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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La Justice, 1878· Première partie Silence au cœur !

Troisième veille

DANS L’ESPÈCE

René-François Sully Prudhomme· strophes variées, octosyllabes et alexandrins, 240 vers

Le chercheur.

Justice, mes regards‖ ne t'ont pu découvrirChez les vivants distincts‖ de figure et d'essence.Chez ceux de même forme‖ et de même naissance,Dans notre espèce, au moins,‖ te verrai-je fleurir ?

Je vois bien, parmi nous,‖ des frères se chérir,Les amis séparés‖ que fait pleurer l'absence,De pudiques beautés‖ qu'un amour pur encense,Des mères par tendresse‖ heureuses de souffrir.

Je sais que ces penchants,‖ seuls dompteurs de nos pères,Ont changé, par l'amour,‖ en foyers les repaires,En cités, par le droit,‖ les foyers respectés ;

Mais je tremble qu'en nous‖ ces antiques mobilesNe soient à notre insu‖ d'égoïsme infectés,Sur leur humble origine‖ à nous tromper habiles.

Une voix.

Poète, que rendent jalouxL'amour constant des tourterelles,Devant nos sanglantes querellesLa paix qui dure entre les loups,

Le sûr voyage des cigognesQui n'ont pour guide que le ciel,Devant nos pénibles besognesL'œuvre exquise d'où sort le miel !

S'il est vrai que Dieu se devineDans ces instincts fiers ou touchants,Diras-tu qu'elle est moins divineLa source des humains penchants ?

Reconnais-y la providencePlus sage que ta volonté.

Le chercheur.

Certes, à défaut de bonté,La nature a de la prudence !

Elle a su conformer‖ les vouloirs à ses plansPar un ressort profond‖ qui les meut à sa guise ;L'appétit seul qu'un nom‖ plus ou moins beau déguiseRègle de tous les cœurs‖ les vœux et les élans.

L'élite des mortels‖ croit, depuis deux mille ans,Cueillir les divins fruits‖ d'une morale exquise ;Mais sa foi, c'est, au fond,‖ l'appétit qui s'aiguise,Courant aux palmes d'or‖ comme jadis aux glands.

La nature n'a pas,‖ quand une espèce est née,Confié son salut,‖ remis sa destinéeÀ des gardiens d'un zèle‖ arbitraire et gratuit ;

Non ! L'œuvre utile à tous‖ est à chacun prescritePar les propres besoins‖ de son cœur, que séduitUn illusoire appât‖ d'ivresse ou de mérite.

Une voix.

Ainsi, pas de noble action !Il n'en est pas de méritoire !Vertu ! Sacrifice ! à t'en croire,Tout cela n'est qu'illusion !

Comment, sans s'indigner, t'entendre ?Le doute règne, la foi dort,Socrate est mort, le Christ est mort,Ils ne peuvent plus se défendre.

Mais nous que leur exemple a faits,Nous, disciples de leur supplice,Souffrirons-nous qu'on avilisseLa sainteté de leurs bienfaits ?

Ô monstre, jusque chez les bêtesLe dernier des cœurs te dément !

Le chercheur.

Viens sonder les cœurs froidementSi tu ne crains pas mes enquêtes.

La nature, implacable,‖ aux rigueurs de ses loisAbandonne l'obscur‖ et faible satellite,Et dans la grande lice‖ où tout être milite,Parmi les combattants,‖ ne sauve que les rois.

Mais il est nécessaire‖ au progrès de ses choixQue sa fécondité‖ jamais ne périclite,Qu'une autre multitude‖ enfante une autre éliteOù l'espèce survive‖ et s'élève à la fois.

Tout doit donc pulluler.‖ Aussi combien elle use,Pour remplacer les morts,‖ de génie et de ruse !Mille instincts y pourvoient,‖ sublimes s'il le faut !

Bien qu'au salut commun‖ l'espèce l'asservisse,L'égoïsme pourtant‖ n'est pas mis en défaut :C'est l'intérêt du cœur‖ qui pousse au sacrifice.

Une voix.

Peux-tu nier le grand duelEntre l'agréable et l'honnête,Qui depuis Hercule, ô poète,Est si clair, étant si cruel !

Ah ! Toi-même, quand pour bien faireTa volonté combat tes vœux,Tu sens ce que ton goût préfère,Et c'est l'opposé que tu veux.

Laisse-toi croire qu'il existeDans le devoir un noble amour,Plus fort que l'amour égoïste,Un dévoûment sans nul retour !

Souffre que cette foi profondeTe console de t'immoler !

Le chercheur.

C'est pour m'instruire que je sonde,Et non pas pour me consoler.

L'égoïsme est aveugle‖ entre espèces : chacune,Viable sur la terre‖ à force d'avoir nui,De ses derniers vaincus‖ se repaît aujourd'hui,Sans que nulle pitié,‖ nul remords l'importune.

L'égoïsme entre égaux‖ veille à la paix commune :L'être le plus féroce‖ épargne alors autrui,Parce qu'il reconnaît‖ sa propre vie en lui,Et fait sur lui l'essai‖ de sa propre fortune.

Le fraternel instinct‖ n'est donc pas généreux :Les loups sans hésiter‖ se mangeraient entre eux,S'il n'importait à tous‖ que leur chair fût sacrée ;

Mais l'espèce, attentive‖ en chaque individu,Persuade au loup même,‖ à qui la chair agrée,Que celle du loup seul‖ est un mets défendu.

Une voix.

La fin commune pressentie,Le lien du sang deviné,C'est déjà de la sympathie !Où le sang parle, un cœur est né !

Un cœur bat où la moindre fibreAux appels d'une autre répond ;Du tumulte immense où tout vibreSe dégage un concert profond !

Le conflit des êtres ressembleAu prélude où chaque instrumentS'essaie, hésite, et pour l'ensembleCherche le ton séparément ;

J'en entends plus d'un qui s'accordeÀ ce ton divin qu'il cherchait !

Le chercheur.

Je ne vois pas lever l'archet,J'entends partout grincer la corde.

L'amour avec la mort‖ a fait un pacte telQue la fin de l'espèce‖ est par lui conjurée.Meurent donc les vivants !‖ La vie est assurée :L'amour dresse, au milieu‖ du charnier, son autel !

Tous lui font un suprême‖ et souriant appel ;Comme, avant de servir‖ aux tigres de curée,Tous les gladiateurs‖ saluaient la duréeEt la gloire du peuple,‖ en son maître immortel.

Amour, qui, façonnant‖ ta victime à sa tâche,La rends brutale et souple,‖ aventureuse et lâche,Pour abattre ou tourner‖ la barrière à tes vœux,

Amour, ne ris-tu pas‖ des roucoulants aveuxQue depuis tant d'avrils‖ la puberté rabâche,Pour en venir toujours‖ (triste après) où tu veux ?

Une voix.

Les roucoulements des colombes,Les serments des cœurs amoureux,Ne remplissent jamais les tombesAvant d'avoir fait des heureux.

Les yeux ardents devenus graves,C'est le désir évanouiQui remercie en pleurs suavesLe bonheur dont il a joui.

Souviens-toi de la bien-aimée :Elle a souri ! Tout peut finir,Ton âme en demeure charméePour un éternel avenir !

Dans ton impure calomnieSouviens-toi de ses yeux baissés.

Le chercheur.

Hâte donc plutôt l'agonieDes souvenirs qu'ils m'ont laissés !

Dans l'œil indifférent‖ des vierges, ô nature !Tu fis bien d'allumer‖ un céleste flambeau :Si fort que soit l'attrait‖ d'un corps novice et beau,C'est grâce à l'idéal‖ que l'humanité dure.

Le dégoût de peupler‖ une terre aussi dureEût peut-être aboli‖ ce frêle et fier troupeau,Si d'un vain paradis‖ quelque vague lambeauN'eût flotté pour le cœur‖ plus haut que leur ceinture.

Le soir, quand l'idéal,‖ complice de tes fins,Sous le nom de pudeur‖ leur fait des yeux divinsDont les longs cils penchés‖ ont un attrait de voiles.

Leur regard, fourvoyé‖ par l'ennui vers le ciel,Paraît, en se baissant,‖ nous offrir des étoiles ;Et nous nous approchons !‖ Voilà l'essentiel.

Une voix.

Si la pudeur même est suspecteÀ ton scepticisme brutal,Ah ! Que du moins il y respecteLa foi du cœur dans l'idéal !

Quelle est donc l'infâme querelleQu'au nom du sang tu chercherasÀ la grâce surnaturelleDe la Vénus qui plaît sans bras ?Est-ce donc l'espoir d'une étreinte

Qui nous touche en ce marbre dur ?La pierre d'idéal empreinteEst la chaste sœur de l'azur !N'épargneras-tu point ta bave

À la candeur de la beauté ?

Le chercheur.

Je sens sa chaîne à mon côté,Mais mon front n'est pas son esclave.

Charmeuse du vouloir‖ et fléau de l'honneur,Il n'est pas de remords‖ que la beauté n'endorme :Quel saint n'a fait un jour‖ le sacrifice énormeD'un paradis futur‖ à son joug suborneur ?

Qu'aveugle à son mirage‖ un tiède raisonneur,Pour savoir ce qu'elle est,‖ chez Platon s'en informe !Elle est, pour qui la voit,‖ l'irrésistible formeQui se rend préférable‖ à tout, même au bonheur.

C'est que l'intégrité‖ du moule de la raceEst confiée au choix‖ que la beauté vous trace,Amants qu'elle apparie‖ et force à se choisir !

Et chez les bêtes même,‖ un sens de la figure,Où l'œil révèle au sang‖ sa préférence obscure,Assortit les époux‖ qu'accouple le désir.

Une voix.

Ne vois-tu partout qu'égoïsmeTransformé selon les destins ?Ah ! Salue au moins l'héroïsmeDans le plus sacré des instincts !

En hiver, quelle atroce louveMalgré les fourches, les couteauxEt les chiens des bergers, ne trouveDe quoi nourrir ses louveteaux ?

Quelle tigresse ne s'affamePour ses petits, quand ils ont faim ?Et que n'ose risquer la femme,Quand ses enfants n'ont plus de pain ?

Ah ! La tendresse maternelleAtteste un cœur dans l'infini !

Le chercheur.

Il fallait bien tenir uniLe fruit du ventre à la mamelle.

Avant les animaux,‖ quand régnait la forêt,Seule à têter le sein‖ de la terre en gésine,La nourriture, humeur‖ abondante et voisine,Où tombait la semence,‖ au rejeton s'offrait.

L'air s'épure, et la chair‖ libre et pauvre apparaît,Forcément chasseresse,‖ étant fleur sans racine ;Mais la progéniture,‖ avant qu'elle assassine,Doit, trop faible d'abord,‖ trouver du sang tout prêt.

Il faut que la femelle‖ avec son sang l'élève ;Nourrice, elle est encore‖ une tige, où la sèveMonte au fruit suspendu,‖ mais déjà détaché.

Ce fruit, le sien, le seul‖ aimé, c'est elle-même,C'est l'extrait de son être‖ à ses flancs arraché :La nature est habile‖ et sait bien ce qu'on aime.

Une voix.

Écoute, écoute retentirLes cris d'héroïque tendresse,Comme un reproche à ton adresseAmassés pour te démentir,

Tous les cris poussés par les mères,Depuis l'enfantement d'AbelJusqu'aux grandes douleurs dernièresD'où naîtra le dernier mortel !

Quelle grandeur n'as-tu flétrie ?Mais, sans nier toute vertu,Par quel doute aviliras-tuLe saint amour de la patrie ?

Sauverai-je ce dévoûmentDe tes subtilités maudites ?Je les crains : oublie en dormantLa réponse que tu médites.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
29[abba] 7[aa] 25[abab] 1[aabba] 1[ababa]
Mètre
Octosyllabes et alexandrins (128 de 8, 112 de 12)· profil 8, 6+6
Mots à la rime
a découvrir / fleurir masculine, classiqueb d'essence / naissance féminine, classiquea chérir / souffrir masculine, classiqueb l'absence / encense féminine, classiquea pères / repaires féminine, classiqueb respectés / infectés masculine, classiquea mobiles / habiles féminine, classiquea jaloux / loups masculine, classiqueb tourterelles / querelles féminine, classiquea cigognes / besognes féminine, classiqueb ciel / miel masculine, classiquea devine / divine féminine, classiqueb touchants / penchants masculine, classiquea providence / prudence féminine, classiqueb volonté / bonté masculine, classiquea plans / élans masculine, classiqueb guise / déguise féminine, classiquea ans / glands masculine, classiqueb exquise / s'aiguise féminine, classiquea née / destinée féminine, classiqueb gratuit / séduit masculine, classiquea prescrite / mérite féminine, classiquea action / qu'illusion masculine, classiqueb méritoire / croire féminine, classiquea t'entendre / défendre féminine, classiqueb dort / mort masculine, classiquea faits / bienfaits masculine, classiqueb supplice / avilisse féminine, classiquea bêtes / enquêtes féminine, classiqueb dément / froidement masculine, classiquea lois / rois masculine, classiqueb satellite / milite féminine, classiquea choix / fois masculine, classiqueb périclite / élite féminine, classiquea use / ruse féminine, classiqueb faut / défaut masculine, classiquea l'asservisse / sacrifice féminine, classiquea duel / cruel masculine, classiqueb l'honnête / poète féminine, classiquea faire / préfère féminine, classiqueb vœux / veux masculine, classiquea existe / égoïste féminine, classiqueb amour / retour masculine, classiquea profonde / sonde féminine, classiqueb t'immoler / consoler masculine, classiquea chacune / l'importune féminine, classiqueb nui / aujourd'hui masculine, classiquea commune / fortune féminine, classiqueb autrui / lui masculine, classiquea généreux / eux masculine, classiqueb sacrée / agrée féminine, classiquea individu / défendu masculine, classiquea pressentie / sympathie féminine, classiqueb deviné / né masculine, classiquea fibre / vibre féminine, classiqueb répond / profond masculine, classiquea ressemble / l'ensemble féminine, classiqueb instrument / séparément masculine, classiquea s'accorde / corde féminine, classiqueb cherchait / l'archet masculine, classiquea tel / autel masculine, classiqueb conjurée / assurée féminine, classiquea appel / immortel masculine, classiqueb curée / durée féminine, classiquea tâche / lâche / rabâche féminine, classiqueb vœux / aveux masculine, classiquec veux / amoureux / heureux masculine, classiquea colombes / tombes féminine, classiquea graves / suaves féminine, classiqueb évanoui / joui masculine, classiquea bien-aimée / charmée féminine, classiqueb finir / avenir masculine, classiquea calomnie / l'agonie féminine, classiqueb baissés / laissés masculine, classiquea nature / dure féminine, classiqueb flambeau / beau masculine, classiquea dure / ceinture féminine, classiqueb troupeau / lambeau masculine, classiquea fins / divins masculine, classiqueb voiles / étoiles féminine, classiquea ciel / l'essentiel masculine, classiquea suspecte / respecte féminine, classiqueb brutal / l'idéal masculine, classiquea querelle / surnaturelle féminine, classiqueb chercheras / bras masculine, classiquec étreinte / empreinte féminine, classiquea dur / l'azur masculine, classiquec bave / esclave féminine, classiquea beauté / côté masculine, classiquea l'honneur / suborneur masculine, classiqueb n'endorme / énorme féminine, classiquea raisonneur / bonheur masculine, classiqueb informe / forme féminine, classiquea race / trace féminine, classiqueb choisir / désir masculine, classiquea figure / obscure féminine, classiquea qu'égoïsme / l'héroïsme féminine, classiqueb destins / instincts masculine, classiquea louve / trouve féminine, classiqueb couteaux / louveteaux masculine, classiquea s'affame / femme féminine, classiqueb faim / pain masculine, classiquea maternelle / mamelle féminine, classiqueb l'infini / uni masculine, classiquea forêt / s'offrait masculine, classiqueb gésine / voisine féminine, classiquea apparaît / prêt masculine, classiqueb racine / assassine féminine, classiquea l'élève / sève féminine, classiqueb détaché / arraché masculine, classiquea elle-même / aime féminine, classiquea retentir / démentir masculine, classiqueb tendresse / adresse féminine, classiquea mères / dernières féminine, classiqueb d'Abel / mortel masculine, classiquea flétrie / patrie féminine, classiqueb vertu / aviliras-tu masculine, classiquea dévoûment / dormant masculine, classiqueb maudites / médites féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

240 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La Justice, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources