la mesme guiseQue l’on chante qu’elle y fut mise,Lorsque son pere en accouchaPar le cerveau, qu’on luy trencha :Ce sont les arts et les sciences,Que, malgré nos impatiences,Autrefois elle nous apprit,Tant du corps comme de l’esprit.Là ceux qui pensent ne point vivreS’ils n’ont le nez dans quelque livre,Messieurs les doctes seulement,Se trouvent en leur element.Au troisiesme, on voit en sa gloireCeluy qui se plaist tant à boire,Ce dieu de pampre couronnéQui s’enyvra dès qu’il fut né ;Ce fameux prince des crevailles,Ce guerrier de qui les bataillesSe donnent en plein cabaretSous un drappeau blanc et clairet,Ce bon Denis, à qui ma museAucun eloge ne refuse,Ny jamais n’en refuseraTant que sa verve durera.Là, tous les honnestes yvrongnes,Aux cœurs sans fard, aux nobles trongnesTous les gosiers voluptueux,Tous les desbauchez vertueux,Qui parmy leurs propos de tableJoignent l’utile au delectable,Sont receus et traittez aussiComme des enfans sans soucy.Et pour le dernier où se treuventMille tableaux qui nous esmeuventA faire ce crime innocentA quoy la nature consent,C’est à la cause des penséesD’où naissent toutes les ar***.C’est à celle qui sur les flots,Le divin germe estant esclos,Vogua dans un berceau de nacre,C’est à Venus qu’il se consacre,A Venus, qui s’apprit deslorsDans la mer au bransle du corps,Qu’elle exerça depuis sur terre,Menant une si rude guerreAux plus vigoureux bra***,Que jusques à celuy de Mars,Il luy falut rendre les armes,Et recourir cent fois aux larmesPour quelque treve en obtenir,Puis qu’il ne pouvoit la finir.Là, ceux que Priape convieAu plus cher plaisir de la vie,Où l’on espreuve un doux trespas,Encore qu’on ne meure pas,Trouvent, sans prendre cette peineQui souvent en amour est vaine,Dequoy saouler leurs appetits,Autantles grands que les petits.— Que ces empaleurs de Gomorre,Ces bou*** que mon cœur abhorre,Ces infames pescheurs d’est***,Ces soldats lasches et poltrons,Qui, denuez de toute audace,N’osent assaillir qu’une placeQui, sans tour et sans parapet,Ne se deffend qu’à coups de pet ;Que ces testes extravagantes,Ces fous aux humeurs arrogantes,Qui sans reverence des DieuxSe plaisent a morguer les cieux,Pestans avec mille blasphemesContre tout, voire contr’eux mesmesSeulement pour estre comprisAu nombre de nos forts esprits ;Que ces miserables avaresA leur endroit mesme barbares,Qui bien moins hommes qu’animauxSe donnent tous les jours les mauxQue dans les biens dont ils se priventIls craignent qui ne leur arrivent,Et se laissent mourir de faimDe peur de n’avoir plus de pain ;Que ces mines de secretaires,Ces graves discoureurs d’affaires,Qui, sans adveu du potentat,Trenchent des ministres d’estat ;Que ces vieilles rattes-pourries,Ces ames qui ne sont nourriesQue d’un chagrin contredisantA tout ce qu’on fait de plaisant ;Que les ennemis des sciences,Que les perfides consciences,Que les yvrongnes querelleux,Ny les ignorans scrupuleux,Ne viennent point, pour nos supplicesTroubler en ce lieu les delicesQue l’on y gouste tous les jours ;Bref, pour accomplir ce discours,Que le petit noble rustiqueAvec son habit à l’antique,Son corps mal fait, son sot maintien,Et son ridicule entretien,Ne se presente en nulle sorteA cette venerable porte,Qu’il feroit sauter hors des gonds,S’il ne veut que par mille bondsOn luy fasse dans une berneDancer la volte à la moderne,Ou que, pour avoir trop vescu,Cent coups d’espingle dans le euLuy soyent octroyez par des pagesPlus meschants que des chats sauvagesOu qu’en fin les plus forts valetsAillent luy donner le relais.

228 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. JANNET Libraire, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon Bibliothèque numérique de Lyon· Sources