Poésies de sainte-Beuve, 1829· Suite de joseph Delorme
À la comtesse marie
LU LE 31 DÉCEMBRE À MINUIT.
Heureux qui dans Tibur, sous ses triples fontaines,Sous l’arc-en-ciel en feu des bruissantes eaux,Sous les grands châtaigniers des Collines romaines,Sur les flancs reverdis des éternels tombeaux,Grandeurs à ravir même une âme délaissée,Heureux qui, dans ces lieux, doubla votre penséeEt fit les cieux plus beaux !
Et dans Lucques encore, et tout près aux Cascines,Quand s’ouvre avec l’été la galerie en fleur,Quand les odeurs des pins et les odeurs marinesEt la brise du soir confondent leur fraîcheur,Âme en tous lieux de soins et d’amitié bercée,Heureux qui, parmi tous, tenait votre pensée,Y faisant le bonheur !
Sur le frais Richemont quand le printemps s’éveille,Quand le cottage vert a lui sous les taillis,Quand aux feux du matin la Tamise vermeilleA secoué sa brume et ses soleils pâlis,Âme blanche et rêveuse, aux buissons balancée,Heureux qui devers lui tirait votre penséeDans les airs embellis !
Et dans Fontainebleau pourquoi courir encore,Sous ces rocs d’Oberman et leur sombre couvert,Plus rapide à passer que l’Arabe et le MoreQuand il change sa tente et la pose au désert ?Fugitive discrète et sans bruit empressée,Qui donc là-bas, quel charme enchaînait la pensée,Quand ici l’on vous perd ?
Mais aujourd’hui du moins qu’après la longue absenceL’Étoile a remontré son doux front éclairci,Entre un an qui finit et l’autre an qui commenceIl est peut-être une heure, une minute aussi.En ce soir d’intervalle, à cette heure lassée,Heureux qui, s’y glissant, surprendrait la penséeÀ dire : Le voici !
35 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Vie, poésies et pensées de joseph Delorme, Paris, MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS, 1863· numérisation wikisource.org· Sources