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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La Justice, 1878· Première partie Silence au cœur !

Quatrième veille

ENTRE ÉTATS

René-François Sully Prudhomme· strophes variées, octosyllabes et alexandrins, 210 vers

Il fait nuit, c'est la fin‖ des pas et des clameurs ;Le marchand de ses gains‖ double en songe la somme,Le manœuvre s'affaisse‖ et cuve son rogomme,La galère partout‖ a vaincu ses rameurs.

Tous les bruits de la vie‖ en confuses rumeursExpirent dans la brise‖ aux pieds de l'astronome ;On sent planer la trêve‖ éphémère du sommeSur la ville, tombeau‖ d'innombrables dormeurs.

Le prochain cimetière‖ a des lits plus durables.Où serait le grand mal‖ si tous ces misérables,Malheureux ou méchants,‖ ne se réveillaient pas ?

Ne peux-tu, zodiaque,‖ achever ta tournéeSans le secours de l'homme,‖ infirme et sitôt las ?Toi, terre, ouvrir demain,‖ sans peuples, la journée ?

Une voix.

Les peuples ont pour missionDe vaincre et d'ennoblir la terre !Chacun d'eux avec passionChérit le sol héréditaire ;

Et quand par des envahisseursUne glèbe en est offensée,Le soldat baise au front ses sœursEt sur les yeux sa fiancée ;

Il part. Hélas ! Un bien-aimé,Un frère, un fils ! Qui le remplace ?Mais la famille en vain l'enlace :Pour la patrie il s'est armé !

Son front sous le baiser s'incline,Et se redresse après l'adieu.

Le chercheur.

Mais on lui facilite un peuLa vertu par la discipline.

Le chef n'est qu'un roseau ;‖ son ordre, un peu de vent ;Mais le soldat l'ignore.‖ Un champ de mars ressembleAu cirque où des lions‖ côte à côte vont l'amble,Pour obéir au fouet‖ qui règne en les bravant.

Il marche à droite, à gauche,‖ en arrière, en avant,Comme on veut, le troupeau‖ formidable qui tremble !Mais vous qui lui montrez‖ comment on marche ensemble,Prenez garde qu'un jour‖ il ne soit trop savant :

Montant de proche en proche,‖ un seul refus tenaceÀ l'impuissante voix‖ qui commande et menace,Vous dégraderait tous,‖ du caporal au roi !

La discipline est l'art‖ de faire craindre une ombre,L'art de magnétiser‖ la force par l'effroi,En trompant l'unité‖ sur le pouvoir du nombre.

Une voix.

Tais-toi ! Le doute empoisonneurTe souffle un langage de traître !Un officier n'est pas un maître :En lui l'obéi, c'est l'honneur !

Il porte la patrie entièreDans sa pensée et dans ses yeux ;Toutes les âmes des aïeuxL'accompagnent à la frontière ;

Tous les défenseurs sur ses pasS'y précipitent avec rage,Sous l'aiguillon seul du courage,Qu'il leur apprend s'ils ne l'ont pas !

Le soldat, l'œil plein d'étincelles,Court au canon sur lui braqué !

Le chercheur.

Ce lion retourne aux gazelles,Aussitôt qu'il n'est plus traqué.

Quand deux états rivaux,‖ aux bornes mitoyennes,Pour se les disputer‖ lèvent leurs étendards,Et qu'après maint exploit,‖ tous, conscrits et soudards,Ont amplement fourni‖ la pâture aux hyènes,

Il se peut qu'en changeant‖ les frontières anciennesLa victoire à l'aveugle‖ ait mieux taillé les parts,Ou que le favori‖ de ses sanglants hasardsOccupe iniquement‖ les terres qu'il fait siennes :

N'importe ! Quels qu'ils soient,‖ les arrêts du canonDemeurent viciés,‖ équitables ou non :La sentence du meurtre‖ est toujours immorale.

Chaque ennemi par l'autre‖ est devant Dieu cité ;Mais le juge est suspect‖ dans chaque cathédrale,Où l'encens le provoque‖ à la complicité.

Une voix.

L'histoire abonde en grands exemplesDe la justice du vrai Dieu ;Sous mille noms, dans tous les temples,C'est lui qui pèse chaque vœu.

Des temples grecs que le temps mineIl est tombé plus d'un fronton,Depuis les flots de SalamineJusqu'aux herbes de Marathon ;

Mais aucun siècle ne déchireLe livre où chaque race apprendLa morsure de Cynégire,La palme du coureur mourant !

Et l'arrêt de Dieu qui les jugeAux cultes grecs a survécu.

Le chercheur.

Ton juste Dieu n'est qu'un transfugeAux yeux du roi des rois vaincu !

L'arbre des races pousse‖ autrement que le chêne,Qui du sol ténébreux‖ fait monter au ciel clairSon feuillage unanime‖ et populeux dans l'air,Par des rameaux sans nombre‖ enchevêtrés sans gêne ;

Il ne circule pas‖ une sève homogèneDans cet arbre saignant‖ à l'écorce de chair,Et jamais les rameaux‖ n'y fleurissent de pair :Où triomphe une race,‖ une autre est à la chaîne.

L'humanité plutôt‖ ressemble à ces forêtsOù la plus forte essence‖ accomplit son progrèsPar l'étouffement lent‖ de ses faibles cousines,

Où sous les vents d'orage‖ un végétal géant,Foulant de ses bras lourds‖ les floraisons voisines,Les brise, les effeuille‖ et les met à néant.

Une voix.

Non, non ! L'espèce humaine est une :Tous les peuples sont différentsPar le climat et la fortune,Mais, par l'âme et le corps, parents !

Leurs débuts sont tous comparables ;Leurs progrès se sont ressemblé :Où les déserts étaient arablesPartout des socs ont fait du blé !

Leurs mœurs et leurs lois sont diverses ;Mais les fils, quand l'aïeul n'est plus,Partout aux licences perversesOpposent des pactes conclus.

Le prêtre partout prie, et lavePar quelque baptême les fronts.

Le chercheur.

Garde-toi d'omettre l'esclave :Partout aussi nous le verrons.

Tel homme à tel autre homme‖ est souvent plus contraireQue la lumière à l'ombre‖ et que l'onde au rocher.L'esprit qui les compare‖ et les veut rapprocherAbuse impudemment‖ de son besoin d'abstraire.

Ton sang peut à ma lèvre‖ imposer le mot frère,Mais ce mot, il ne peut‖ à mon cœur l'arracher :Tel me parle en ma langue,‖ et me reste étranger ;Je l'entends malgré moi‖ siffler, rugir ou braire.

Le sang est-il tout l'homme,‖ et la fraternité,Pacte d'amour juré‖ sans la main ni la bouche,N'est-elle que le nœud‖ des corps de même souche ?

Un roi nègre est issu‖ (pour le moins imité)Du gorille, et par l'âme‖ et la forme il y toucheDe plus près que mon chien,‖ frère sans vanité.

Une voix.

Blanc, jaune ou noir, et qu'il se nommeFrançais, chinois, éthiopien,On salue un juge en tout homme ;Et ce respect prouve un lien.

Pour titre à subjuguer la bêteTandis que le besoin suffit,On allègue un droit de conquêteQuand c'est l'homme qu'on asservit ;

Car l'esclave est juge, et le maîtreQui le traite en pur animalCraint tout bas de ne lui paraîtreQu'une brute faisant du mal.

L'instinctif hommage à l'espèceDu nœud qui la forme est témoin.

Le chercheur.

Qui n'a tué d'un signe, au loin…Le mandarin dans l'ombre épaisse ?

C'est du conflit des corps‖ que le droit est venu.Si l'homme était une ombre,‖ ou qu'il fût solitaireEt qu'il se pût nourrir‖ comme il se désaltère,D'un peu d'eau, fruit du ciel,‖ sans culture obtenu,

Tout désir ne serait‖ qu'un souhait ingénu,Du pouvoir de jouir‖ aiguillon salutaire,Et le besoin, sans nom,‖ serait mort-né sur terre ;Le mot justice même‖ y serait inconnu ;

Exempte d'imposer‖ ou subir un partage,La vie, essor sans cesse‖ élargi davantage,S'épandrait sans donner‖ ni recevoir de heurt.

Mais nos prisons de chair‖ se disputent l'espace,La place de tes pieds,‖ il faut que je m'en passe :Toujours d'un droit qui naît‖ une liberté meurt.

Une voix.

Qu'importe ! Demande à VirgileSi, devenus ombres, les mortsNe pleurent pas l'épaisse argileDont jadis étaient faits leurs corps :

Dans leur impalpable substanceIls ne peuvent plus se léser ;Mais, n'ayant plus de consistance,Leurs lèvres n'ont plus de baiser ;

Leurs bras, ouverts comme les nôtres,Se referment sans presser rien,Indépendants les uns des autresIls souffrent d'errer sans lien ;

Oh ! Les chaînes leur font envie :Ils ne sont que trop peu gênés !

Le chercheur.

Entre eux n'étaient-ils enchaînésQue par la caresse, en leur vie ?

Le sang, de corps en corps,‖ circule entre animaux :Le meurtre le répare,‖ en même temps qu'il l'use,La faim quotidienne‖ en ose ouvrir l'écluse,Mais n'en ose lever‖ que les tributs normaux ;

L'homme, lui seul, dans l'homme‖ en crève les canauxPar le fer et le plomb,‖ sans la faim pour excuse ;Partout, mettant la force‖ aux ordres de la ruse.Le dragon de la guerre‖ a rougi ses anneaux.

Nature, as-tu créé‖ des races ennemiesPour balancer l'excès‖ de tes économiesPar des crédits ouverts‖ brusquement à la mort ?

Ne valait-il pas mieux‖ modérer les naissancesQue d'en abandonner‖ l'équilibre au plus fort,Qui décime sans choix‖ les fronts que tu recenses ?

Une voix.

Regrette le sang répandu,Mais non les batailles ; mesure,Non la largeur de la blessure,Mais à quel prix il fut vendu !

Les animaux vivent et meurentSans patrimoine à féconder ;Leurs lois, qu'ils n'ont pas à fonder,Sans progrès ni déclin demeurent.

Mais pour que tout le genre humainDe plus en plus fleurisse et vaille,Chaque peuple à son tour travaille,S'il le faut, le glaive à la main :

Puissant ou faible, il fait la guerrePour la gloire ou la liberté !

Le chercheur.

Ces biens, j'en connais la cherté,Le titre illusoire et précaire.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
26[abba] 6[aa] 22[abab] 1[abbaba]
Mètre
Octosyllabes et alexandrins (112 de 8, 98 de 12)· profil 8, 6+6
Mots à la rime
a clameurs / rameurs masculine, classiqueb somme / rogomme féminine, classiquea rumeurs / dormeurs masculine, classiqueb l'astronome / somme féminine, classiquea durables / misérables féminine, classiqueb pas / las masculine, classiquea tournée / journée féminine, classiquea mission / passion masculine, classiqueb terre / héréditaire féminine, classiquea envahisseurs / sœurs masculine, classiqueb offensée / fiancée féminine, classiquea bien-aimé / armé masculine, classiqueb remplace / l'enlace féminine, classiquea s'incline / discipline féminine, classiqueb l'adieu / peu masculine, classiquea vent / bravant masculine, classiqueb ressemble / l'amble féminine, classiquea avant / savant masculine, classiqueb tremble / ensemble féminine, classiquea tenace / menace féminine, classiqueb roi / l'effroi masculine, classiquea ombre / nombre féminine, classiquea empoisonneur / l'honneur masculine, classiqueb traître / maître féminine, classiquea entière / frontière féminine, classiqueb yeux / aïeux masculine, classiquea pas masculine, classiqueb rage / courage féminine, classiquea d'étincelles / gazelles féminine, classiqueb braqué / traqué masculine, classiquea mitoyennes / hyènes féminine, classiqueb étendards / soudards masculine, classiquea anciennes / siennes féminine, classiqueb parts / hasards masculine, classiquea canon / non masculine, classiqueb immorale / cathédrale féminine, classiquea cité / complicité masculine, classiquea exemples / temples féminine, classiqueb Dieu / vœu masculine, classiquea mine / Salamine féminine, classiqueb fronton / Marathon masculine, classiquea déchire / Cynégire féminine, classiqueb apprend / mourant masculine, classiquea juge / transfuge féminine, classiqueb survécu / vaincu masculine, classiquea chêne / gêne féminine, classiqueb clair / l'air masculine, classiquea homogène / chaîne féminine, classiqueb chair / pair masculine, classiquea forêts / progrès masculine, classiqueb cousines / voisines féminine, classiquea géant / néant masculine, classiquea une / fortune féminine, classiqueb différents / parents masculine, classiquea comparables / arables féminine, classiqueb ressemblé / blé masculine, classiquea diverses / perverses féminine, classiqueb plus / conclus masculine, classiquea lave / l'esclave féminine, classiqueb fronts / verrons masculine, classiquea contraire / d'abstraire féminine, classiqueb rocher / rapprocher masculine, classiquea frère / braire féminine, classiqueb l'arracher / étranger masculine, classiquea fraternité / imité / vanité masculine, classiqueb bouche / souche / touche féminine, classiquea nomme / homme féminine, classiqueb éthiopien / lien masculine, classiquea bête / conquête féminine, classiqueb suffit / asservit masculine, classiquea maître / paraître féminine, classiqueb animal / mal masculine, classiquea l'espèce / épaisse féminine, classiqueb témoin / loin masculine, classiquea venu / obtenu masculine, classiqueb solitaire / désaltère féminine, classiquea ingénu / inconnu masculine, classiqueb salutaire / terre féminine, classiquea partage / davantage féminine, classiqueb heurt / meurt masculine, classiquea l'espace / passe féminine, classiquea Virgile / argile féminine, classiqueb morts / corps masculine, classiquea substance / consistance féminine, classiqueb léser / baiser masculine, classiquea nôtres / autres féminine, classiqueb rien / lien masculine, classiquea envie / vie féminine, classiqueb gênés / enchaînés masculine, classiquea animaux / normaux masculine, classiqueb l'use / l'écluse féminine, classiquea canaux / anneaux masculine, classiqueb excuse / ruse féminine, classiquea ennemies / économies féminine, classiqueb mort / fort masculine, classiquea naissances / recenses féminine, classiquea répandu / vendu masculine, classiqueb mesure / blessure féminine, classiquea meurent / demeurent féminine, classiqueb féconder / fonder masculine, classiquea humain / main masculine, classiqueb vaille / travaille féminine, classiquea guerre / précaire féminine, classiqueb liberté / cherté masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

210 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La Justice, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources