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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La Justice, 1878· Première partie Silence au cœur !

Cinquième veille

DANS L’ÉTAT

René-François Sully Prudhomme· strophes variées, octosyllabes et alexandrins, 210 vers

Le chercheur.

Les besoins sont, hélas !‖ Des douleurs agressives.Repu, le tigre est tendre,‖ il lèche ses petits ;Mais quand monte le flux‖ de ses grands appétits,Il découvre en miaulant‖ ses crocs jusqu'aux gencives.

Satisfait, l'homme est doux,‖ ses haines sont oisives ;Mais quand les vrais besoins‖ aux conseils de banditsLe poussent, maigre, au seuil‖ des festins interdits,Il montre à nu ses droits‖ comme des incisives.

Ô Lycurgue, ô Solon,‖ vos lois sont un rempartQue ronge nuit et jour‖ la meute inassouvie,Dont l'instinct pour sévir‖ attend votre départ ;

Car dans l'espèce humaine,‖ aux codes asservie,Entre les combattants‖ du champ clos de la vieVous limitez le droit‖ sans assurer la part.

Une voix.

Les chartes naissent des discordes.Songe aux temps des désirs sans lois,Quand erraient en farouches hordesLes premiers hommes dans les bois ;

Vois-les tout nus livrer batailleÀ des animaux insoumisMonstrueux de forme et de taille,Vois-les tous entre eux ennemis.

Aux engins de chasse et de pêche,Aux armes, vois-les tour à tourAdjoindre le fuseau, la bêche,Puis le bœuf instruit au labour ;

À la tente de peaux compareLe stable abri, même d'un gueux.

Le chercheur.

Je vois l'appétit, moins fougueux,Redevenir aussi barbare.

Le besoin, fondateur‖ des états, les détruit.D'abord, dans la tribu,‖ les mœurs patriarcalesMesurent le travail‖ aux forces inégales,Et selon l'âge et l'œuvre‖ en partagent le fruit.

Puis l'orgueil des aînés,‖ le premier mur construit,La guerre, l'or conquis‖ sur les cités rivales,Les trompettes d'airain‖ des marches triomphales,Enseignent le loisir,‖ le faste et le vain bruit.

Les captifs sont changés‖ en instruments servilesPour féconder les champs‖ et décorer les villes,Bienfaiteurs méprisés‖ par les vainqueurs ingrats.

Puis, de ses vieux tyrans‖ famélique nourrice,La plèbe arme contre eux‖ sa haine accusatrice,Ou n'a, pour les punir,‖ qu'à se croiser les bras.

Une voix.

Elle aime mieux lutter sans trêve,Et d'âge en âge s'enrichir,Et s'éclairer, pour s'affranchir.Le progrès ne fait jamais grève !

Pendant que le victorieuxDéchoit, moins brave et moins robuste,La table des lois passe au juste,Et la terre aux laborieux ;

L'échange et l'équité compensentEt mêlent les fruits différents ;Ceux-ci labourent, ceux-là pensent,Tous alliés, tous conquérants !

Sur les castes, sur les frontièresLes siècles passent leurs niveaux !

Le chercheur.

Je vois toujours mêmes rivaux :Les fauves et les bestiaires.

Brute qui bats ta femme‖ et dis : « mort aux tyrans ! »Qui ne lui parles point‖ sans l'appeler carogne,Et, misérable roi,‖ t'indignes sans vergogneDe n'être pas nommé‖ citoyen par les grands !

Et toi, plus insensé,‖ né dans les premiers rangs,Qui, réprouvant cet acte‖ et ce propos d'ivrogne,Trouves le meurtre en masse‖ une noble besogne,Et t'adonnes, plus vil,‖ à des vices moins francs !

Par le sang de la guerre‖ ou par le vin du bougeGrisés comme taureaux‖ affolés par le rouge,Qui peut croire qu'un jour‖ vous vous embrasserez ?Qui jamais abattra‖ le rempart séculaire

Fait de pavés croulants,‖ de trônes effondrés,Qu'entre vous ont dressé‖ la peur et la colère ?

Une voix.

Je sais, je sais quel souvenirT'obsède et t'assombrit encore :Le plus difficile à bannirEst toujours celui qu'on abhorre.

L'histoire sans sérénitéN'est pourtant qu'une calomnie ;Vois d'assez haut l'humanitéPour en embrasser l'harmonie ;

Pour y mieux juger, de moins près,L'ordre futur qui s'y dessine,Le peuplier qui prend racineEt va dépasser les cyprès ;

Pour voir enfanter la justiceLoin des cris de l'accouchement !

Le chercheur.

Je doute fort qu'il aboutisse,L'accoucheur y va mollement.

Au fond, posséder tout,‖ hommes, bêtes et choses :Les hommes, par le droit,‖ la guerre, ou le discours ;Les bêtes, sans pudeur,‖ par des moyens plus courts ;Les choses, par l'argent‖ et les murailles closes ;

C'est votre but secret,‖ bons rois maudits sans causes,Doux marchands, ouvriers‖ équitables toujours,Laboureurs, si naïfs‖ étant nés loin des cours,Penseurs amis du vrai,‖ rêveurs amants des roses.

Oh ! Qui n'envie un peu‖ le trésor de Crésus,La force de César,‖ le charme de Jésus,Tous les pouvoirs fameux‖ qui règnent sur le monde ?

Qui ne sent un désir‖ trop avide et trop fierÉgaré dans son cœur,‖ comme au fond de la merRoule une coupe d'or‖ sous la vase profonde ?

Une voix.

Cette coupe d'or du désir,Vers tous les infinis tendue,Nous est offerte, et nous est due,Car seuls nous la pouvons saisir !

Les siècles tour à tour y viennent.Verser leur tribut au nectarQue font plus doux ceux qui la tiennentPour ceux qui la tiendront plus tard !

S'il s'y mêle encore une haleineDe fange, de sang et de fiel,Devons-nous dédaigner son miel,Ou la renverser presque pleine ?

Elle n'est jamais sans saveur :Un pleur même y devient suave !

Le chercheur.

Mais l'échanson, c'est un esclave ;Un maître énervé, le buveur.

On voit des pucerons‖ réduits en esclavage,Rassemblés en troupeaux‖ et traits par les fourmis ;Le plus humble génie‖ a des vaincus soumis,Et l'on devient tyran‖ dès qu'on n'est plus sauvage.

Combien d'humains troupeaux,‖ fruits d'un docte élevage,À qui les hauts loisirs‖ ne sont jamais permis,Et que, loin des forêts,‖ sous le joug endormis,L'antique faim toujours,‖ mais plus lente, ravage !

Que de peuples se sont‖ à se polir usés !Nés fiers, et qu'ont rendus‖ serviles et rusésL'intrigue aux mille rets,‖ l'échange aux mille chaînes !

Que de progrès honteux‖ fit la peur de la mort,Quand la paix sans amour,‖ trêve instable des haines,Déshonorant le faible‖ eut désarmé le fort !

Une voix.

Calomniateur ! Accompagne,Accompagne en esprit mon vol ;Viens voir, du haut de la montagne,Le labour enrichir le sol,

Les grandes villes boire aux fleuves,Et des gravois des vieilles toursSurgir gaîment les cités neuves,Plus florissantes tous les jours.

L'œuvre des nobles servitudes,Des pactes saints que tu maudis,Succède au chaos d'herbes rudesOù les fauves rôdaient jadis.

Salut à la terre promiseOù triomphe aujourd'hui l'espoir !

Le chercheur.

Trop d'hommes sont morts sans la voir,Pour qu'un triomphe y soit de mise.

Nous prospérons ! Qu'importe‖ aux anciens malheureux,Aux hommes nés trop tôt,‖ à qui le sort fut traître,Qui n'ont fait qu'aspirer,‖ souffrir et disparaître,Dont même les tombeaux‖ aujourd'hui sonnent creux !

Hélas ! Leurs descendants‖ ne peuvent rien pour eux,Car nous n'inventons rien‖ qui les fasse renaître.Quand je songe à ces morts,‖ le moderne bien-êtrePar leur injuste exil‖ m'est rendu douloureux.

La tâche humaine est longue,‖ et sa fin décevante :Des générations‖ la dernière vivanteSeule aura sans tourment‖ tous ses greniers comblés ;

Et les premiers auteurs‖ de la glèbe fécondeN'auront pas vu courir‖ sur la face du mondeLe sourire paisible‖ et rassurant des blés.

Une voix.

Notre sort sera misérableAux yeux de nos derniers neveux ;Pourtant le leur, plus désirable,N'est jamais l'objet de nos vœux :

C'est que les biens futurs ne peuventNous tenter que s'ils ont des noms ;Les biens connus seuls nous émeuvent,Car seuls nous les imaginons.

Plains les morts d'avoir fait la perteDu pauvre champ qu'ils ont aimé,Mais non de n'avoir pas seméLa graine après eux découverte.

La richesse des cœurs suffitDe tout temps à dorer la vie !

Le chercheur.

Cet or-là fait peu de profitÀ la fringale inassouvie !

Je sais donc maintenant,‖ pour l'avoir affronté,Quel monstre ancien, tapi‖ sous sa brillante robe,Aux regards éblouis‖ l'humanité dérobe,Quels aveugles instincts‖ forment sa volonté.

Mais à voir son grand air,‖ sa foi dans sa bonté,Son rire olympien‖ sur un infime globe,Je cherche, en son cerveau‖ malsain, l'étrange lobeOù siège et se nourrit‖ son orgueil indompté ;

J'y cherche le sinus‖ profond où se recruteSous sa couronne d'or‖ le vieux levain de bruteQui fermente toujours,‖ plèbe et tyrans, en vous.

Demander la justice‖ à cette souveraine,Autant la demander‖ à quelque pauvre reineAu bandeau de clinquant,‖ dans une cour de fous !

Une voix.

Dors ! Tu sentiras à l'auroreJe ne sais quel bien-être en toi,Léger, sublime et sage, éclore,Fait de gratitude et de foi.

À l'air terrestre, au jour solaireOuvrant les yeux et les poumons,Tu laisseras le ciel te plaireEt tu diras encore : « aimons ! »

Car ce monde maudit, tu l'aimes !Et, si la mort s'offrait ce soir,Tu renirais tous tes blasphèmes,Guéri de ton vain désespoir.

On se plaît à rêver qu'on sombre,En s'endormant sûr du réveil.

Le chercheur.

Je crains la menace de l'ombre,Mais je ne tiens plus au soleil.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
28[abba] 1[ababba] 20[abab] 6[aa]
Mètre
Octosyllabes et alexandrins (112 de 8, 98 de 12)· profil 8, 6+6
Mots à la rime
a agressives / gencives féminine, classiqueb petits / appétits masculine, classiquea oisives / incisives féminine, classiqueb bandits / interdits masculine, classiquea rempart / départ / part masculine, classiqueb inassouvie / asservie / vie féminine, classiquea discordes / hordes féminine, classiqueb lois / bois masculine, classiquea bataille / taille féminine, classiqueb insoumis / ennemis masculine, classiquea pêche / bêche féminine, classiqueb tour / labour masculine, classiquea compare / barbare féminine, classiqueb gueux / fougueux masculine, classiquea détruit / fruit masculine, classiqueb patriarcales / inégales féminine, classiquea construit / bruit masculine, classiqueb rivales / triomphales féminine, classiquea serviles / villes féminine, classiqueb ingrats / bras masculine, classiquea nourrice / accusatrice féminine, classiquea trêve / grève féminine, classiqueb s'enrichir / s'affranchir masculine, classiquea victorieux / laborieux masculine, classiqueb robuste / juste féminine, classiquea compensent / pensent féminine, classiqueb différents / conquérants masculine, classiquea frontières / bestiaires féminine, classiqueb niveaux / rivaux masculine, classiquea tyrans / grands masculine, classiqueb carogne / vergogne féminine, classiquea rangs / francs masculine, classiqueb d'ivrogne / besogne féminine, classiquea bouge / rouge féminine, classiqueb embrasserez / effondrés masculine, classiquec séculaire / colère féminine, classiquea souvenir / bannir masculine, classiqueb encore / abhorre féminine, classiquea sérénité / l'humanité masculine, classiqueb calomnie / l'harmonie féminine, classiquea près / cyprès masculine, classiqueb dessine / racine féminine, classiquea justice / aboutisse féminine, classiqueb l'accouchement / mollement masculine, classiquea choses / closes féminine, classiqueb discours / courts masculine, classiquea causes / roses féminine, classiqueb toujours / cours masculine, classiquea Crésus / Jésus masculine, classiqueb monde / profonde féminine, classiquea fier / mer masculine, classiquea désir / saisir masculine, classiqueb tendue / due féminine, classiquea viennent / tiennent féminine, classiqueb nectar / tard masculine, classiquea haleine / pleine féminine, classiqueb fiel / miel masculine, non classiquea saveur / buveur masculine, classiqueb suave / esclave féminine, classiquea esclavage / sauvage féminine, classiqueb fourmis / soumis masculine, classiquea élevage / ravage féminine, classiqueb permis / endormis masculine, classiquea usés / rusés masculine, classiqueb chaînes / haines féminine, classiquea mort / fort masculine, classiquea Accompagne / montagne féminine, classiqueb vol / sol masculine, classiquea fleuves / neuves féminine, classiqueb tours / jours masculine, classiquea servitudes / rudes féminine, classiqueb maudis / jadis masculine, classiquea promise / mise féminine, classiqueb l'espoir / voir masculine, classiquea malheureux / creux masculine, classiqueb traître / disparaître féminine, classiquea eux / douloureux masculine, classiqueb renaître / bien-être féminine, classiquea décevante / vivante féminine, classiqueb comblés / blés masculine, classiquea féconde / monde féminine, classiquea misérable / désirable féminine, classiqueb neveux / vœux masculine, classiquea peuvent / émeuvent féminine, classiqueb noms / imaginons masculine, classiquea perte / découverte féminine, classiqueb aimé / semé masculine, classiquea suffit / profit masculine, classiqueb vie / inassouvie féminine, classiquea affronté / volonté masculine, classiqueb robe / dérobe féminine, classiquea bonté / indompté masculine, classiqueb globe / lobe féminine, classiquea recrute / brute féminine, classiqueb vous / fous masculine, classiquea souveraine / reine féminine, classiquea l'aurore / éclore féminine, classiqueb toi / foi masculine, classiquea solaire / plaire féminine, classiqueb poumons / aimons masculine, classiquea l'aimes / blasphèmes féminine, classiqueb soir / désespoir masculine, classiquea sombre / l'ombre féminine, classiqueb réveil / soleil masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

210 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La Justice, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources