Les Vaines Tendresses, 1875
Abdication
Je voudrais être, sur la terre,L'unique héritier des grands roisDont la force et l'éclat font taireTous les revendiqueurs des droits,
De ces rois d'Asie et d'Afrique,Monarques des derniers paysOù les maîtres sont, sans réplique,Sans réserve, encore obéis.
Je verrais, à mon tour idole,Les trois quarts du monde vivantSe prosterner sous ma paroleComme un champ de blés sous le vent.
Les tributs des races voisinesFeraient affluer par milliersLes venaisons dans mes cuisines,Les vins rares dans mes celliers,
Des chevaux plein mes écuries,Des meutes traînant leurs valets,Des marbres, des tapisseries,Des vases d'or, plein mes palais !
Sous mes mains j'aurais des captivesBelles de pleurs, et sous mes piedsLes têtes fières ou craintivesDe leurs pères humiliés.
Je posséderais sans conquêteMon vaste empire, et sans rival !Dans la sécurité complèteD'un pouvoir salué légal.
Alors, alors, ô joie intense !Convoquant mon peuple et ma cour,Devant la servile assistanceMoi-même, en plein règne, au grand jour,
Avec un cynisme suprême,Je briserais sur mon genouLe sceptre avec le diadème,Comme un enfant casse un joujou ;
De mes épaules accabléesArrachant le royal manteau,Aux multitudes assembléesJe jetterais l'affreux fardeau ;
Pour les déshérités prodigueJe laisserais tous mes trésors,Comme un torrent qui rompt sa digue,Se précipiter au dehors ;
Cessant d'appuyer ma sandaleSur la nuque des prisonniers,Je rendrais la terre nataleAux plus fameux comme aux derniers ;
J'abandonnerais à mes troupesTout l'or glorieux des rançons ;Puis je laisserais dans mes coupesBoire mes propres échansons ;
Sur mes parcs, mes greniers, mes caves,Par-dessus fossé, grille et mur,Je lâcherais tous mes esclavesComme des ramiers dans l'azur !
Tout mon harem, filles et veuves,S'en retournerait au foyer,Pour enfanter des races neuvesQue nul tyran ne pût broyer,
Qui ne fussent plus la curéeD'un vainqueur, suppôt de la mort,Mais serves d'une loi juréeDans un libre et paisible accord,
Fondant la cité juste et bonneOù chaque homme en levant la mainSent qu'il atteste en sa personneLa dignité du genre humain !
Et moi qui fuis même la gêneDes pactes librement conclus,Moi qui ne suis roseau ni chêne,Ni souple, ni viril non plus,
Je m'en irais finir ma vieAu milieu des mers, sous l'azur,Dans une île, une île assoupieDont le sol serait vierge et sûr,
Ile qui n'aurait pas encoreSenti l'ancre des noirs vaisseaux,Dont n'approcheraient que l'aurore,Le nuage et le pli des eaux.
Dans cette oasis embaumée,Loin des froides lois en vigueur,Viens, dirais-je à la bien-aimée,Appuyer ton cœur sur mon cœur ;
Des lianes feront guirlandesEntre les palmiers sur nos fronts,Et tu verras des fleurs si grandesQu'ensemble nous y dormirons.
Versification
- Forme
- 22 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 22(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 22 quatrains
- Mots à la rime
- a terre / taire féminine, classiqueb rois / droits masculine, classiquea d'Afrique / réplique féminine, classiqueb pays / obéis masculine, classiquea idole / parole féminine, classiqueb vivant / vent masculine, classiquea voisines / cuisines féminine, classiqueb milliers / celliers masculine, classiquea écuries / tapisseries féminine, classiqueb valets / palais masculine, classiquea captives / craintives féminine, classiqueb pieds / humiliés masculine, classiquea conquête / complète féminine, classiqueb rival / légal masculine, classiquea intense / assistance féminine, classiqueb cour / jour masculine, classiquea suprême / diadème féminine, classiqueb genou / joujou masculine, classiquea accablées / assemblées féminine, classiqueb manteau / fardeau masculine, classiquea prodigue / digue féminine, classiqueb trésors / dehors masculine, classiquea sandale / natale féminine, classiqueb prisonniers / derniers masculine, classiquea troupes / coupes féminine, classiqueb rançons / échansons masculine, classiquea caves / esclaves féminine, classiqueb mur / l'azur masculine, classiquea veuves / neuves féminine, classiqueb foyer / broyer masculine, classiquea curée / jurée féminine, classiqueb mort / accord masculine, classiquea bonne / personne féminine, classiqueb main / humain masculine, classiquea gêne / chêne féminine, classiqueb conclus / plus masculine, classiquea vie / assoupie féminine, classiqueb l'azur / sûr masculine, classiquea encore / l'aurore féminine, classiqueb vaisseaux / eaux masculine, classiquea embaumée / bien-aimée féminine, classiqueb vigueur / cœur masculine, classiquea guirlandes / grandes féminine, classiqueb fronts / dormirons masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
88 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Vaines Tendresses, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1875· numérisation inlibroveritas.net· Sources