Poésies de sainte-Beuve, 1829· Suite de joseph Delorme
VIII. « Tantôt une vapeur où son âme est baignée »
Tantôt une vapeur où son âme est baignéeL’enveloppe au réveil et, toute la journée,La tient, et jusqu’au soir prolonge un négligéOù des grâces d’hier sa main n’a rien changé.En vain elle s’est dit que la campagne est belle,Que l’air a des parfums, et qu’au dehors l’appellePromenade ou visite, ou qu’on doit recevoirUn convive au logis ; — debout à son miroir,Et contemplant longtemps, d’une prunelle avide,Dans les plaines du ciel l’espace le plus vide ;— Sa robe, tout d’un flot, tombant jusqu’à ses pieds ; —Levant vers ses cheveux à peine dépliésUn bras voluptueux qui s’y pose et s’oublie,Passant vingt fois l’eau pure à sa joue embellie(Tant son soin est ailleurs !), — ou par soudains ébats,Et d’un air de chercher, parcourant à grands pasSes chambres, et rangeant à des places meilleuresD’indifférents objets durant de vagues heures ;…— Ainsi le jour s’écoule, et l’on vient ; il est tard,Et la voilà surprise. — Oh ! dites, quel brouillard,Par un ciel si charmant, cache donc la vallée ?Quel souffle éclaircira l’onde aux saules mêlée ?
Tantôt, dès le matin, au sortir des rideaux,Vigilante, empressée, à des atours nouveauxD’abord elle s’essaye, et ce sont des paruresPlein les tiroirs ouverts, et des choix de ceintures,Dentelles, bracelets et ferronnière d’or.Sous ses mains assemblés, ses cheveux, noir trésor,Qu’en arrière abondants un peigne altier redresse,Au devant, par anneaux crépés ou qu’elle tresse,S’épandent, ou s’en vont, simples bandeaux unis ;Puis, la robe s’attache, et les choix sont finis ;Et, comme pour l’éclat de toute une soirée,On la voit, dès midi, radieuse et parée.Qu’a-t-elle ? quels projets sont les siens ? et pour qui ?— Est-ce un ciel de printemps ? le soleil a-t-il lui ?Je ne sais, et peut-être elle-même l’ignore.— Viendra-t-il compagnie ? Elle ne sait encoreEt ne s’en inquiète. — Oh ! d’autres chers désirs,
Éclos avant le jour et nés des souvenirs,Ont chanté l’espérance à son âme éveillée.De l’oiseau familier la voix sous la feuillée,D’elle seule entendue, a chassé sa langueur :Pour un hôte invisible, il est fête en son cœur.
44 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Vie, poésies et pensées de joseph Delorme, Paris, MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS, 1863· numérisation wikisource.org· Sources