Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La Justice, 1878· Seconde partie Appel au cœur

Septième veille

RETOUR AU CŒUR

René-François Sully Prudhomme· strophes variées, octosyllabes et alexandrins, 150 vers

Le chercheur.

Là-haut, ce clair de lune‖ étrange me repose :Le croissant, nébuleux,‖ erre, comme un grand lisQu'une dentelle éparse‖ entraîne dans ses plisSous les sombres rideaux‖ d'une alcôve bien close.

Quand saurai-je mourir,‖ si, ce soir, je ne l'ose ?De la molle nuée‖ où tu t'ensevelis,Douce lune, à mon front‖ forme un coussin d'oublis,Dût ma pensée y faire‖ une éternelle pause !

À quoi bon remuer‖ le dessous des couleurs ?Laissons l'âme en un songe‖ abîmer ses douleurs,Comme l'étang s'azure‖ en déposant sa vase.

Oh ! Que j'expire en toi,‖ délivré du soleil !Il me serait si bon‖ de suivre ton extase,Emporté sans retour,‖ assoupi sans réveil…

Une voix.

Pourquoi déserter de la sorte ?À t'ouïr pousser des hélas,On croirait que ton dos supporteL'univers entier comme Atlas,

Ou bien qu'un remords implacable,Un remords de grand criminel,De son poids obstiné t'accable !Ton sort est-il donc si cruel ?

Qu'as-tu commis qui ne s'avoue ?La fortune a-t-elle soudainFait descendre pour toi sa roue ?As-tu peur de mourir de faim ?

Ton lot, si fort qu'il te déplaise,Fait envie aux vrais malheureux.

Le chercheur.

C'est d'un profond retour sur euxQue naît mon immense malaise.

J'ai bon cœur, je ne veux‖ à nul être aucun mal,Mais je retiens ma part‖ des bœufs qu'un autre assomme,Et, malgré ma douceur,‖ je suis bien aise en sommeQue le fouet d'un cocher‖ hâte un peu mon cheval ;

Je suis juste, et je sens‖ qu'un pauvre est mon égal ;Mais, pendant que je jette‖ une obole à cet homme,Je m'installe au banquet‖ dont un père économeS'est donné les longs soins‖ pour mon futur régal ;

Je suis probe, mon bien‖ ne doit rien à personne,Mais j'usurpe le pain‖ qui dans mes blés frissonne,Héritier, sans labour,‖ des champs fumés de morts.

Ainsi dans le massacre‖ incessant qui m'engraisse,Par la nature élu,‖ je fleuris et m'endors,Comme l'enfant candide‖ et sanglant d'une ogresse.

Une voix.

Les lions déchirent les bœufs,Et mieux que le fouet, leur poursuiteMet les chevaux tremblants en fuite ;Dieu le souffre ! Et tu fais moins qu'eux.

Des peines que ton père a prisesJouis en paix dans son verger,Les moineaux friands de cerisesS'y font par Dieu même héberger.

Ton remords est bien ridiculeDevant l'écurie et l'étal,Et bien étrange ton scrupuleDe t'asseoir au banquet fatal :

Dieu t'y convie, et te dispenseDe peser si c'est juste ou non.

Le chercheur.

Mais le cœur sent, mais l'esprit pense,Et sans leur aveu rien n'est bon.

L'homme s'octroie une âme,‖ et juge que les bêtesNe sont qu'un vague souffle‖ agitant un vil corps :« Je puis donc, leur dit-il,‖ vous frapper sans remords,Vous que le limon seul‖ fit tout ce que vous êtes. »

« Tombez, dit-il aux bois‖ dont il abat les têtes,Vos élans vers le ciel‖ sont d'aveugles efforts ! »Ainsi l'homme insolent,‖ pour ennoblir ses torts,Les appelle des droits,‖ et ses vols des conquêtes.

Tout être est sa pâture‖ ou bien son portefaix ;Souvent, sans besoin même,‖ il mutile, il ébranche,Et sa colère éclate‖ à la moindre revanche.

Les fiertés de la brute,‖ il les traite en méfaits.Pour le joug qu'il t'impose,‖ ô brute à face blanche,Ne flétris point César !‖ Il fait ce que tu fais.

Une voix.

Résignons-nous aux lois du monde :César est battu par l'amour ;Maîtres et valets à la rondeVont se fustigeant tour à tour ;

La nymphe bat le vieux SilèneAvec un sceptre d'églantier,Qu'un zéphyr bat de son haleineEt dont la fleur bat le sentier ;

Et Silène à trotter condamneSon baudet tardif et têtu,Il le bat ; et du pied de l'âneLe gazon naissant est battu.

Et personne, églantier, zéphire,Bêtes, ni gens, n'en est surpris !

Le chercheur.

Si tu comprends de quoi tu ris,Ô Démocrite, peux-tu rire !

Puisqu'il m'est bien connu,‖ le mépris souverainDes destins et des dieux‖ pour le droit en souffrance,Que ne sais-je imiter‖ leur sage indifférence !D'où vient qu'un tort causé‖ m'est encore un chagrin ?

Que pouvant assouvir,‖ le front haut et serein,Toutes mes passions,‖ sans gêne, à toute outrance,J'admets dans ma conduite‖ une sourde ingérence,Je ne sais quel censeur‖ dont je subis le frein ?

Comment donc se fait-il‖ que mon cœur répudieLes absolutions‖ de ma raison hardie ?Aurait-il des raisons‖ qu'elle ne comprît pas ?

Elle informe, elle instruit ;‖ serait-ce lui qui juge ?Que dis-je ! La justice,‖ au lieu de fuir mes pas,N'aurait-elle qu'en moi,‖ dans mon cœur, son refuge

Une voix.

Ah ! Dieu t'a sans doute envoyéCe soupçon dont l'aveu t'échappe,Pour que ton âme s'y rattrape,Ainsi qu'à l'épave un noyé !

Ne la lâche pas, cette plancheOfferte à tes efforts déçus ;Des doigts, du coude, et de la hanche,Et du genou, grimpe dessus !

Prends-y pied, dresse-toi, regarde,Vers les quatre points cardinaux,Si partout, déserte et blafarde,Fuit l'immensité, sans fanaux…

Du radeau de ta conscience,Ne vois-tu rien à l'horizon ?

Le chercheur.

Puissé-je y voir l'arc d'allianceEntre mon cœur et ma raison !

Que l'épreuve est poignante‖ et que la tâche est rudeD'appuyer sur son cœur‖ la pointe du compasQui de l'enfer terrestre,‖ en deçà du trépas,Mesure chaque cercle‖ avec exactitude !

J'en affronte l'horreur‖ que le sophiste élude ;Mais peut-être, parti‖ du degré le plus bas,Verrai-je en m'élevant,‖ conquise pas à pas,La vérité blanchir‖ les cimes de l'étude !

La nature peut-être‖ à son dernier devinDira : « ta conscience,‖ universelle enfin,Peut par mes propres lois‖ me juger et m'absoudre ;

« Je domine, et le joug‖ ne peut pas être aimé ;Je t'aurais en mépris‖ si, de peur de la foudre,Ton indignation‖ n'avait pas blasphémé ! »

Une voix.

Pleure, pleure encore, sois homme !Tes premiers pleurs t'ont soulagé,Et voilà qu'au philtre du sommeTon front cède, vide et chargé…

Dors vite, car l'ombre où tu plongesA déjà des pâleurs de lait !Moi, je vais suivre au vol les songesEt pour toi les prendre au filet ;

De l'Orient qui s'illumineJe vais cueillir les fins rayonsPour en tisser la mousselineOù j'arrête ces papillons.

Et bientôt ton angoisse obscureNe sera plus qu'une langueurMêlée à ma douce piqûreQui les fixera sur ton cœur…

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
14[abba] 4[aa] 20[abab] 1[abbaba]
Mètre
Octosyllabes et alexandrins (80 de 8, 70 de 12)· profil 8, 6+6
Mots à la rime
a repose / close féminine, classiqueb lis / plis masculine, classiquea l'ose / pause féminine, classiqueb t'ensevelis / d'oublis masculine, classiquea couleurs / douleurs masculine, classiqueb vase / extase féminine, classiquea soleil / réveil masculine, classiquea sorte / supporte féminine, classiqueb hélas / Atlas masculine, classiquea implacable / t'accable féminine, classiqueb criminel / cruel masculine, classiquea s'avoue / roue féminine, classiqueb soudain / faim masculine, classiquea déplaise / malaise féminine, classiqueb malheureux / eux masculine, classiquea mal / cheval masculine, classiqueb assomme / somme féminine, classiquea égal / régal masculine, classiqueb homme / économe féminine, classiquea personne / frissonne féminine, classiqueb morts / m'endors masculine, classiquea m'engraisse / ogresse féminine, classiquea bœufs / qu'eux masculine, classiqueb poursuite / fuite féminine, classiquea prises / cerises féminine, classiqueb verger / héberger masculine, classiquea ridicule / scrupule féminine, classiqueb l'étal / fatal masculine, classiquea dispense / pense féminine, classiqueb non / bon masculine, classiquea bêtes / êtes féminine, classiqueb corps / remords masculine, classiquea têtes / conquêtes féminine, classiqueb efforts / torts masculine, classiquea portefaix / méfaits / fais masculine, classiqueb ébranche / revanche / blanche féminine, classiquea monde / ronde féminine, classiqueb l'amour / tour masculine, classiquea Silène / haleine féminine, classiqueb d'églantier / sentier masculine, classiquea condamne / l'âne féminine, classiqueb têtu / battu masculine, classiquea zéphire / rire féminine, classiqueb surpris / ris masculine, classiquea souverain / chagrin masculine, classiqueb souffrance / indifférence féminine, classiquea serein / frein masculine, classiqueb outrance / ingérence féminine, classiquea répudie / hardie féminine, classiqueb pas masculine, classiquea juge / refuge féminine, classiquea envoyé / noyé masculine, classiqueb t'échappe / rattrape féminine, classiquea planche / hanche féminine, classiqueb déçus / dessus masculine, classiquea regarde / blafarde féminine, classiqueb cardinaux / fanaux masculine, classiquea conscience / d'alliance féminine, classiqueb l'horizon / raison masculine, classiquea rude / exactitude féminine, classiqueb compas / trépas masculine, classiquea élude / l'étude féminine, classiqueb bas / pas masculine, classiquea devin / enfin masculine, classiqueb m'absoudre / foudre féminine, classiquea aimé / blasphémé masculine, classiquea homme / somme féminine, classiqueb soulagé / chargé masculine, classiquea plonges / songes féminine, classiqueb lait / filet masculine, classiquea s'illumine / mousseline féminine, classiqueb rayons / papillons masculine, classiquea obscure / piqûre féminine, classiqueb langueur / cœur masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

150 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La Justice, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources