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un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1659· Troisiesme partie

Ode Heroi-comique

Marc-Antoine Girard de Saint-Amant· 272 vers

Pour Monseigneur Le prince, lors Duc d’Anguien, Son Altesse s’en retournant commander l’armée d’Allemagne, l’an 1645.

Puis que le brave DUC D’ANGUIENRetourne encore en Allemagne,Nous l’allons voir en moins de rienMonter plus haut que Charlemagne.

Il a desjà fait des exploisQui volent par toute la terre,Et dans l’honneur des beaux emploisIl brille en fier astre de guerre.

Rocroy l’a veu le glaive en main,Grand de cœur, d’adresse et de taille,Faire enyvrer de sang humainLe champ caché sous la bataille.

Tel qu’on voit un torrent forcerCe qui s’offre à ses eaux rapides,Tel on l’a veu rompre et percerCent gros de reistres intrepides.

On l’a veu, comblant tout d’effroyPar sa fureur jeune et guerriere,Ouvrir aux triomphes d’un royL’honorable et longue carriere.

On a veu ce prince hardyFaire en ce lieu plus de ravagesQue tous les lions du MidyN’en font en leurs plaines sauvages.

La terreur, l’audace et la mort,Y marchoient devant la victoire ;Sa seule teste en fit le sort,Et son seul bras en fut la gloire.

Fontaines, le vaillant goutteux,Afin de perir à son aise,Loin de Melo, lasche et honteux,Y rendit l’ame dans sa chaise.

Albuquerque, au front des chevaux,S’en sauva plus viste qu’un lievre,Et, fatigué de ses travaux,Six mois après en eut la fievre.

Cependant l’illustre BourbonDe qui je veux estre l’Orphée,Sur la bouteille et le jambonEn ordonna le beau trophée.

Puis, pour recueillir l’ample fruitD’un coup d’essay si profitable,Il s’en alla, sans faire bruit,Assieger un mur indontable.

Battre le fer tant qu’il est chaudEst un des points de sa science,Et son courage noble et hautBrusle tousjours d’impatience.

Il connoist qu’un moment perduRuine toute une entreprise,Et qu’au seul temps est souvent dûL’honneur de mainte belle prise.

Aussi que n’a-t’il pas fait voirPar son ardente prontitude !Mainte cité le peut sçavoir,Et c’est de Mars la fine estude.

Thyonville, après le combat,Fut investy, fut pris au piege,Et jamais horrible sabatN’effraya l’air comme en ce siege.

Le fer que le bronze vomitEn globes bastards de la foudreTonna si fort qu’en bref il mitLes roches de l’enceinte en poudre.

La Mozelle en eut des frissonsDessous sa liquide simarre,Et les oyseaux et les poissonsFirent gile à ce tintamarre.

Enfin on heurta tant de coupsEt re-heurta de telle sorte,Qu’on vit la clef tourner pour nousEt d’elle-mesme ouvrir la porte.

Nostre vainqueur entra dedans,D’un air triomfant et superbe,Sur un grand barbe aux yeux ardans,Qui trespignoit sans gaster l’herbe.

L’or remasché de son beau frainS’argentoit d’une fresche escume ;Il prestoit l’oreille à l’airainEt hannissoit sous mainte plume.

Il sembloit des-jà presagerDe Fribourg la haute avanture,Et faisoit luire et voltigerSa gloire et presente et future.

Dieu ! quelle bouche exprimeroitCette aspre et tragique journée !Et quelle main couronneroitLa valeur qui l’a couronnée !

Tout ce dont jamais on parlaD’affreux, de sanglant et d’horrible,Le doit ceder à ce jour-là,Où mon heros fut si terrible.

Pié contre pié, front contre front,Les brusques trouppes se heurterent,Et d’un acier cruel et prontLeur vive rage executerent.

Plusieurs mousquets des deux partis.Après le grand feu de l’approche,En leviers furent convertisPour escrazer mainte caboche.

L’ardeur ostoit le temps au temps,Les poings mesmes devenoient armes,Et les battus et les battansConfondoient leurs cris et leurs larmes.

Un bruit formé de cent rumeurs,Que renforçoit nostre tonnerre,Etouffoit les aigres clameursDes mourans qui mordoient la terre.

L’un, d’une picque outrepercé,Hurle, s’enfile encor, s’allonge,Et, rougissant le bois poussé,Son glaive au sein de l’autre plonge.

L’un, que foudroye à bout portant,Par le chef, la mort allumée,Rend par la bouche au mesme instantD’espais tourbillons de fumée.

Il en rend par le nez aussy,Il chancelle, il tombe, il se pame,Il sanglotte en l’air obscurcy,Et semble petuner son ame.

L’autre dessus le serpentinEn tremblant ajuste sa mèche,Et tandis est fait le butinD’une ardente et viste flamèche.

L’un, prenant martre pour renard,Tue Antoine au lieu d’Alexandre,Et l’autre esquive, en fin canard,Le fer qu’il voit sur luy descendre.

L’autre, insultant sur le vaincu,Luy met le pié dessus la gorge,Le fouille, en tire maint escu,Puis se monte comme un saint George.

L’autre, obstiné quoy que tout seul,Tombant sur ses propres entrailles,De son drappeau fait son linceulEt s’honore en ses funerailles.

L’autre meurt de peur d’estre atteint,L’autre expire en nommant Silvie,Et l’autre feignant d’estre esteintSauve le flambeau de sa vie.

Coups orbes, fiers estramassonsY pleuvent aussy dru que gresleOn s’y massacre en cent façons,Et tout y charge pesle-mesle.

Les hommes foulent les coursiers ;Les coursiers sur les hommes passent,Et de soldats et d’officiersMaints corps dessus maints corps s’entassent.

La fureur, l’animosité,L’orgueil, l’ire et la turbulence,De l’un et de l’autre costéMonstrent leur cruelle insolence.

L’enorme spectre du trespasY troubloit les uns et les autres ;Mais la victoire aux doux appas,Rioit pourtant aux yeux des nostres.

Et, quoy que l’assiette du lieuA l’ennemy fust favorable,Mon grand et noble demy-dieuEn fit un meurtre deplorable.

Ce fameux prince estoit par tout,A droit, à gauche, en queue, en teste,Et sa valeur, tousjours debout,Portoit la foudre et la tempeste.

Un seul trait de ses yeux brillansMettoit l’adversaire en desordre,Faisoit trembler les plus vaillansEt ranimoit les siens à mordre.

Son aspect changeoit en vigueurLeur haletante lassitude,Et du laurier plein de rigueurSon fer tranchoit l’incertitude.

Sa furieuse esmotionValoit à tous une harangue ;Il excitoit par l’action,Et sa main parloit pour sa langue.

Il avoit l’eclat et le portD’un formidable et jeune Alcide,Et son bras ne faisoit effortQui ne fist un noble homicide.

Pieux arrachez, monts debatus,Forts conquis malgré tous obstacles,Furent de ses fieres vertusLes spectateurs et les spectacles.

Il est vray qu’en ce rude chocq,Si l’aigle fut mis en desroutte,De nostre part maint brave cocqVersa du sang à grosse goutte.

Il en fut occis plus de trois ;Mais toute ame aux combats experteDira qu’en guerre quelquesfoisC’est une espargne qu’une perte.

Un homme à propos hazardéSouvent en sauve une centaine,Et qui n’entend ce coup de déIgnore l’art de capitaine.

En suitte rien ne coustera,Ny rempars, ny murs ceints de fleuves ;Philipsbourg, Spire, et caetera,En sont les incroyables preuves.

Quelle merveille que ces tours,Qui valent bien celles de Troye,En l’heureux terme d’onze joursDe mon prince ay’nt esté la proye

Mercy le Preux et Jean de Vert,Privez de force et de courage,S’estans reduits loin à couvert,N’oserent retenter l’orage.

Le rusé duc dont le bon-heurDepuis tant d’ans regne en Baviere,Dolent de voir leur deshonneur,Fit de ses yeux une riviere.

Le Danube, à qui l’on contaDu Rhin sousmis l’estrange histoire,Blesmit de crainte et se hastaDe l’aller dire à la mer Noire.

L’Ocean l’apprit aussi-tostPar la bouche du vaincu mesme,Et, dans l’abysme qui l’enclost,Trembla pour son grand diadesme.

Il craignit nos bras trionfans,Et qu’après qu’un heur si prospereAuroit donté tous les enfans,On ne voulust donter le pere.

Il eut peur que, quand mon herosAuroit pris la vieille Cybelle,Il ne luy vint presser le dosPour en chercher une nouvelle.

Ha ! que mes sens sont resjouysQuand j’oy parler de ses miracles !Et que cet auguste LouysDoit encore accomplir d’oracles !

Tous les guerriers du temps passéPourroient venir à ses escoles ;Et ses exploits ont effacéL’antique honneur de Cerisoles.

Les Gustaves et les VeimarsEn sont jaloux en l’autre monde ;Achile en boude, et le dieu MarsL’envie, encor qu’il le seconde.

Mais desjà cet emulateur.Fier du beau train qui l’accompagne,L’invite aux coups d’un ton flateurEt le rappelle à la campagne.

Va, noble prince, va-t’en donc,Pousse ton illustre fortune,Et souffre à mon chant assez longQue d’un desir je t’importune

Rasfle-moy Heydelberg d’abort ;Le sein en cache une merveilleDe qui le beau renom m’endortEt dont la grandeur me resveille.

C’est ce prodige des vaisseauxQui porte une mer dans un antre,Une mer dont les doux ruisseauxDu bon Bacchus enflent le ventre.

Il faut avant que d’en partirGagner cette reine des tonnes,Qui seule pourroit engloutirTout le nectar de dix autonnes.

Quand tu l’auras gagnée à toy,Ne doute plus de tes conquestes ;Chacun des tiens deviendra roy,Et tous tes jours seront des festes.

Elle est de l’empire germainLa deesse et garde fatale,Et qui la tiendra sous sa mainTiendra sa force capitale.

Puisse l’ennemy galopéFleschir sous tes loix militairesSans estre jamais detrompéDu vain bruit de tes carractaires !

272 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. JANNET Libraire, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon Bibliothèque numérique de Lyon· Sources