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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La Justice, 1878· Première partie Silence au cœur !

Deuxième veille

ENTRE ESPÈCES

René-François Sully Prudhomme· strophes variées, octosyllabes et alexandrins, 240 vers

Le chercheur.

Étoiles, vos regards‖ font plier les genoux !L'appel de l'infini‖ sous vos longs cils palpite !Mais, si sombre que soit‖ la terre, et si petite,Commençons par la terre,‖ elle est proche de nous.

L'homme est par le labour‖ son plus intime époux ;L'indifférent soleil‖ de loin la sollicite,Mais lui, qui de ses fruits‖ guette la réussite,Passe toute l'année‖ à lui tâter le pouls.

Ce monde étant le seul‖ que j'étreigne et pénètre,J'y dois chercher d'abord‖ ce que je veux connaître,Et je consulterai‖ les autres à leur tour.

Je vais donc l'ausculter,‖ pour voir si d'aventureN'y siègent pas d'un dieu‖ la justice et l'amour,Si la terre n'est pas‖ le cœur de la nature.

Une voix.

Ah ! Ne lui demandons pas tant !Pour moi, cette planète où j'aimeOù j'espère dès que je sème,Où je mérite en combattant,

Dont la surface ample et fécondeProdigue à mes vœux tous les joursTant de trésors si je la sonde,D'horizons si je la parcours,

Cœur du monde ou tas de poussière,En paix j'y travaille et j'y dors ;Elle est belle, elle est nourricière ;Éperdument j'y plonge et mords !

La nature en ce cher asileMet ses élus, non ses maudits.

Le chercheur.

Ce qu'elle y met de paradisM'a rendu le goût difficile.

Je laisse dans leur nuit‖ faire leur somme épaisLes pierres, les métaux,‖ tous les êtres inertes,Où rien ne retentit‖ ni des gains ni des pertesQui les changent toujours‖ sans les tuer jamais.

J'ai perdu le sommeil‖ qu'auprès d'eux je dormais ;Mais je sens l'âme en moi‖ des multitudes vertesDont les plaines jadis‖ étaient toutes couvertes,Et je sais les combats‖ de leur menteuse paix ;

Je me sens oppressé‖ dans les germes qu'étouffeDes fougères d'alors‖ la gigantesque touffe,Où le silence est fait‖ d'impuissance à gémir.

Oh ! Qu'il en périra‖ de flores faméliques,Pour qu'en l'âge tardif‖ du soc et du zéphyrFleurissent des épis‖ les blondes républiques.

Une voix.

Le poète anime la fleurDes rêves dont son âme est pleine,Le parfum lui semble une haleine,La goutte de rosée un pleur.

Qu'en croirai-je ? Oh ! La fleur vit-elle ?Passe-t-il un frisson nerveuxDans la feuille, verte dentelleAux fils plus fins que des cheveux ?

La corolle, que la lumièreFait s'entr'ouvrir, et qui la suit,Est-ce une ébauche de paupièreEn vague lutte avec la nuit ?

Dis-moi si, pour la rose, écloreC'est naître, et s'effeuiller, mourir.

Le chercheur.

La sève que j'y vois courirEst du sang déjà, pâle encore…

Nul germe en l'univers‖ ne tire du néantDe quoi fournir son type‖ et tarir sa puissance ;Chaque vie à toute heure‖ est une renaissanceOù les forces ne font‖ qu'un échange en créant.

Aussi tout animal,‖ de l'insecte au géant,En quête de la proie‖ utile à sa croissance,Est un gouffre qui rôde,‖ affamé par essence,Assouvi par hasard,‖ et, par instinct, béant.

Aveugle exécuteur‖ d'un mal obligatoire,Chaque vivant promène‖ écrit sur sa mâchoireL'arrêt de mort d'un autre,‖ exigé par sa faim.

Car l'ordre nécessaire,‖ ou le plaisir divin,Fait d'un même sépulcre‖ un même réfectoireÀ d'innombrables corps,‖ sans relâche et sans fin.

Une voix.

Comme une vasque trop peu largeDéverse l'onde par ses bords,La terre étroite se déchargeDu flot surabondant des corps ;

Elle n'en borne pas le nombre,Car peu d'êtres une fois nésRegrettent le silence et l'ombre,À sa mamelle cramponnés !

Et quelle vierge n'aventureAu souffle obsédant de l'amourLe nœud léger de sa ceinture,Fière de souffrir à son tour ?

Vis donc ! C'est la loi générale,Et mange comme tu pourras !

Le chercheur.

Une assez commode moraleA tiré la faim d'embarras.

Tout vivant n'a qu'un but :‖ persévérer à vivre ;Même à travers ses maux‖ il y trouve plaisir ;Esclave de ce but‖ qu'il n'eut point à choisir,Il voue entièrement‖ sa force à le poursuivre.

Ce qui borne ou détruit‖ sa vie, il s'en délivre ;Ce qui la lui conserve,‖ il tâche à s'en saisir :De là le grand combat,‖ pourvoyeur du désir,Que l'espèce à l'espèce‖ avec âpreté livre.

Ou tuer, ou mourir‖ de famine et de froid,Qui que tu sois, choisis !‖ Sur notre horrible sphèreNul n'évite en naissant‖ ce carrefour étroit.

Un titre pour tuer,‖ que le besoin confère,Où la nature absout‖ du mal qu'elle fait faire,Un brevet de bourreau,‖ voilà le premier droit.

Une voix.

Il n'est ni bourreaux, ni victimes,Il n'est pas même d'ennemis,Quand les meurtres sont légitimes,Par les décrets de Dieu permis !

Dans leur démêlé séculaire,Qui n'est qu'un ordre violent,Les espèces s'entr'immolantLe font sans haine ni colère.

De là vient que nul repentirNe trouble la faim satisfaite ;Que toute proie à sa défaitePeut sans rancune consentir :

Elle tombe dans une guerreOù chacun doit un jour tomber.

Le chercheur.

Ah ! Les vaincus à succomberNe se résignent pourtant guère !

L'espace est plein des cris‖ par les faibles poussés.Comme à travers la nuit‖ geignent les vents d'automne,Sans cesse monte au ciel‖ la plainte monotoneDe ces vaincus amers,‖ pleurants, ou courroucés.

Vous criez dans le vide !‖ Assez de cris, assez !Le silence du ciel,‖ ô faibles, vous étonne :Vous voulez que pour vous‖ contre les forts il tonne ;Vous imitez pourtant‖ ceux que vous maudissez :

Quand vous leur imputez‖ leur tyrannie à crime,Est-il un seul de vous‖ qui pour vivre n'opprime ?Où la vie a germé,‖ l'égoïsme a sévi.

Bien qu'elle soit petite‖ et douce, votre bouche,Elle est pourtant armée,‖ et l'appel en est louche :On sait à quels baisers‖ elle a déjà servi.

Une voix.

Baisers vibrants qu'aux fleurs mouilléesPortent les sonores essaimsDes abeilles ensoleillées,êtes-vous œuvres d'assassins ?

Baisers de la mère à la fille,Baisers des frères et des sœurs,Les agapes de la familleOnt-elles souillé vos douceurs ?

Baisers des bouches rassembléesSur un front d'aïeul, baisers pursComme en versent les girofléesSous les vents d'avril aux vieux murs,

Ces bouches qu'une larme arroseOnt-elles de féroces dents ?

Le chercheur.

La mort fait son œuvre au dedans,Sombre sous des dehors de rose.

Ce précepte m'émeut :‖ « ne fais pas au prochainCe que tu ne veux pas‖ qu'il te fasse à toi-même. »Pourtant s'il le faut suivre‖ en sa rigueur extrêmeIl n'est d'autre avenir‖ que de mourir de faim.

Vivre sans nuire ! ô songe‖ ambitieux et vain !Le prochain, quel est-il ?‖ Voilà le grand problème.Qu'il végète ou qu'il pense,‖ et qu'on l'abhorre ou l'aime,Tout être a, dès qu'il sent,‖ quelque chose d'humain.

Et n'alléguons jamais,‖ meurtriers hypocrites,La souveraineté‖ que nous font nos mérites.Tout vivant souffre, aucun‖ ne s'est donné son rang.

L'homme civilisé,‖ charité bien étrange !N'appelle son prochain‖ nul être dont il mange.L'anthropophage est seul‖ impartial et franc.

Une voix.

Horreur ! On ne sait si tu raillesOu si toi-même tu te crois ;Laisse aux cyniques sans entraillesLeurs sarcasmes hideux et froids.

Ce matin j'ai vu l'alouette,Perçant l'air comme un point vermeil,Avec le cri pur qu'elle y jetteS'évanouir dans le soleil ;

Sa voix enchantait l'étendue ;Un trait d'archer l'a fait mourir.La voix n'est pas redescendue,J'en ai senti mon cœur souffrir…

Mais pour un oiseau qui succombe,L'amour au ciel en rend bien deux !

Le chercheur.

Je pense aux morts ; toi, si tu peux,Chante l'amour sur l'hécatombe.

Toujours grave en tuant,‖ le fauve carnassierBondit, abat sa proie,‖ et mange, grave encore ;L'homme, joyeux convive,‖ assaisonne et décoreLa chair qu'il engraissa‖ pour le plomb ou l'acier.

D'où vient que, pour lui seul‖ scrupuleux justicier,Ce tueur, sans pitié‖ pour la faune et la flore,Châtie en l'homicide‖ un crime qu'il abhorreEt dans la chasse impie‖ admire un jeu princier ?

Le même acte, en dépit‖ des mots dont on le nomme,S'il n'est crime envers tous,‖ ne l'est point envers l'homme,Et s'il est crime en haut,‖ l'est à tous les degrés.

Ô morale, n'es-tu‖ qu'un pacte entre complices ?Pourquoi ton équité,‖ bonne pour nos polices,Ne nous rend-elle pas‖ tous les êtres sacrés ?

Une voix.

Rêveur, tu parles en profane !Le plus juste peut s'oublier,Quand il est rué par DianeSur les traces d'un sanglier !

Ne connais-tu pas ce délire ?L'ouragan des chiens, leurs abois,Et la fanfare qui déchireLa tressaillante horreur des bois !

L'hallali ! L'assaut du colosseQui se débat, les chiens au flanc,Secouant leur grappe féroceDans les entrailles et le sang !

Nulle jeune et guerrière envieN'émeut donc l'audace en ton cœur ?

Le chercheur.

J'ai mis mon zèle et ma vigueurÀ sonder mon droit sur la vie.

Tantôt je prends l'acier,‖ j'en avive le filEt je tranche la chair‖ en convive impassible :Je me semble être un roi,‖ comme l'entend la bibleQui déclare saint l'homme,‖ et tout le reste vil.

Tantôt j'ai le soupçon‖ d'un infini péril,Et je crois me sentir‖ l'humble et lointaine cibleD'un centaure céleste‖ à la flèche invisible,Il passe en moi l'éclair‖ d'un effroi puéril.

Hélas ! à quels docteurs‖ faut-il que je me fie ?La leçon des anciens,‖ dogme ou philosophie,Ne m'a rien enseigné‖ que la crainte et l'orgueil ;

Ne m'abandonne pas,‖ toi, qui seule, ô science,Sais forger dans la preuve‖ une ancre à la croyance !Le doute est douloureux‖ à traîner, comme un deuil.

Une voix.

Voici l'aube ! — éteins ta veilleuse ! —L'aube au tendre éblouissement,L'aube suave et merveilleuseQui nous fait sourire en dormant :

Par les fentes des portes closesRegarde pendre au bord des lits,Parmi les raisins et les roses,Les bras lents des amants pâlis…

Écoute au loin la voix d'Horace :Il t'invite à cueillir le jour ;Lydie en s'éveillant l'embrasse :Imite leur facile amour !

Chasse la sombre maladieQui trouble tes nuits, insensé…

Le chercheur.

Quand Horace a chanté Lydie,Mon siècle n'avait point pensé.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
30[abba] 6[aa] 24[abab] 1[aabbab] 1[ababba]
Mètre
Octosyllabes et alexandrins (128 de 8, 112 de 12)· profil 8, 6+6
Mots à la rime
a genoux / nous masculine, classiqueb palpite / petite féminine, classiquea époux / pouls masculine, classiqueb sollicite / réussite féminine, classiquea pénètre / connaître féminine, classiqueb tour / l'amour masculine, classiquea d'aventure / nature féminine, classiquea tant / combattant masculine, classiqueb j'aime / sème féminine, classiquea féconde / sonde féminine, classiqueb jours / parcours masculine, classiquea poussière / nourricière féminine, classiqueb dors / mords masculine, classiquea asile / difficile féminine, classiqueb maudits / paradis masculine, classiquea épais / jamais masculine, classiqueb inertes / pertes féminine, classiquea dormais / paix masculine, classiqueb vertes / couvertes féminine, classiquea qu'étouffe / touffe féminine, classiqueb gémir / zéphyr masculine, classiquea faméliques / républiques féminine, classiquea fleur / pleur masculine, classiqueb pleine / haleine féminine, classiquea vit-elle / dentelle féminine, classiqueb nerveux / cheveux masculine, classiquea lumière / paupière féminine, classiqueb suit / nuit masculine, classiquea éclore / encore féminine, classiqueb mourir / courir masculine, classiquea néant / créant masculine, classiqueb puissance / renaissance féminine, classiquea géant / béant masculine, classiqueb croissance / essence féminine, classiquea obligatoire / mâchoire / réfectoire féminine, classiqueb faim / divin / fin masculine, classiquea large / décharge féminine, classiqueb bords / corps masculine, classiquea nombre / l'ombre féminine, classiqueb nés / cramponnés masculine, classiquea n'aventure / ceinture féminine, classiqueb l'amour / tour masculine, classiquea générale / morale féminine, classiqueb pourras / d'embarras masculine, classiquea vivre / poursuivre féminine, classiqueb plaisir / choisir masculine, classiquea délivre / livre féminine, classiqueb saisir / désir masculine, classiquea froid / étroit / droit masculine, classiqueb sphère / confère / faire féminine, classiquea victimes / légitimes féminine, classiqueb d'ennemis / permis masculine, classiquea séculaire / colère féminine, classiqueb violent / s'entr'immolant masculine, classiquea repentir / consentir masculine, classiqueb satisfaite / défaite féminine, classiquea guerre / guère féminine, classiqueb tomber / succomber masculine, classiquea poussés / courroucés masculine, classiqueb d'automne / monotone féminine, classiquea assez / maudissez masculine, classiqueb étonne / tonne féminine, classiquea crime / n'opprime féminine, classiqueb sévi / servi masculine, classiquea bouche / louche féminine, classiquea mouillées / ensoleillées féminine, classiqueb essaims / d'assassins masculine, classiquea fille / famille féminine, classiqueb sœurs / douceurs masculine, classiquea rassemblées / giroflées féminine, classiqueb purs / murs masculine, classiquea arrose / rose féminine, classiqueb dents / dedans masculine, classiquea prochain / faim masculine, classiqueb toi-même / extrême féminine, classiquea vain / d'humain masculine, classiqueb problème / l'aime féminine, classiquea hypocrites / mérites féminine, classiqueb rang / franc masculine, classiquea étrange / mange féminine, classiquea railles / entrailles féminine, classiqueb crois / froids masculine, classiquea l'alouette / jette féminine, classiqueb vermeil / soleil masculine, classiquea l'étendue / redescendue féminine, classiqueb mourir / souffrir masculine, classiquea succombe / l'hécatombe féminine, classiqueb deux / peux masculine, classiquea carnassier / l'acier masculine, classiqueb encore / décore féminine, classiquea justicier / princier masculine, classiqueb flore / abhorre féminine, classiquea nomme / l'homme féminine, classiqueb degrés / sacrés masculine, classiquea complices / polices féminine, classiquea profane / Diane féminine, classiqueb s'oublier / sanglier masculine, classiquea délire / déchire féminine, classiqueb abois / bois masculine, classiquea colosse / féroce féminine, classiqueb flanc / sang masculine, classiquea envie / vie féminine, classiqueb cœur / vigueur masculine, classiquea fil / vil masculine, classiqueb impassible / bible féminine, classiquea péril / puéril masculine, classiqueb cible / invisible féminine, classiquea fie / philosophie féminine, classiqueb l'orgueil / deuil masculine, classiquea science / croyance féminine, classiquea veilleuse / merveilleuse féminine, classiqueb éblouissement / dormant masculine, classiquea closes / roses féminine, classiqueb lits / pâlis masculine, classiquea d'Horace / l'embrasse féminine, classiqueb jour / amour masculine, classiquea maladie / Lydie féminine, classiqueb insensé / pensé masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

240 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La Justice, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources