Les Solitudes, 1867
Le peuple s’amuse
Le poète naïf,‖ qui pense avant d'écrire,S'étonne, en ce temps-ci,‖ des choses qui font rire.Au théâtre parfois‖ il se tourne, et, voyantLa gaîté des badauds‖ qui va se déployant,Pour un plat calembour,‖ des loges au parterre,Il se sent tout à coup‖ tellement solitaireParmi ces gros rieurs‖ au ventre épanoui,Que, le front lourd et l'œil‖ tristement ébloui,Il s'esquive, s'il peut,‖ sans attendre la toile.Enfin libre il respire,‖ et, d'étoile en étoile,Dans l'azur sombre et vaste‖ il laisse errer ses yeux.Ah ! Quand on sort de là,‖ comme la nuit plaît mieux !Qu'il fait bon regarder‖ la Seine lente et noireEn silence rouler‖ sous les vieux ponts sa moire,Et les reflets tremblants‖ des feux traîner sur l'eauComme les pleurs d'argent‖ sur le drap d'un tombeau !Ce deuil fait oublier‖ ces rires qu'on abhorre.Hélas ! Où donc la joie‖ est-elle saine encore ?Quel vice a donc en nous‖ gâté le sang gaulois ?
Quand rirons-nous le rire‖ honnête d'autrefois ?Ce ne sont aujourd'hui‖ qu'absurdes bacchanales ;Farces au masque impur‖ sur des planches banales ;Vil patois qui se fraye‖ impudemment accèsParmi le peuple illustre‖ et cher des mots français ;Couplets dont les refrains‖ changent la bouche en gueule ;Romans hideux, miroir‖ de l'abjection seule,Commérage où le fiel‖ assaisonne des riens :Feuilletons à voleurs,‖ drames à galériens,Funestes aux cœurs droits‖ qui battent sous les blouses ;Vaudevilles qui font,‖ corrupteurs des épouses,Un ridicule impie‖ à l'affront des maris ;Spectacles où la chair‖ des femmes, mise à prix,Comme aux crocs de l'étal‖ exhibée en guirlande,Allèche savamment‖ la luxure gourmande ;Parades à décors‖ dont les fables sans artN'esquivent le sifflet‖ qu'en soûlant le regard ;Coups d'archets polissons‖ sur la lyre d'Homère,Et tous les jeux maudits‖ d'un amour éphémèreQui va se dégradant‖ du caprice au métier :Voilà ce qui ravit‖ un peuple tout entier !
O bêtise, éternel‖ veau d'or des multitudes,Toi dont le culte aisé‖ les plie aux servitudesEt complice du joug‖ les y soumet sans bruit,Monstre cher à la force‖ et par la ruse instruitÀ bafouer la libre‖ et sévère pensée,Règne ! Mais à ton tour,‖ brute, qu'à la risée,Au comique mépris‖ tu serves de jouet !Que sur toi le bon sens‖ fasse claquer son fouet,Qu'il se lève, implacable‖ à son tour, et qu'il rie,Et qu'il raille à son tour‖ l'inepte raillerie,Et qu'il fasse au soleil‖ luire en leur nuditéTa grotesque laideur‖ et ta stupidité !Molière, dresse-toi !‖ Debout, Aristophane !Allons ! Faites entendre‖ au vulgaire profaneL'hymne de l'idéal‖ au fond du rire amer,Du grand rire où, pareil‖ au cliquetis du fer,Sonne le choc rapide‖ et franc des pensers justes,Du beau rire qui sied‖ aux poitrines robustes,Vengeur de la sagesse,‖ héroïque moqueur,Où vibre la jeunesse‖ immortelle du cœur !
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 30((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a d'écrire / rire féminine, classiqueb voyant / déployant masculine, classiquec parterre / solitaire féminine, classiqued épanoui / ébloui masculine, classiquee toile / étoile féminine, classiquef yeux / mieux masculine, classiqueg noire / moire féminine, classiqueh l'eau / tombeau masculine, classiquei abhorre / encore féminine, classiquej gaulois / d'autrefois masculine, classiqueb bacchanales / banales féminine, classiquec accès / français masculine, classiqued gueule / seule féminine, classiquee riens / galériens masculine, classiquef blouses / épouses féminine, classiqueg maris / prix masculine, classiqueh guirlande / gourmande féminine, classiquei art / regard masculine, classiquej d'Homère / éphémère féminine, classiquek métier / entier masculine, classiquea multitudes / servitudes féminine, classiqueb bruit / instruit masculine, classiquec pensée / risée féminine, classiqued jouet / fouet masculine, classiquee rie / raillerie féminine, classiquef nudité / stupidité masculine, classiqueg Aristophane / profane féminine, classiqueh amer / fer masculine, classiquei justes / robustes féminine, classiquej moqueur / cœur masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1872· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources